On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mercredi 3 juin 2015

Merci !

Le premier tirage - relativement modeste, n'exagérons rien ! - de L'ère des ténèbres est épuisé. Un grand merci cher-e-s ami-e-s pour vos partages et votre soutien.
Le plus heureux, la réussite véritable, c'est lorsque se noue un mystérieux lien d'amitié entre le livre et ses lecteurs et lectrices. Cela avait été le cas pour Un si fragile vernis d'humanité qui fut l'occasion de rencontres magnifiques. Plus que tout, j'espère que cela sera encore le cas avec celui-ci. Tel est le bel échange du don et du contre don que nous pouvons faire vivre, ici et ailleurs. L'idéal, à mes yeux, serait de donner réalité à ce mot de Pascal : "On s'attendait de voir un auteur et on trouve un homme".

jeudi 28 mai 2015

En ce jour de commémoration

Ce mot de Hugo, qui est une des leçons inoubliables des Misérables et qu'il faut ajouter : "La vie, le malheur, l'isolement, l'abandon, la pauvreté sont des champs de bataille qui ont leurs héros ; héros obscurs plus grands parfois que les héros illustres" (Livre V, I).

dimanche 24 mai 2015

"L'ère des ténèbres", Les Nouveaux Chemins de la Connaissance

L'émission du 22 mai avec Adèle Van Reeth peut être réécoutée à l'adresse suivante :

  • www.franceculture.fr
  • La "guerre contre le terrorisme" : appel à une discussion critique

    Nous ne voulons pas susciter une polémique tapageuse de plus - trop occupent déjà l'espace médiatique. Nous voulons, d'une part, susciter un débat de fond sur les politiques qui, dans la violation de nos principes les plus essentiels, ont été menées par les démocraties occidentales au nom de la "guerre contre la terreur" et qui manifestent, de toute évidence, leur inefficacité - la situation en Irak et en Syrie aujourd'hui en est la plus terrible confirmation - tout en générant des dynamiques de transformation interne qui mettent en péril nos droits fondamentaux.
    Dans le même temps, nous voulons comprendre quelles sont les causes qui ont donné naissance aux mouvances islamistes et les ont tourné vers une violence meurtrière dont les populations de confession musulmane sont, par milliers, les premières victimes. Violences sans limites qui menacent la communauté mondiale dans son ensemble, appelée, face à ce nouveau mal, à prendre conscience de son unité plutôt qu'à continuer de se diviser et de se déchirer.
    Tel est notre programme et notre espoir : apporter assez de connaissances pour comprendre comment nous en sommes arrivés là et restaurer un peu d'humanité et de fraternité dans ce monde qui se dirige, chaque jour davantage, vers le pire.

    mercredi 20 mai 2015

    Les Nouveaux Chemins de la Connaissance

    J'ai enregistré, hier après midi, l'entretien avec Adèle Van Reeth qui sera diffusé vendredi à 10h sur France Culture dans les Nouveaux Chemins de la Connaissance, l'actualité philosophique. 50 mn d'une discussion vivante et chaleureuse autour du livre. Une très belle rencontre qui incitera les auditeurs, je l'espère, à poursuivre le débat dont notre échange montre à quel point il est nécessaire.

    jeudi 14 mai 2015

    Publication

    Le livre est maintenant disponible dans les meilleures librairies et sur les sites de votre choix.

    samedi 9 mai 2015

    Les Nouveaux Chemins de la Connaissance, 22 mai

    Le 22 mai, l'émission Les Nouveaux Chemins de la Connaissance, sur France Culture, sera consacrée à une discussion avec Adèle Van Reeth autour de L'ère des ténèbres qui parait le 16 mai. Une heure pour lancer le débat dont le public devrait s'emparer. C'est un honneur déjà, même si le résultat est incertain.

    Charles Girard, Raison publique et démocratie délibérative

    Un excellent article de Charles Girard, "Raison publique rawlsienne et démocratie délibérative. Deux conceptions inconciliables de la légitimité politique ?", publié par les Presses de Sciences Po, 2009/02 n° 34.

    "Le problème de la légitimité politique divise les théories normatives de la démocratie. Comment concilier la nécessité de prendre des décisions collectives contraignantes pour tous et le statut de citoyen libre et égal aux autres de chaque individu ? Longtemps dominantes, les théories qui fondent la légitimité de la décision collective sur l’agrégation des préférences individuelles, sont aujourd’hui contestées par les tenants de la démocratie délibérative. Selon ces derniers, une décision est légitime dans la mesure où elle résulte d’un échange public,libre et raisonné d’arguments entre citoyens égaux. C’est en donant au processus de prise de décision collective la forme d’une délibération publique portant sur le bien commun qu’il serait possible d’assurer à la fois l’efficacité et la légitimité de l’exercice démocratique du pouvoir.Les théories élaborant cet idéal normatif se réfèrent communément à John Rawls et à Jürgen Habermas comme aux « pères fondateurs » de la démocratie délibérative. Comme l’éthique de la discussion habermassienne, la philosophie politique rawlsienne aurait, dès la Théorie de la justice, ouvert la voie à une compréhension délibérative de la politique démocratique ; et l’idée de raison publique, développée à partir de Libéralisme politique, est souvent citée comme l’une des versions les plus abouties de l’idéal délibératif.L’association de la démocratie délibérative et de la raisonpublique paraît aller de soi. La raison publique exige de chaquecitoyen qu’il n’avance, pour justifier publiquement les décisionspolitiques qu’il soutient, que des raisons dont il peut raisonnable-ment penser qu’elles sont acceptables par les autres citoyens raison-nables. Elle peut donc aisément être comprise comme le principequi doit guider la délibération publique, et celle-ci comme la formeque prend l’exercice collectif de la raison publique. Les commen-tateurs hésitent d’autant moins à associer, sinon à confondre, cesdeux notions, que Rawls lui-même affirme que l’idée de raisonpublique est propre à une démocratie constitutionnelle bienordonnée « comprise également comme une démocratie délibéra-tive ». Parce que la théorie délibérative « limite les raisons que lescitoyens peuvent donner à l’appui de leurs opinions politiques auxraisons compatibles avec une vision des autres citoyens commeégaux », elle inclut l’idée de la raison publique comme l’un de ses« éléments essentiels ».

    Lire la suite :

  • www.academia.eu
  • vendredi 1 mai 2015

    De l'inutilité de l'argument de l'utilité en matière de surveillance

    Statistiquement, on peut d'ores et déjà prédire que plus on va surveiller de gens, plus on aura de chances d'avoir surveillé, et donc raté, celui qui aura été responsable d'un attentat. De fait, tous les "terroristes" qui ont commis des actes violents en France dernièrement étaient fichés, repérés ; certains d'entre eux, ont même été surveillés pendant un certain temps. Mais a-t-on assez vu la conséquence ? La surveillance massive conduira à rendre toujours plus inévitable la représentation de l'échec, avec toutes les conséquences contradictoires qu'entraîne une telle évidence. La seule "réussite" est qu'on interpelle désormais très rapidement les auteurs de crimes ou d'actes violents, soit parce que les dispositifs de vidéosurveillance sont présents partout, soit parce qu'il suffit de retourner à ses fichiers pour retrouver un individu qu'on avait ignoré.
    Le débat actuel semble se dessiner ainsi : les uns, arguant qu'un terroriste "connu des services" n'a pas pu être empêché de commettre un acte violent, défendent l'inefficacité du dispositif de surveillance, mais ils légitiment la position de ceux qui, au nom du même fait, défendront la position inverse selon laquelle la commission d'un tel acte n'a pas pu être évitée, soit parce que les informations recueillies étaient incomplètes (appelant donc à un accroissement qualitatif du dispositif de surveillance), soit parce que les ressources consacrées à la surveillance sont trop faibles (exigeant un accroissement quantitatif du même dispositif). L'argument de l'échec – et du fait du développement des techniques de surveillance, il est appelé à être de plus en plus présent dans l'espace public - ne prouve rien, sinon qu'il peut justifier des interprétations contradictoires, conduisant à des politiques elles-mêmes opposées. Quant à l'argument de la réussite de ces dispositifs, il ne peut être prouvé puisque, par définition, les services de renseignement et les gouvernements se contenteront de l'affirmer, à charge pour les citoyens de le prendre pour argent comptant.
    La menace terroriste est appelée à durer longtemps et les attentats en France ne pourront pas, c'est à craindre, être tous déjoués. Il faut s'y préparer. Mais il importe de ne pas tomber dans le piège qui consiste à évaluer les politiques de renseignement en se fondant sur leur réussite ou leur échec. Le premier argument est improuvable et échappe à toute discussion critique publique - ce n'est donc pas un argument. Quant au second,  il conduit aussi bien à exiger une révision de ces méthodes qu'à exiger leur extension. Il faut donc abandonner le critère de l'utilité ou de l'inutilité des méthodes de renseignement qui sert à toutes les sauces et ne peut donc servir de fondement aux politiques publiques. Seuls les principes le peuvent. Et c'est à ce niveau-là que le débat doit être mené.
    Un grand merci à Thomas Catens de m'avoir apporté les éléments de cette réflexion critique.

    mardi 28 avril 2015

    Violences islamistes et "hooliganisme" intellectuel

    Nouvel extrait de L'ère des ténèbres qui, au chapitre 8, met en parallèle l'engagement en faveur du marxisme de nombreux intellectuels entre les deux-guerres mondiales et la radicalisation contemporaine dans les mouvances islamistes. Tous deux ont en commun une expérience nihiliste de l'existence et la fuite en avant dans une sorte de "hooliganisme" intellectuel :

    "L'histoire sans doute ne se répète pas, mais faut-il en conclure que l'expérience des hommes d'hier et les leçons qu'ils en ont tirée ne sont plus que les souvenirs poussiéreux d'une époque révolue  ? L'analyse lucide qu'Alexandre Wat fait de l'esprit du temps qui le jeta avec « un fanatisme extrême » - quelque chose qui tient d'un « ensorcellement complet » et d'un « aveuglement total » - dans les bras du marxisme sonne à nos oreilles comme le tintement d'une clé qui ouvre la serrure :

    « Alors quoi ? Eh bien, j'étais devenu idiot. C'est une histoire toute simple. Je ne pouvais supporter le nihilisme – disons l'athéisme […] Tu connais cette nouvelle de Graham Greene, une de ses meilleures : un homme a quitté sa maison pour partir en vacances. De jeunes voyous s'y introduisent et en vident complètement l'intérieur : ils démontent les escaliers, emportent tout, ils ne laissent que les murs. Lorsque cet homme rentre chez lui, il voit de loin sa maison totalement intacte, telle qu'elle était avant son départ. Et il trouve un intérieur dévoré, un espace vide. Eh bien, ma méchanceté de l'époque, cette méchanceté enragée, avait pour fondement un « hooliganisme » intellectuel. Elle consistait en ceci que les formes extérieures étaient toutes préservées, mais qu'à l'intérieur, tout était rongé, emporté, balayé. Et il s'avéra que je ne pouvais supporter cela. Je fermais les yeux devant ce tableau. Toutes mes réflexions, tout ce que j'avais à l'esprit, je l'enfermai un jour à clef, et je jetai la clef dans l'abîme, dans la mer, dans la Vistule. Et moi je me jetai dans la seule foi qui m'était offerte. Il y avait, bien sûr, l'antique foi en Dieu. Mais c'est chose donnée ou enlevée. Et disons qu'à notre époque elle nous est le plus souvent enlevée […] Il ne restait donc qu'une alternative, une seule réponse globale à la grande négation. Car toute cette maladie avait bien pour fondement un besoin absolu, une soif de globalité […] C'est un système total. Un système primaire. »

    Tous les ingrédients de l'engagement extrémiste sont présentés là avec la clarté d'un homme qui est revenu de ses illusions et qui en a cher payé le prix : le vide spirituel d'une société dont l'athéisme et l'absence de principes – je ne dis pas de « valeur », le terme est trop subjectif ou relativiste – l'impossibilité de vivre dans ce vide, la conversion individuelle quasi religieuse à la seule idéologie disponible – et peu importe que ce soit le marxisme ou l'islamisme ou n'importe quelle autre pourvu qu'on puisse s'y perdre – le caractère simplificateur et « global » de son contenu, qui le rendait accessible à tout homme d'où qu'il vienne, qu'il fût un intellectuel d'une immense culture comme Wat ou un individu sans éducation et, finalement, l'acceptation de la violence, ce que Wat appelle d'une formule qui n'a rien perdu de sa force évocatrice, le « hooliganisme » intellectuel. Au reste, dans son cas, c'est la culture et la formation à l'esprit critique qui contribuera à lui faire retrouver la « clef » de son âme. Il cite, à ce propos, une anecdote que je ne résiste au plaisir de relater :

    « J'avais assurément une certaine préparation philosophique. Après tout, j'avais lu – et compris – des philosophes assez subtils. Je me souviens qu'à l'époque où j'étais encore étudiant, je posai un jour à Kotarbinski la question suivante (je n'étais pas communisant en ce temps : c'était, il me semble, en 1922) : « Monsieur le professeur, que pensez-vous de L'empiriocriticisme de Lénine ? Et Kotarbinski me répondit avec un sourire : « Je n'en pense absolument rien : c'est un livre d'amateur. » Sur quoi, nous éclatâmes de rire l'un et l'autre. Je m'en souviens très bien, parce que cette conversation me servit plus tard. »

    Remplacez le livre de Lénine par n'importe quel manifeste d'un intellectuel radical, tel Ben Laden ou Ayman al-Zawahiri, la profondeur de la pensée dont il s'inspire par les simplifications efficaces auxquelles elle est résumée, et le jugement de mépris de l'universitaire par celui qu'exprimerait un docteur de la loi coranique, et voyez : l'analogie marche à merveille. La pertinence du parallèle entre la trajectoire qui fut celle d'hommes comme Alexandre Wat et de milliers d'autres, qu'ils soient ou non des intellectuels, durant l'entre-deux guerres et celle aujourd'hui des jeunes radicalisés français est une grille de lecture éclairante que confirment, sous bien des aspects, les analyses des sociologues, surtout lorsque ceux-ci privilégient une approche subjective des processus de radicalisation. Il existe, pourtant, des différences significatives qui tiennent aujourd'hui à l'articulation entre, d'une part, la violence, l'idéologie justificatrice et, d'autre part, la quête de reconnaissance et d'identité. L'assassinat ciblé, idéologiquement justifié, comme affirmation spectaculaire de soi dans un défi meurtrier à une condition sociale faite d'exclusion et de stigmatisation, voilà ce qui est nouveau."

    dimanche 19 avril 2015

    Sayyid Qutb, théoricien de l'islamisme radical

    Extrait du chapitre 4 de L'ère des ténèbres qui examine les racines idéologiques de l'islamisme radical, en particulier chez le théoricien égyptien, Sayyid Qutb (1906-1966) :

    De Sayyid Qutb, l'un des principaux théoriciens du tournant islamiste radical que connut le monde arabo-musulman après la Seconde Guerre mondiale, Mohammed Guenad trace la biographie dans un raccourci saisissant : « C'était un poète émotif et sensible qui jetait un regard d'artiste sur le monde, mais il a fini révolté et provocateur. C'était un laïc modéré qui ne croyait pas en la capacité à changer les hommes et a fini en extrémiste qualifiant la société de jahilite. C'était un homme ouvert sur le monde, passionné par le débat idéologique, et il a fini pendu à une potence, dans les années 60, pour porter à jamais le nom de martyre.» À moins de croire que l'homme ait été saisi d'une sorte de révélation ou bien que son esprit ait été brusquement dérangé, bien des raisons, tout à la fois personnelles et sociales, expliquent une évolution aussi peu prévisible. De fait, le destin de Qutb se forge dans le croisement des événements de sa propre existence avec les transformations de grande ampleur entreprises par Nasser au lendemain de son accession au pouvoir en 1952, et qui ont entraîné la modernisation autoritaire et souvent brutale de la société égyptienne en vue d'instaurer un « socialisme arabe ». Compte également, de façon décisive, sa rupture avec le mouvement des Frères Musulmans - « la plus grande force populaire organisée d'Égypte» - dont il avait partagé les revendications sociales et politiques, mais qu'il jugea trop modéré dès lors que le but était d'instaurer une société fondée sur la souveraineté absolue de Dieu et les principes de la charia par le moyen de la violence. On ne saurait comprendre l'immense influence qu'exerça Sayyid Qutb sur les mouvances de l'islamisme extrémiste contemporain si l'on n'en revient pas aux idées de sa doctrine et, au moins brièvement, sur les expériences qui sont à leur origine.

    […] L'originalité de Qutb, par rapport à la tradition coranique, est d'établir une rupture entre l'islam et l'ensemble des sociétés de son époque, y compris les sociétés musulmanes et de faire l'apologie, jusqu'au martyre, de l'action violente en vue d'établir sur le monde entier la souveraineté unique de Dieu. Sur ce point, Qutb renouvelait l'enseignement radical dispensé au XIIIe siècle par Ibn Tamiyya qui, rompant avec des siècles d'interprétation, avait fait du jihad défensif une obligation personnelle, aussi impérative que les « cinq piliers » de l'islam (la prière, le pélerinage, les aumônes, la déclaration de foi et le jeûne du Ramadan), qui doit être dirigée, non seulement contre les adversaires extérieurs, mais également contre les ennemis au sein du monde musulman : « En affirmant que le jihad contre les apostats au sein du royaume islamique est justifié, en tournant le jihad à l'intérieur et en en faisant une arme à utiliser contre les musulmans autant que contre les infidèles, il [Ibn Tamiyya] planta la graine de la violence révolutionnaire au cœur même de la pensée islamique.» Simplifiée et radicalisée plus encore par des hommes moins lettrés que Qutb, cette doctrine constituera, pour des générations entières, une grille de lecture théologico-politique proprement révolutionnaire du Coran. Ainsi que l'écrit Mohammed Guenad : « Ce noyau d'idées qutbistes se trouve au centre du terrorisme actuel. » De là vient que nous devions l'examiner dans ses traits les plus marquants.

    La Jâhiliyya ou l'islam

    [...] La nouveauté de la doctrine de Qutb, et son aspect proprement hérétique au regard de la tradition coranique et même de la pensée des Frères, tient principalement à ceci qu'il fait de la distinction entre l'islam et la période pré-islamique des ténèbres (jâhiliyya) une grille de lecture qui s'applique à toute société, y compris aux sociétés musulmanes elles-mêmes. Ainsi qu'il l'écrit dans Signes de piste : « Est jahilite toute société qui n'est pas musulmane de facto, toute société où l'on adore un autre objet que Dieu et Lui seul […] Ainsi, il faut ranger dans cette catégorie l'ensemble des sociétés qui existent de nos jours sur terre.»

    [...] Il résulte logiquement de ce qui précède que tout musulman doit s'engager activement dans la réalisation de la communauté islamique idéale, à la faveur d'une politisation dont nul ne peut se tenir à l'écart. La simple confession de la foi en Allah n'est nullement suffisante, pas plus qu'il n'est désormais possible d'adopter à l'égard de Dieu une attitude purement spirituelle ou contemplative. La participation active à l'instauration du règne de Dieu sur terre est la seule manière de l'honorer comme il se doit et de faire preuve de son absence de compromission avec la jâhiliyya, autrement dit, de son innocence. « Avec Qutb s'ouvre une ère où la religion se veut le moteur d'une entreprise de renaissance civilisationnelle qui passe inévitablement par le politique », et, ajoutons-le, par la violence. Le jihad auquel tout musulman est appelé à participer ne s'exerce pas dans le cadre d'un parti, au sens classique du terme. En parfait accord avec l'idéologie révolutionnaire, le combat est avant tout une action en mouvement, laquelle ne connaîtra pas de fin avant le règne final : « Ce qui caractérise le credo islamique ainsi que la société qui s'en inspire, écrit Qutb dans Signes de piste, c'est d'être un mouvement qui ne permet à personne de se tenir à l'écart […] ; la bataille est continuelle et le combat sacré (jihad) dure jusqu'au jour du jugement.»

    jeudi 16 avril 2015

    La Croix, Tribune sur la laïcité

    Voici la tribune sur la laïcité, publiée ce jour à la demande du journal La Croix :

    Il faut s'entendre sur le sens de la formule qui affirme que les croyances religieuses relèvent de la « sphère privée ». Voudrait-on signifier par là qu'elles sont de l'ordre de l'intime, c'est-à-dire du for intérieur ou bien du monde familial, la liberté de croyance n'aurait nul besoin d'être garantie par l'État et le principe de laïcité perdrait tout son sens. Si la liberté de pensée signifiait simplement que nous devions garder pour nous-mêmes ce à quoi nous croyons et confiner l'expression de nos convictions religieuses aux murs clos de la maisonnée, alors nous n'aurions guère avancé par rapport à ce que demandaient les systèmes politiques totalitaires ou post-totalitaires, comparables sur ce point avec l'Ancien Régime en France.
    La grande, l'immense conquête des défenseurs de la tolérance religieuse depuis le XVIIe siècle a été, tout au contraire, de faire sortir la liberté de conscience de la sphère privée pour la faire entrer dans l'espace public. L'aboutissement de ce long mouvement intellectuel et politique d'émancipation, jalonné d'étapes multiples sous la Révolution française puis au XIXe siècle, a été la loi sur la séparation des Églises et de l'État de 1905. La laïcité, c'est la liberté de conscience garantit dans l'espace public par un État neutre. Le principe est simple et il obéit à une volonté d'inclusion de la pluralité des croyances religieuses au sein de la société, dès lors que la liberté de croyance est un droit fondamental et que l'État est le tiers impartial qui en assure et en protège l'expression, sans être lié à aucune religion particulière. Tel est de neutralité qui est au cœur de la conception française de la laïcité. Mais neutralité à l'égard des religions ne veut pas dire que celles-ci doivent être neutralisées. Tout au contraire.
    L'État est parfaitement en droit de prendre des mesures de contrôle administratif à l'égard de l'exercice des cultes et il se peut que des normes sociales imposent des limitations aux conduites et pratiques religieuses, mais de telles limitations, par exemple en matière vestimentaire ou alimentaire, ne sont nullement déduites du principe de laïcité, quand elles ne sont pas en opposition avec lui. Les droits de la conscience individuelle sont d'une exigence telle qu'ils doivent être respectés dans toutes leurs implications pratiques, dès lors que celles-ci ne portent pas atteinte à la sécurité et à l'ordre public et, plus généralement, aux principes fondamentaux de la République. C'est ainsi seulement que peut se constituer un espace commun pacifié, respectueux de la diversité des croyances et des pluralités de la conception de la bonne vie. L'adhésion à des idéaux politiques, inscrits dans nos valeurs, notre histoire, notre tradition, constitue un socle d'unité nationale qui n'exige nullement des minorités ethniques et culturelles qu'elles effacent ou renoncent à leurs différences.
    Toute la difficulté pratique, mais non théorique, consiste à arbitrer les rapports entre les valeurs de la société hôte et celles des minorités ethniques et culturelles, et cela devrait être affaire de bienveillance, d'attention et de respect réciproque. Lorsque des situations litigieuses se présentent, toutes sortes d'accommodements raisonnables peuvent être recherchées au cas par cas, et il seront généralement d'autant mieux trouvés qu'ils auront fait l'objet de délibérations paisibles et intelligentes. Mais que des minorités religieuses aient le sentiment d'être méprisées ou rejetées par la société, que celle-ci leur renvoie une image négative qui les stigmatisent, alors il y a tout lieu de craindre que les individus leur appartenant se replient sur des constructions identitaires, plus ou moins factices, conduisant parfois, quoique très rarement, à des actes de violence extrême. Le principe de laïcité s'est construit dans le but d'éviter des dérives aussi destructrices de l'ordre social. Il faut veiller à ce qu'elle ne soit pas falsifiée et détournée de son sens et de sa finalité.

    vendredi 3 avril 2015

    L'ère des ténèbres, extrait

    Voici le début du chapitre 3, intitulé "Obama ou les deux visions de Dieu" :

    « Je crois, avec toutes les fibres de mon être, que dans le long terme nous ne pouvons garder ce pays en sécurité, à moins de donner toute sa force à nos valeurs les plus fondamentales. Les documents que nous conservons dans cette salle – la Déclaration d'indépendance, la Constitution, la Déclaration des droits (Bill of Rights) – ne sont pas de simples mots écrits sur de vieux parchemins. Ils sont les fondements mêmes de la liberté et de la justice dans ce pays et une lumière qui brille pour tous ceux qui, de par le monde, recherchent la liberté, l'équité, l'égalité et la dignité. » Telles sont les paroles que le président Barack Obama prononça, le 21 mai 2009, à Washington, lors de son allocution aux Archives nationales.
    Fidèle aux engagements pris durant sa campagne, il entendait rappeler, avec force, son intention de rompre avec la politique menée par l'ancien locataire de la Maison Blanche dans la lutte contre le terrorisme. Les militants du monde entier qui avaient dénoncé les pratiques de l'ancienne administration et qui luttaient pour le respect du droit applaudirent en chœur. Une ère nouvelle s'ouvrait et le nouveau président donnait publiquement des gages que son engagement moral ne serait pas simplement paroles en l'air. Trois jours après son entrée en fonction, le 23 janvier 2009, le même homme avait pourtant autorisé la première frappe de drones de son mandat contre des talibans réunis dans une résidence suspecte près de la frontière afghane. Le seul effet, ce jour-là, fut de tuer l’un des plus vénérables anciens de sa tribu, membre du conseil gouvernemental pour la paix, Malik Gulistan Khan, ainsi que quatre membres de sa famille, dont deux enfants. Le président, encore novice, s'enquit des modalités du programme d'exécutions ciblées que la CIA avait mis en place depuis des années. C'est alors qu'il apprit du directeur de l'agence la méthode de ciblage « par signature » qui atteint des groupes indifférenciés et non des individus connus et visés comme tels. « Quelle assurance ai-je qu'il ne se trouve pas là des femmes et des enfants ? » demanda-t-il, furieux de l'absence de contrôle exercé sur ces décisions. Cette colère témoignait d'un sens moral qui, néanmoins, ne fit pas obstacle au développement sans précédent qu'il devait donner à ce programme tout au long des années à venir.
    Le prix Nobel de la paix fut décerné, cette même année 2009, au président Obama en récompense de « ses extraordinaires efforts pour développer la diplomatie internationale et la coopération entre les peuples ». Mais, dès 2013, circulait sur Internet une campagne demandant instamment au comité Nobel que ce prix lui soit retiré : « Le président de la paix ? Dites cela aux milliers de personnes innocentes, femmes et enfants, qui ont été tués par des frappes de drones durant l'administration Obama. C'était déjà ridicule que ce prix lui soit décerné, maintenant c'est obscène ! », s'exclame l’un des dix mille signataires que la pétition avait attirés en quelques jours. Pareil désaccord entre les paroles et les actes est-il simplement le prix que tout homme politique responsable doit payer lorsque le poids des conséquences l'emporte sur son intégrité morale ? Telle était la rude leçon de Machiavel. Ou bien est-il l'indice d'une indécision, faite d'atermoiements et de soudains changements de cap, d'une incapacité de trancher entre des alternatives écrasantes, qui explique pour quelles raisons certains observateurs ont vu dans la haute figure cérébrale du président Obama l'incarnation d'un Hamlet moderne ? Ce n'est pas tant la réponse à ces contradictions qui compte – sans doute, est-il impossible de l'apporter – que les raisons qui justifient qu'on pose la question en ces termes.

    Le travail des hommes et la vision de Dieu

    Lors de sa première interview officielle, symboliquement accordée à la chaîne Al-Arabiya, le 27 janvier, soit quatre jours après qu'a coulé le sang de musulmans innocents, Obama n'hésita pas à déclarer : « Nous sommes prêts à initier [envers le monde arabe et musulman] une nouvelle relation fondée sur le respect et l'intérêt mutuels. » Au cours de son célèbre discours du Caire, délivré à l'université islamique Al-Azhar, le 4 juin 2009, rompant avec la rhétorique belliqueuse de son prédécesseur, il mit d'emblée le doigt sur les causes premières de l'émergence de l'islamisme radical, le colonialisme et l'humiliation des peuples. Après quoi, il répéta la même formule : « Je suis venu chercher un nouveau commencement entre les États-Unis et les musulmans du monde entier, qui se fonde sur un intérêt et un respect mutuels », et promettait de « dire la vérité du mieux que je peux, humble devant la tâche qui nous attend, et ferme dans ma croyance que les intérêts que nous partageons en tant qu’êtres humains sont beaucoup plus forts que les forces qui nous séparent ».
    Le discours, outre sa superbe tenue intellectuelle et morale, typiquement obamaienne, avait ceci de remarquable qu'il visait à transformer profondément la perception que le monde musulman et les États-Unis avaient l'un de l'autre. Lorsqu'il séparait l'islam des violences extrémistes et s'engageait à lutter contre celles-ci, avec toute la fermeté nécessaire, c'était avec la noble intention de ne « jamais dévier de nos principes », ce qui impliquait l'interdiction du recours à la torture et l'engagement de fermer dans l'année à venir la prison de Guantánamo. Après avoir abordé les différents aspects politiques, économiques et sociaux, internationaux de la nouvelle collaboration qu'il entendait établir, il conclut son discours en lui donnant une assise théologique qui n'avait rien de purement rhétorique : « Les peuples du monde peuvent vivre ensemble en paix. Nous savons que c’est la vision de Dieu. Maintenant, cela doit être notre travail, ici sur terre. Merci. Et que la paix soit sur vous. »
    Mais la « vision de Dieu » est-elle compatible avec « notre travail sur terre » ? Barack Obama venait lui-même de formuler le dilemme qui allait miner et gravement compromettre sa présidence. À moins que celle-ci ne soit en réalité compatible avec une conception toute différente de l'enseignement divin…

    mercredi 4 février 2015

    L'affaire Dieudonné et la liberté d'expression

    Le journal Le Monde m'a proposé de rédiger une tribune sur l'affaire Dieudonné et la liberté d'expression qui est parue dans l'édition de ce jour. La voici :

    La liberté d'expression est tout à la fois une liberté publique fondamentale, garantie par la Constitution de 1958 et la Convention européenne des droits de l'homme, et une liberté encadrée par la loi. Selon l'article 2 de la Convention, « l'exercice de ces libertés, comportant des devoirs et des responsabilités, peut être soumis à certaine formalités, conditions, restrictions ou sanctions prévues par la loi ». C'est ainsi que la loi Gayssot du 13 juillet 1990 tend à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe, ainsi que le négationnisme, à quoi il faut ajouter l'apologie du terrorisme, requalifiée en délit pénal par la loi du 13 novembre 2014. Échappe à ces restrictions législatives le blasphème, l'outrage à Dieu ou à la religion, dont l'expression publique n'est pas considérée, dans une république laïque et pluraliste, comme un délit. Et nul ne regrettera qu'il en soit ainsi. Si Dieudonné est poursuivi par l'État devant le tribunal correctionnel de Paris, c'est au motif que le mot publié sur sa page Facebook au soir des manifestations du 11 janvier - « ce soir, je me sens Charlie Coulibaly » - constitue un délit pénal, dès lors que « l'apologie consiste à présenter ou commenter des actes terroristes en portant sur eux un jugement favorable ».
    Beaucoup de citoyens, d'enseignants en particulier, semblent être désarçonnés par la critique qui dénonce, en cette affaire, la partialité des autorités publiques. Dieudonné serait victime d'un usage à géométrie variable de la liberté d'expression, du refus arbitraire de respecter, dans son cas, un principe dont la défense a jeté dans la rue des millions de Français, au lendemain de la tuerie du 7 janvier. Deux poids, deux mesures ?
    C'est oublier que Charlie Hedbo n'a nullement échappé, dans le passé, à des procédures judiciaires, initiées, il est vrai, non par l'État, mais par des associations qui s'étaient constituées parties civiles. La société éditrice du journal satirique fut poursuivie, en 2006, après la publication de trois caricatures du prophète Mahomet, non pas sur le motif de blasphème, mais d'injure. Les caricatures incriminées constitueraient « une attaque personnelle et directe dirigée contre une personne ou un groupe de personnes en raison de leur appartenance religieuse. » Les parties civiles furent déboutées et le journal relaxé. Par conséquent, on ne voit pas en quoi les poursuites dont fait l'objet Dieudonné témoigneraient d'une manifeste inégalité de traitement. Pour l'heure, il est toujours présumé innocent et il appartiendra aux juges de se prononcer sur le fond, comme ce fut le cas en 2006 pour Charlie Hebdo. Outre le fait que, comme tout justiciable, il disposera, s'il est condamné, de tous les moyens d'appel et de recours devant une juridiction nationale et, ultimement, devant la Cour européenne des droits de l'homme.
    Il est heureux que dans cette affaire, ce soit le juge qui soit appelé à trancher le conflit entre les parties en motivant son verdict sur l'appréciation de la loi, s'agirait-il de la loi antiterroriste de 2004 dont les formes de justice expéditive font, par ailleurs, l'objet d'inquiétudes légitimes. Plus discutable, par contre, était la mesure d'interdiction d'un spectacle de Dieudonné prise, en 2014, par le ministre de l'Intérieur de l'époque, Manuel Valls, et validée par le Conseil d'État, en raison d'un risque de trouble à l'ordre public. La Ligue des droits de l'homme avait protesté qu'à la censure, qui porte atteinte à la liberté d'expression, aurait dû être préféré le défèrement devant un juge. Cette fois-ci nous y sommes. Nul arbitraire donc dans cette procédure.
    Elle a, cependant, une conséquence inédite qui a été peu remarquée. Si l'État agit aujourd'hui dans le respect de la loi, alors nous sommes en droit d'attendre que les politiques publiques continuent de respecter le droit dans le traitement de la lutte contre le terrorisme. En l'occurrence, qu'elles ne cèdent pas à la tentation de réduire le contrôle du juge sur les mesures de surveillance, laissées à la seule appréciation des services de police et de renseignement. Ceux-ci exercent pourtant aujourd'hui de fortes pressions pour que la législation évolue. Le drame des démocraties occidentales, et il s'est noué aux États-Unis dès le lendemain des attentats du 11-Septembre, c'est d'avoir autorisé un ensemble de mesures en violation totale du droit national et international : la pratique de la torture, les transfert extrajudiciaires de supposés terroristes dans des centres de détention secrets à l'étranger. A quoi s'est bientôt ajouté le « Patriot Act », qui a accru - et c'est ce qui nous menace aussi - la licence laissée aux services de sécurité de mettre en place tout un dispositif de surveillance, au détriment de la protection des libertés civiles et de l'autorité du juge. Un nouvel attentat aurait-il lieu demain en France, il est à craindre que les verrous qui résistent encore sauteraient. Il faut pourtant le dire avec la plus grande fermeté. Nous ne gagnerons le combat extraordinairement difficile et éprouvant contre le terrorisme que dans la fidélité et le respect de nos principes. Jusqu'au bout et quoiqu'il advienne. Non par le recul du droit auquel ont cédé les administrations Bush et Obama. Jusqu'à présent, la France a résisté à ces dérives.
    Les poursuites dont fait l'objet Dieudonné témoignent, à leur manière, de ce respect salutaire du droit. Ici rappelé, ce respect doit servir de règle à la conduite de l'État face à un ennemi dont le premier but n'est pas de faire des morts, mais de miner de l'intérieur notre système démocratique et de nous contraindre à renoncer aux principes qui, plus que jamais, doivent structurer notre société. Dans le grand espace mondial de liquéfaction des repères et des normes, la règle de droit est la seule ossature qui nous reste. Mais elle est plus que jamais terriblement fragile.

  • www.lemonde.fr
  • jeudi 8 janvier 2015

    Brèves remarques sur les causes modernes de la violence islamiste

    Le développement d'actes terroristes orchestrés par des groupuscules, voire même de simples individus isolés - autrement dit, sans lien nécessaire avec un plan ourdi par un réseau extérieur, tel Al-Qaida - tient au fait que le "jihad" a été interprété, par les doctrinaires de l'islamisme radical, tout à la fois dans un sens légitimant le recours à la violence et, en même temps - et c'est là ce qui est le plus nouveau - comme un acte de dévotion spirituelle qui est une obligation individuelle [fard'ayn], s'ajoutant aux obligations auxquelles tout musulman est soumis (les cinq prières rituelles quotidiennes par exemple, ou encore le voyage à la Mecque].
    C'est cette individualisation de la violence islamiste qui est la source de tous les dangers, et la raison pour laquelle elle peut tout à fait échapper à la vigilance des services de renseignement. Une autre conséquence, c'est que, bien évidemment, elle n'est pas à attribuer à la communauté musulmane dans son ensemble.
    Le paradoxe, c'est que ces actes de terrorisme sont, en réalité, le produit pathologique d'une société de type individualiste comme la nôtre, alors même qu'ils l'attaquent dans tout ce qu'elle représente et s'opposent radicalement à elle. Comprendre cet aspect proprement moderne de la violence islamiste - en quelle manière celle-ci s'enracine dans le processus d'individualisation de sociétés destructurées, et c'est en partie le cas de la France - est absolument nécessaire si l'on veut analyser les raisons de son évolution et éviter les amalgames que nous avons toutes les raisons de craindre.
    Ayant ces causes sociales présentes à l'esprit, on comprendra mieux pourquoi la France est, de tous les pays occidentaux, celui qui envoie en Irak ou en Syrie le plus grand nombre de candidats au djihadisme - à ce jour, plus de mille - ou les voit se développer sur son sol. Que de jeunes français, plus ou moins déracinés et en quête d'identité, puissent s'orienter individuellement vers des idéologies et des actes aussi épouvantables signalent, pour une large part, l'échec de nos politiques publiques (par exemple, en matière d'intégration). Bien que ces actes soient commis au nom de l'islam, l'islam comme tel n'y est pour rien. La plupart n'ont d'ailleurs qu'une connaissance très approximative et superficielle de la foi musulmane et certainement ignorent-ils tout de sa grande tradition théologique et spirituelle. Au reste, celle-ci condamne les interprétations du Coran et des paroles du Prophète qui conduisent à des interprétations aussi meurtrières du "jihad".
    Il faut lire, à ce propos, le remarquable ouvrage d'Oliver Roy, L'islam mondialisé [Points-Essais, Le Seuil, 2002] ou encore celui de François Burgat, L'islamisme à l'heure d'Al-Qaida [La Découverte/Poche, 2010].

    mercredi 7 janvier 2015

    L'ère des ténèbres

    L'horreur, aujourd'hui, et qui nous laisse atterrés, effondrés. En deuil de ces hommes et de tout ce qu'ils incarnaient de précieux et qu'il nous faut conserver, protéger. Mais cela implique aussi que nous résistions, plus que jamais, aux amalgames et récupérations partisanes que cet événement risque de nourrir.

    Ce n'est pas chez nous seulement que l'islamisme radical s'en prend à des innocents. L'Irak a connu, cette année, plus de 17 000 morts civils, soit deux fois plus qu'en 2013. Parmi ceux-ci se compte une grande majorité de musulmans lesquels sont les premières victimes, il faut le rappeler, de l'Etat islamique en Irak et au Levant.

    Depuis deux mois, je travaille à un prochain livre - de là mon silence prolongé - consacré à l'analyse des dynamiques de violences depuis le 11 Septembre, dont nous venons de voir, sur notre sol, aujourd'hui en France, une effroyable manifestation. Le titre suffit à en signifier toute l'actualité : L'ère des ténèbres. Nous y sommes, en effet.

    Ce n'est pas l'heure d'en dire plus.

    dimanche 14 décembre 2014

    Rediffusion sur Arte

    L'émission sur la torture sera rediffusée aujourd'hui sur Arte à 12h30.

    jeudi 11 décembre 2014

    Interview dans Libération à propos du Rapport du Sénat sur la CIA

    Il n'était pas possible de ne pas réagir à la publication par le Sénat américain du Rapport sur les actes de torture pratiqués par la CIA au lendemain du 11 septembre. Le site en ligne du journal Libération m'a donné l'occasion de dire brièvement ce qui se dégage des conclusions de cette remarquable enquête, menée pendant plus de cinq ans mais dont seuls 10% (525 pages sur 6700) ont été aujourd'hui déclassifiés.
    C'est avec une clarté et une vigueur sans précédent qu'est dénoncée, chapitre après chapitre, une politique systématique d'obstruction, de dissimulation, de manipulation et de mensonge dont la gravité va au-delà, si c'était possible, des actes d'une brutalité extrême commis au nom de la "guerre contre la terreur" dans des "sites noirs" qui échappaient à tout contrôle et même à la connaissance (au moins pendant un certain temps) des plus hautes autorités de l'exécutif, jusqu'au président lui-même. Ce qui ressort, selon le Rapport, de ces techniques d'interrogatoire - mais cela on le savait déjà - c'est leur totale inutilité et inefficacité (pour ne rien dire de leur caractère illégal). L'argument selon lequel la torture permet de déjouer des attentats imminents et que, par conséquent, elle est légitime puisque des vies seront sauvées, est un de ces clichés faux et mensongers dont la CIA n'a cessé d'abreuver le personnel politique et les citoyens, en l'absence de toute preuve factuelle. Le but poursuivi, en réalité, n'était pas de déjouer un nouvel attentat - aucun ne l'a jamais été par ce moyen - et peu importait que les preuves fussent vraies ou fausses - de fait, elles étaient inexactes ou, tout simplement, trompeuses - mais de pouvoir utiliser ces arguments fallacieux en vue de bénéficier de tous les avantages liés à une situation de totale impunité.

    Je reviendrai plus longuement dans un prochain billet sur le contenu et les conclusions de ce Rapport qu'il importe, au plus haut point, de ne pas enterrer sous le flux de l'actualité.

  • www.liberation.fr