On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

samedi 28 avril 2012

Jacqueline du Pré joue L'élégie de Fauré

La grande violoncelliste Jacqueline du Pré interprète,en 1962, avec George Moore, L'élégie pour violoncelle et piano de Gabriel Fauré :

vendredi 27 avril 2012

The First Oligarch

Petite recension à cette adresse du livre, The First Oligarch, que mon cousin et homonyme, Michel P. Terestchenko, vient de publier à Kiev sur la figure titulaire de notre grand-père, dernier ministre des Affaires Etrangères du gouvernement Kerensky et bien d'autres choses encore fort romanesques :



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  • lundi 23 avril 2012

    De la part de Dominique

    A mes amis étudiants en L3 de philo

    Au-delà de leur dimension studieuse, les cours de philosophie du SEAD de Reims constituent une ouverture passionnante sur le mystère de l'humain. De Freud à Nietzsche, les réponses ne sont pas des solutions à des problèmes et la philosophie n'est pas (seulement) une discipline organisant des connaissances. La question de l'amour et de la mort par exemple nous saisit au contact des cours de troisième année de licence et elle ne nous lâchera plus, dit Dominique.
    Voici en forme de clin d'oeil amical adressé à ses amis étudiants sa façon d'aborder cette question :

    Vous avez sans doute remarqué ce passage du cours de René Daval où il est question des pulsions de mort dans le "Malaise dans la culture". Freud explore ce parallélisme intuitif que nous voyons tous et qui nous fait savoir que la mort est la sœur de l'amour. L'idée est belle, séduisante, elle se laisse décliner en des milliers de scènes, de chorégraphies et de tableaux. Il y a par exemple cette scène dans un film de Luchino Visconti "Rocco et ses frères", où Rocco tenant un poignard érigé comme un sexe, attire à lui Nadia, lentement, tendrement, pour un dernier baiser...
    Daval (Freud) donne un éclairage fascinant à ce mystère intuitif de l'alliance intime des deux contraires. Il s'agit d'une même énergie, la quête du bonheur, mais de deux conceptions différentes du bonheur. Pour Eros, le bonheur est organique, sensuel, sexuel, oublieux de la décomposition inéluctable des chairs et bien décidé à ne pas rater son entrée en scène quand les chairs sont à leur zénith, quitte à faire ensuite ses adieux.
    Pour Thanatos au contraire, le bonheur véritable est dans l'anorganique et dans l'eternel. Pour lui, le plaisir, la beauté, la jeunesse, ne sont qu'illusions, au mieux éclairs éphémères. Ce qu'il faut rechercher c'est la décomposition des chairs pour retourner dans le "nirvana" minéral. Donc, quitter la vie au plus vite.
    Mes références vont vous paraître curieuses ; après "Rocco et ses frères", je vous parlerai de Tintin et "Le lotus bleu", où l'on voit un personnage convaincu qu'il apportera le bonheur à un autre personnage ... une fois qu'il lui aura coupé la tête.
    Nous avons avec Eros et Thanatos deux fous furieux, qui chacun à sa manière n'a de cesse d'enfoncer sa dague dans les chairs d'autrui. Pour la vie ou pour la mort.
    La bienveillance, elle, reste en dehors de tout cela, elle n'est mue ni par Eros, ni par Thanatos, elle cherche simplement à irradier une paix, qui ne constitue pas un simple pacte de non-agression, mais une reconnaissance sans contrepartie, d'autrui et de ses options. Son arme est le sourire bienveillant. On rétorquera qu'il est bien naïf d'avancer un simple sourire face à la puissance de Thanatos ou d'Eros. L'objection est juste mais elle est victime du préjugé dont nous délivre Nietzsche (cf. le cours de Wotling) : la réconciliation, n'est pas l'horizon des tensions. Nous devons apprendre à accepter le tragique de l'irrésolu, qui en l'espèce n'invalide en aucune manière la légitimité de la bienveillance."

    Cordialement
    Dominique

    lundi 16 avril 2012

    Conférence sur le scrupule

    Texte de la conférence, prononcée la semaine dernière, à l'Ecole des Hautes Etudes de la Décision*, intitulée "De l'engagement à la transgression : la question du srcupule" :

    Le scrupule est un tourment que seul connait l'être « moral » ou religieux. Le méchant, qu'il soit cruel, cynique ou qu'il s'agisse d'un individu tout simplement égoïste, ou encore l'homme systématique, ne l'éprouve jamais. Mais l'homme désireux de faire le bien ou d'être fidèle à Dieu, peut-il, en raison même de son exigence, y échapper, je veux dire en ce monde ?

    Le gouvernant et le mystique

    C'est surtout dans la littérature spirituelle, la littérature de témoignage où l'âme livre ses inquiétudes, peut-être pour un rien, un détail, un « petit caillou » (tel est le sens de scrupulus qui vient de scrupus, rocher) que le scrupule a été porté à son incandescence, parfois névrotique. Mais lorsque cette notion m'est venue à l'esprit – c'était ici lors d'un précédent cours – ce n'était pas à l'occasion de réflexions sur la spiritualité, mais en analysant le sens profond d'un texte où l'on n'a pas l'habitude de déceler la question du scrupule : le fameux chapitre XV du Prince de Machiavel. Dans ce passage célèbre où se résume un des aspects essentiels de sa pensée, le Secrétaire florentin écrit ceci : «  qui veut faire entièrement profession d’homme de bien, il ne peut éviter sa perte parmi d’autres qui ne sont pas bons. Aussi est-il nécessaire au Prince qui veut se conserver qu’il apprenne à pouvoir n’être pas bon, et d’en user ou n’user pas selon la nécessité ». Machiavel est connu pour avoir dit-on fait l'apologie du mal en politique, mais on oublie que cette leçon - et elle ne s'applique que dans certaines circonstances - s'adresse, non pas à un homme méchant, mais à un homme bon. A un gouvernant juste et honnête, doué d'une réelle conscience morale et d'un sens des principes, dont on n'attend qu'il ne se résolve au mal que parce qu'il d'abord éprouvé de profonds scrupules à taire ce que sa conscience lui révèle.
    Il est particulièrement révélateur que ce soit chez auteur, où la morale est absente, que l'on trouve une voie d'entrée particulièrement pertinente. Il est plus surprenant encore qu'un lien puisse être établi entre Machiavel et les mystiques à propos du scrupule. En réalité, il est dans l'ordre des choses qu'il en soit ainsi. Le scrupule ne se révèle que lorsque la loi et que Dieu se retirent. Il est remarquable que le gouvernant honnête retrouve ici le mystique dans une expérience commune, qui va bien au-delà de ce que vient à l'esprit lorsqu'on parle du scrupule. Pourrait-il en être de même pour le décideur économique ? Bien sûr que oui ! Le scrupule ne pas être pensé, dans sa profondeur, si on méconnait ce silence de la loi et de la norme. Le scrupule, pour qui l'éprouve vraiment, n'a rien à voir avec la transgression (de la loi ou de la norme). Il se manifeste, au contraire, dans le vide de la morale et le silence de Dieu. Ou pour le dire plus simplement, si nous éprouvons du scrupule à faire quelque chose, et c'est généralement le mal, une souffrance, ce n'est pas parce que nous savons ce que la norme nous dit de faire, et que nous hésitons à l'appliquer dans le cas présent. Cette forme molle du scrupule est une histoire qu'on se raconte pour apaiser notre conscience. En fait, la norme ne nous dit rien du tout, ne nous éclaire nullement sur ce que nous devons faire dans cette circonstance là : nous sommes face à un choix et nous sommes seuls.
    Ce qui apparaît dans le scrupule, c'est l'angoisse de la responsabilité et la culpabilité.
    Songez au prince machiavélien : s'il ne fait pas ce que la situation requiert, il perd le pouvoir, et donc il fait mal. Inversement, s'il commet le mal nécessaire – et cela ne pourra toujours, pour personne, être évité -, il le paiera du tourment de sa conscience, ce qui est aussi une autre sorte de mal. Donc qu'il préserve son innocence ou qu'il la souille, qu'il sauve son âme ou qu'il la ruine, il ne peut échapper à des conséquences désastreuses ou bien personnelles ou bien collectives. Et cela, il le sait à l'avance. C'est pourquoi l'expérience du scrupule est une expérience de la faute et de la culpabilité. Ce n'est pas sans raisons que les hommes qui ont parlé profondément du scrupule sont des penseurs  ou des théologiens protestants (Kierkegaard, Boenhöffer par ex.)

    Donner à la notion tout son sens

    Devrait-on écrire une pièce de théâtre dont le thème serait le scrupule, pourrait-on se contenter d'y voir une courte hésitation sans enjeu véritable ? Quelque chose de mineur, et qui appelle à passer outre. Si tel était le cas, il n'y aurait tout simplement rien à en dire. Il faut donc donner à cette notion son sens le plus grave, le plus théâtral. On dira, ce n'est que de la spéculation ou, pire encore, de la littérature. Mais ce à quoi la littérature nous ouvre, bien plus que la philosophie, c'est à l'exploration de ce qu'il advient de l'âme humaine lorsqu'elle est confrontée à des situations singulières et à des êtres uniques. Or le scrupule s'éveille lors de l'application de la norme générale et impersonnelle, à un cas particulier. C'est ce qui explique la place qu'il occupe dans la casuistique.
    Pour plus de clarté, nous parlerons ici du scrupule qui précède l'acte. Non de l'examen de conscience, à laquelle les morales antiques et les spiritualités nous invitent, selon une forme plus ou moins expiatoire. Dans tous les cas, le scrupule nous met devant, mais devant quoi ? Devant les exigences de la morale ? Il convient de voir les choses de plus près.
    La morale est faite de prescriptions qui nous disent ce que nous devons faire, que nous le voulions ou non. Voyez chez Kant. Où donc pourrait-on trouver dans son système du devoir et de l'impératif catégorique place pour le scrupule ? C'est seulement lorsque les principes font défaut que se révèle cette forme singulière, peut-être la plus haute de la responsabilité, lorsqu'elle prend conscience d'elle-même et du fardeau qui est le sien. De même que la transgression est « ce qui concerne la limite », comme l'écrit Michel Foucault [2012, p. 16], le scrupule est une hésitation, une suspension de l'action alors qu'il est déjà trop tard : nous nous sommes déjà trop avancé, à la limite précisément mais de quoi ? De la faute ? Du péché ? Du mal ? Mais où est-il ? Qu'est-ce qui le distingue du bien ? Le sait-on en ces cas ? C'est tout le problème.

    Une expérience fondatrice

    Ce qui ici fait vaciller l'assurance des réponses données et des principes établis, c'est l'incertitude, non pas le doute qui est encore un produit de la raison et qui est fait d'objections appelées à être résolues et levées. Car il y a bien de la différence entre le doute (qui est rationnel) et le scrupule, qui est d'une tout autre nature. Celui-ci a-t-il seulement un objet ? Ou bien est- ce une expérience éminemment « subjective » du sujet moral lorsqu'il ne sait plus ce qu'il soit faire, ce qui est bien ou mal ou, pire encore, lorsqu'il n'est d'autre alternative qu'entre le mal et le pire ? Les situations qui engendrent un tel sentiment ne sont nullement définies par des traits objectifs. Ce qui pour l'un est cause de scrupule ne l'est pas l'autre, et c'est là une expérience singulière où il en dit plus de lui-même que de la réalité du monde. C'est toujours d'un individu que l'on juge qu'il est « sans scrupule » : la situation n'est jamais une excuse à ce défaut. Une corde sensible lui manque, et c'est son absence de sensibilité morale que l'on dénonce, non un état de fait. Pourtant, l'expérience du scrupule, dans sa subjectivité radicale, a aussi une vertu révélatrice. En elle se manifeste l'imperfection du monde tel qu'il est, de sorte qu'elle s'ouvre à une dimension métaphysique qui est de l'ordre du scandale. Dans un monde parfait, il n'y aurait nul besoin d'une pareille vigilance. Elle n'existerait tout simplement pas. Pour toutes ces raisons, le scrupule n'est pas simplement un mauvais moment à passer, une hésitation passagère, vite oubliée à mettre au compte de la pusillanimité, l'expression bénigne de notre lâcheté. Une faiblesse à surmonter due à un manque de courage. Sans quoi, c'est seulement une histoire que l'on se raconte, pour se mettre à l'abri de toute mauvaise conscience. On s'ébroue et on y va. Prise au sérieux, cette expérience – car c'est bien d'une expérience fondatrice dont il s'agit – demande au contraire une véritable force d'âme, une authentique présence à soi. C'est pourquoi elle est si peu comprise, et rarement partagée. De fait, celui qui la connaît est un homme seul et tout l'appelle à ne pas tant s'attarder, à ne pas tant « s'en faire », comme on dit. Mais pour lui, et pour lui seul, il en va autrement : ce qui, pour les autres, va de soi, les choses à faire et qui s'inscrivent dans un système d'évidences – tous ne font-ils pas de même ? n'est-ce pas ce que la situation requiert ? l'ordre à obéir, la décision à exécuter - est soudain suspendu à une question et là où il avait clarté, ce n'est plus qu'obscurité, alors même que l'exécutant de la nécessité devient l'acteur perdu de sa propre liberté. Et il entre en résistance. Avec les autres, avec ce que le monde demande de lui. On l'aura compris, ce n'est pas en l'air, avec désinvolture, que l'on doit parler du scrupule. Il faut donner tout son sens à ce qui se joue ici, aux confins de l'éthique et de la métaphysique, alors que la règle fait défaut et que seule s'avance la conscience d'une responsabilité personnelle qui sera sans excuse.

    Le vide moral et la responsabilité éthique

    Avoir des scrupules, c'est éprouver, face à la nécessité de l'action, le vertige infini du possible lorsque la limite – la loi, Dieu ou la norme – s'efface et que la responsabilité est portée à son comble, puisque l'on sait d'avance que l'on n'échappera pas à l'obligation de rendre des comptes – serait-ce à soi seul – et que le mal ne peut être évité.
    Le scrupule n'est pas un rapport aux choses qui demandent simplement d'être traitées avec précaution, mais une relation à une ou plusieurs personnes qui devront être considérées dans leur singularité, non comme des cas. Lorsque le mal est justifié au nom de la nécessité, s'agirait-il, comme dans la logique utilitariste de l'intérêt du plus grand nombre, il n'y a pas de place pour le scrupule. Il n'apparait que dans le retrait de la loi et de la rationalité calculatrice, par exemple économique. C'est pourquoi nous le plaçons face à une instance, non pas vacante, mais silencieuse. Et c'est dans le silence de la loi que le scrupule se révèle comme une expérience éthique fondamentale, celle de la responsabilité et du souci. Parce que cette responsabilité personnelle, absolument personnelle, est éprouvée de tout son poids, elle suspend l'action, la retient comme au-dessus du vide. Le scrupule n'est pas un moment entre l'engagement et la transgression. Tout d'abord, parce que nous sommes d'ores et déjà engagé, et que nous ne pouvons plus reculer. Ensuite, parce qu'il ne s'agit pas de violer une loi, ce qui est encore une manière d'affirmer son existence. Ici, elle fait défaut. Ce n'est pas qu'on ne la connaisse pas ou qu'elle soit absente, au contraire. Elle est bien là, mais le fait est que, en l'occurrence, le cas lui échappe. Le scrupule n'est pas l'atermoiement devant la nécessité de commettre une action que la loi réprouve. Il ne s'adresse à la norme que l'on s'apprête à transgresser, à la manière d'un ultime hommage. La loi n'a rien perdu de son caractère de contrainte, mais elle ne dit rien de ce que nous devons faire. Ou pour le dire autrement, Dieu est là, mais c'est un grand taiseux.
    Adam n'a pas éprouvé de scrupule à transgresser l'interdit divin. Il s'est soustrait au regard de Dieu. De là son péché. A l'inverse, Abraham n'a pas non plus éprouvé de scrupule à exécuter l'ordre de sacrifier son fils. Dieu lui a parlé - « Me voici » [Genèse, XII, 1] - et, à sa folle commande, il a obéi. Et c'est un exemple de foi absolue. Dans l'expérience du scrupule, il n'y a ni interdit ni ordre, mais le vide du retrait de Dieu, de la loi et de la raison, et le mal inévitable.
    Quel est de tous les personnages des évangiles le seul qui éprouve des scrupules, qui soit averti du sens de ce qu'il s'apprête à faire et qui hésite ? Je vous laisse le soin de répondre. Mais, pour moi, la réponse est claire et elle jette une lumière sur cet acteur dont seul un romancier de génie, Mikhaïl Boulgakov, devait explorer dans Le Maître et Marguerite les méandres intérieurs.
    Si l'on suit la typologie wéberienne, le scrupule ne relève ni de l'éthique de la conviction, où il s'agit seulement d'être fidèle à sa conscience, ni de l'éthique de la responsabilité où il faut bien compter avec les rudes nécessités du monde. Il loge dans le conflit des deux, qui est insoluble parce que la raison est impuissante et qu'au ciel des valeurs les dieux sont en guerre. Et c'est alors le terrible face à face, avec soi, avec les autres, et, que l'on soit ou non croyant, avec Dieu aussi.
    La nécessité d'agir s'impose, mais à la manière paradoxale d'une nécessité qui pourrait ne pas être, d'une nécessité contingente, peut-on dire, si l'on ose l'oxymore. C'est pourquoi, il n'est aucune notion qui dise mieux ce qui signifie cette expérience que l'angoisse, la perception tout à la fois de l'effondrement des valeurs et du vertige où la liberté du vouloir s'éprouve comme possibilité et comme faute . Car il ne faut pas se tromper, avoir des scrupules, ce n'est pas vouloir préserver son innocence : celle-ci est déjà perdue. Un être parfaitement innocent, l'homme à l'état de nature selon Rousseau, n'éprouve pas de scrupule : il ne sait pas que le mal existe. Sans quoi, de quelle innocence s'agirait-il ?

    Mystère du sens ou mystère de l'amour ?

    Quelle profondeur éthique pourrait-on donner au scrupule s'il s'agissait seulement de garantir la pureté de sa conscience ? Toutes les philosophies morales qui, depuis Platon jusqu'à Bentham, en passant par Kant et les stoïciens, visent à mettre l'homme à l'abri de l'angoisse et de l'incertitude ont construit des systèmes qui excluent la possibilité même du scrupule. Et parmi celles-ci, la plus désireuse d'en finir avec ce vertige de la responsabilité est l'utilitarisme, cette mathématique morale qui s'en tient au calcul des plaisirs et des peines d'où le mal est évacué.
    Quel scrupule pourrait-on éprouver à pratiquer la torture si l'aveu qu'on obtient fera échapper des dizaines, des centaines, peut-être des milliers de vies innocentes, celles d'enfants surtout, à une mort imminente ? Dans le calcul des coûts et des bénéfices, le prix est nul et il n'y a pas lieu de tergiverser. Et le dirigeant qui appliquera ce que la rationalité économique exige, le licenciement d'employés en vu de sauver l'entreprise, ce serait à tort qu'il hésite. Le bien du plus grand nombre l'emportera, et celui qui proteste du sacrifice qu'on exige de lui n'est qu'un fieffé égoïste. Au royaume du meilleur des mondes possibles qu'ordonne le Grand Calculateur, c'est en vain que Candide s'interroge et que Voltaire proteste. Pourtant quiconque a éteint en soi le sens aigu du scrupule pour se faire l'exécuteur inflexible de la nécessité, sous quelque forme qu'elle se justifie, se prépare déjà à l'être l'artisan du pire mal qui soit, le mal individuel qu'exclue le bien général. Tel est l'homme systématique, et c'est un monstre.
    Entre le stade éthique où l'homme se choisit lui-même et le stade religieux où il se place sous le regard de Dieu, où donc l'inquiétude du scrupule se loge-t-elle ? Si l'on suit le grand philosophe danois, Sören Kierkegaard, seul le christianisme (non la chrétienté) développe en nous un tourment aussi profond et essentiel. « Le christianisme, écrit-il, est l'inquiétude la plus grande, la plus intense possible : on ne peut en imaginer une plus grande ; il veut inquiéter l'existence humaine dans son fondement, tout faire éclater, tout briser ».
    Aussi la vraie question sur laquelle il nous faut terminer, mais non conclure, est de savoir si le scrupule, pris au sérieux, comme nous avons tenté de le faire, peut s'éveiller en nous sans une profonde conscience spirituelle. Peut-être la conscience éthique ne suffit-elle pas. Il faut que repères, principes et normes aient volé en éclat pour que ne reste ce qui dans le scrupule est l'exigence ultime : la délicatesse de l'âme qui est saisie par un amour infiniment plus grand qu'elle. Sans quoi, eh bien, on peut toujours passer outre. La dernière question en somme est de savoir si le scrupule s'enracine dans la conscience de notre responsabilité et le mystère du sens ou si ce mystère est en réalité celui-là même de l'amour. Là seulement se conjuguent la responsabilité la plus haute de l'homme laissé à sa liberté – sans quoi de quel amour parlerait-on ? - et l'inquiétude la plus intense de lui faire offense.

    _______ Bibliographie :

    Anti-Climacus, édité par Sören Kierkegaard, Exercice en christianisme , traduit du danois par Vincent Delecroix, Paris, Editions du Félin, 2006 Foucault Michel, Préface à la transgression, Nouvelles éditions Lignes, 2012.

    ** Michel Foucault, Préface à la transgression, Lignes, 2012.