On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mercredi 28 mars 2012

Le cas Mohammed Merah ; un mal hors-norme ?

Le journal La Vie publie le court entretien sur le "cas" Mohammed Merah que nous avons eu ensemble :

L'opinion a été frappée par l'apparence sans histoire de Mohamed Merah. Que vous évoque cette supposée banalité ?

Je pense que ce qui s'est passé ne relève nullement des travaux sur la "banalité du mal" qui ont été faits à la sortie du nazisme, et qui analysent comment un individu ordinaire peut en venir à commettre des atrocités lorsqu'il est placé dans une situation particulière — la survenue d'une guerre, par exemple. Il est alors comme pris au piège des circonstances. Adolf Eichmann, le haut fonctionnaire SS à partir duquel la philosophe Hannah Arendt a réfléchi a la question, a été pris dans un système de destruction où il a joué un rôle clé, alors qu'il n'était pas primordialement animé par la haine des juifs. Or ici, malgré toutes les zones d'ombres qui empêchent encore de savoir ce qu'il s'est passé, la haine est bien centrale. Le meurtrier était habité d'une vraie détermination, il avait planifié les faits et en avait l'initiative. Nous ne sommes donc pas des Merah en puissance. Cet événement sans précédent reste un cas isolé, avec lequel il n'y a pas d'identification possible. Il laisse dans la sidération.

C'est une violence qui lui incombe donc totalement...

Oui, dans le sens où son auteur n'a pas été piégé par la situation. Il a lui même créé les circonstances de ses actes, avec obstination et volonté. Il a écrit un scénario meurtrier, en a bâti la scène, s'y est produit, en a fait des films. Le monstre, c'est celui qui veut se faire voir et apparaître comme tel, qui veut qu'on l'admire pour ses actes. Merah en est un, au sens où il a voulu jouer un rôle et se poser comme une sorte de héros destructeur. En témoigne son obstination, sa capacité à affronter les armes à la main des professionnels pendant près de 30 heures...

S'il s'agit d'une initiative individuelle, les faits semblent aussi avoir partie liée avec le terrorisme islamiste

Il y a chez Merah une idéologie haineuse. Un aveuglement idéologique qui fait que les victimes ne sont pas tuées pour ce qu'elles sont, mais pour ce qu'elles représentent. Mais cela ne suffit pas à caractériser les faits qui se sont produits. Le terrorisme ressort d'une organisation, qui se déploie dans le temps, qui s'organise, autour de projets, avec une logistique. Chez Merah, il y a une détermination à agir, mais c'est un individu isolé, même s'il a peut-être bénéficié de soutiens. Il s'est converti à l'islamisme, mais cette idéologie semble lui avoir fourni une sorte d'occasion. Il n'était pas un agent dormant, chargé de se fondre dans la société française. A mes yeux, il a commis des actes semant la terreur. Pas des attentats terroristes en tant que tel.

De quel profil relève-t-il alors?

Il y avait chez lui, tout le monde l'a remarqué, une forme de jovialité qui ne dénote rien, une apparence qui est presque insultante. Avec un substrat idéologique qui semble finalement assez faible. Ses motivations ont un aspect absurde, presque dérisoire. Et c'est d'autant plus déroutant. Les actes de Mohamed Merah relèvent d'une forme de tentation nihiliste, sans doute plus que du terrorisme. C'est l'ange de la mort. Celui qui fait une entrée fracassante dans un univers paisible, dans un quartier tranquille, pour tout détruire autour de lui, et semer la terreur dans des circonstances atroces. Le passage à l'acte d'une telle personnalité relève du mystère.

Il n'y a donc pas d'explication à chercher ?

Il y a des explications, et on les aura. Mais je pense qu'elles relèvent de la personnalité du tueur, pas d'une situation ou d'un système. On a évoqué, pour expliquer la tuerie, les discours politiques sécuritaires, la violence des banlieues, ou l'idéologie islamiste. Ce qu'il faut comprendre, c'est qu'il y a eu un saut, un passage dans quelque chose de hors-norme, si bien que rien de tout cela ne peut en rendre raison. Merah n'a pas été choisi par un réseau ou une organisation. C'est ce qui déjoue les interprétations traditionnelles. C'est justement son caractère isolé, incontrôlable, qui est terrifiant. Et c'est parce qu'il s'agit d'un cas particulier qu'il faut éviter absolument toute dérive sécuritaire ou toute stigmatisation communautaire qui pourraient découler de ce traumatisme. Il faut lui laisser son caractère terrifiant, parce qu'isolé.

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