On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

dimanche 19 février 2017

L'esprit de tolérance dans l'Islam

Que la religion puisse être source de paix et de tolérance, bien peu de personnes seraient aujourd'hui disposées à l'admettre. Et si nous ajoutions à cette suggestion la particularité suivante : de toutes les religions du Livre, la plus tolérante est l'Islam, nul doute que nous susciterions plus de protestation que de perplexité, tant la violence est aujourd'hui associée à l'Islam pour les raisons que l'on sait. Telle est pourtant la thèse principale que soutient le chercheur Reza Shah-Kazemi dans son beau et savant livre, L'esprit de tolérance en Islam, Fondements doctrinaux et aperçus historiques [trad. Jean-Claude Perret, Editions Tasnim, 2016].
Notre auteur s'appuie, dans une première partie, sur de multiples sources historiques pour montrer que les sociétés islamiques traditionnelles pratiquaient un respect de la pluralité religieuse qui faisait défaut à la plupart des sociétés de leur temps. Tel était le cas de la condition des non-musulmans, juifs et chrétiens, dans l'empire ottoman qui dura près de sept cents ans et à propos duquel Bernard Lewis écrit : « Cette société pluri-éthnique et multi-religieuse a remarquablement fonctionné ». « L'esprit de tolérance, note Shah-Kazemi, était le principe directeur de cette structure dans laquelle les communautés religieuses étaient autorisées à se gouverner elles-mêmes en retour du paiement de la gizya (impôt local) et de la reconnaissance de l'autorité politique de l'Etat ottoman. » Quoique les musulmans y jouissaient d'un statut supérieur et que les minorités religieuses fussent reléguées à un statut de « seconde classe » (sur le statut des Dhimmi et des « minorités protégées », voir pages 116-128), ces inégalités de condition ne conduisaient ni à des persécutions ni à des formes sociales d'intolérance ; rien qui soit comparable aux pillages et à la barbarie pratiqués par les puissances occidentales, l'Espagne catholique en tête, à partir du Xve siècle. Et notre historien d'emprunter d'autres exemples mémorables de tolérance dans la société moghole, en particulier sous le règne du roi Akbar au XVIe siècle, ou encore sous la dynastie des Fatamides en Egypte, à l'on doit la fondation, en 960,  de l'université théologique Al-Ahzar au Caire : « Les autorités fatimides [n'ont] eu guère, écrit-il, qu'à établir un cadre global défini par les principes de la loi islamique, à l'intérieur duquel les communautés étaient libres de fonctionner en conformité de leurs propres normes et coutumes religieuses, et en accord avec les lois du marché. » Dernier exemple : l'âge d'or que constitua, pour les Juifs en particulier, l'Espagne des Omeyyades (Al-Andalus) où l'esprit de tolérance était vif et la persécution rare, selon Maria Rosa Menocal.
En conclusion de cette première partie, intitulée « Coup d'œil historique », Reza Shah- Kazemi note qu'il serait cependant « simpliste et erroné de prétendre qu'avant les massacres et les expulsions du Xve siècle, la tolérance n'était pratiquée que par les Musulmans, et l'intolérance par les seuls Chrétiens […] Mais ce qui devrait être clair est que la tolérance musulmane était la norme, dont l'intolérance n'était qu'une déviation ; une norme qui n'était pas d'ailleurs pas simplement observable a posteriori dans la loi musulmane et gouvernée par un esprit éthique façonné par la révélation coranique. Les exemples de tolérance chrétienne, au contraire, sont des exceptions fortuites et occasionnelles dans une attitude générale d'antipathie si ce n'est d'hostilité envers les non-chrétiens. » La Reconquête de l'Espagne, achevée avec la chute de Grenade en 1492, s'accompagnera du meurtre ou de la conversion forcée de tous les Musulmans et Juifs, lesquels trouveront accueil et refuge dans les pays d'Afrique du Nord. Le remarquable esprit de tolérance qui avait gouverné l'Espagne musulmane pendant des siècles s'était incarné dans le plus célèbre soufi espagnol, Ibn Arabi, dont Shah-Kazemi cite ces quelques vers : « Mon cœur est devenu capable de toutes les formes / Il est pâturage pour les gazelles et couvent pour le moine / Temple pour les idoles et Kaaba pour le pèlerin / Il est les tables de la Torah et livre du Coran / Je professe la religion de l'Amour quelque soit le lieu vers lequel se dirigent ses caravanes. »
Pareille ouverture authentiquement œcuménique à l'Autre religieux n'était pas une singularité propre à l'Andalousie musulmane, c'était l'application de l'esprit du Coran et de son enseignement fondamental, tel que le formule le verset 48 de la sourate 5, « La Table servie » : « Nous avons donné, à chacun d'entre eux, une Loi et une Voie. Si Dieu l'avait voulu, Il n'aurait fait de vous qu'une seule communauté, mais afin de vous éprouver par ce qu'il vous a donné [Il vous a faits ce que vous êtes]. Cherchez à vous surpasser les uns les autres dans les bonnes actions. A Dieu vous retournerez tous, et Il vous éclairera, alors, au sujet de vos différends ». Laissant de côté les autres illustrations historiques que présente Shah-Kazemi (en particulier les actions de l'Emir Abdelkader à Damas en 1860), il importe d'insister sur la dimension proprement théologique et spirituel de la tolérance dans la religion musulmane.
Tout ici tient à ce que la pluralité des religions et des cultes, par lesquels les hommes célèbrent Dieu, loin de constituer un défaut ou un mal est en soi un bien, dès lors que cette pluralité a été voulue par Dieu lui-même. Quoique les Musulmans soient trop souvent oublieux de cette vérité fondamentale, le principe est, nous dit Shah-Kazemi, intangible et il est inscrit au cœur la révélation coranique  : « Dieu a voulu qu'il existe diverse traditions et communautés religieuses. L'obligation de la tolérance découle logiquement de ce principe spirituel et éthique enraciné dans le Coran ; d'où la qualité remarquable – sinon même unique – de la religion islamique : la tolérance envers l'Autre religieux est un corollaire de la foi musulmane dans la nature même de la Révélation. » Les diverses traditions religieuses, loin d'être l'expression d'un égarement de l'humanité chassée du paradis originel, sont enracinées dans la volonté divine et elles expriment sa sagesse aux lumières multiples, bien que le Coran soit la révélation la plus complète de Dieu à l'humanité : « Toutes les religions révélées sont des lumières, ,écrit Ibn Arabi. ¨Parmi elles, la religion révélée à Muhammed est comme la lumière du soleil parmi les lumières des étoiles. »
La doctrine islamique de la tolérance se résume à quatre points principaux : « 1/ Le Coran confirme et protège toutes les révélations qui le précèdent […] 2/ La pluralité des révélations, comme la pluralité des communautés, est divinement voulue […] 3/ Cette pluralité et cette diversité visent à stimuler une saine “compétition”, un enrichissement mutuel des bonnes œuvres […] Les différences de dogmes, de doctrines, de perspectives et d'opinions sont les conséquences inévitables des multiples sens inclus dans les diverses révélations. » « L'une des gloires du Coran, affirme Reza Shah-Kazemi, est d'être le couronnement des révélations précédentes, une sorte de cristallisation de la quintessence de toute révélation possible ; la conscience de cette universalité permet aux Musulmans tolérants de respecter et d'admirer toutes les révélations précédentes, et toutes leurs traditions de sainteté, de beauté et de vertu, sans crainte de diluer, encore moins de trahir l'essence de leur propre foi ». Plus fondamentalement encore, et les raisons sont ici métaphysiques : « Plutôt que désigner une seule religion, islam désigne la disposition fondamentale de l'âme à être guidée par une révélation divine. » Quant à la diversité des religions, celles-ci expriment, tout comme les Qualités divines, les infinies possibilités de l'Essence divine sans remettre en cause son unicité : « Car l'Essence est à la fois absolument Une et infiniment variée […] Par analogie, les différences irréductibles entre les religions sont les expressions vitales de l'infinie créativité de leur unique source ». Le rejet par le Prophète de toute forme d'arrogance religieuse s'exprime de façon hautement significative dans son refus de nommer une religion précise quand on lui demandait celle que Dieu aimait le plus : « La religion primordiale et tolérante. »
Il résulte naturellement de ce principe de tolérance et de respect qu'en dépit des stéréotypes véhiculés par la propagande des islamistes radicaux et, comme en miroir, par les islamophobes, l'Islam prohibe l'usage de la violence et de la contrainte, de la « guerre sainte » par conséquent, en vue de répandre la religion, conformément à l'enseignement du Prophète lui-même : « Nulle contrainte dans la religion ». Seule la guerre défensive est autorisée. Et il est totalement faux, fait remarquer Reza Kazemi, citant Thomas Arnold, d'affirmer que l'Islam s'est répandu par l'épée. Citons en conclusion de cette belle leçon sur l'esprit de tolérance dans l'Islam, les paroles prononcées par le Prophète dans son célèbre « Sermon d'adieu », lors de son dernier pèlerinage en 632 : « Vous êtes tous frères, vous êtes tous égaux. Aucun d'entre vous ne peut prétendre à un privilège ou à une supériorité quelconques. Un Arabe n'est pas préférable à un non-arabe, ni un non-arabe à un Arabe. »
Voilà ce qu'il était nécessaire de rappeler en nos sombres temps où les principes les plus hauts de la religion musulmane sont violés par l'extrémisme islamiste autant qu'ils sont ignorés par tant de contempteurs de l'Islam qui ignorent tout de son éblouissante beauté et de sa profonde spiritualité. Combien de violences trouvent d'abord leur origine dans l'ignorance et dans la peur que celle-ci engendre  ?

samedi 21 janvier 2017

La politique, l'exil et le deuil

Nous avons tous à l'esprit la réalité du malheur et de la détresse qui blesse à nos portes des milliers de réfugiés, ces nouveaux misérables fuyant les persécutions et la mort et qui sont pour nous, pour l'Europe, un tel sujet de honte. Je ne voudrais pas verser dans les facilités du pathos et les « glandes lacrymales » que dénonçait en son temps le vieux crocodile qu'était Victor Hugo, pourtant si habile à nous émouvoir, mais sans une telle indignation sans doute ne serions nous pas réunis aujourd'hui dans cette salle.
Puisqu'en cette affaire il sera question de droits, d'exil et de deuil, je voudrais ouvrir ma communication par un témoignage poignant, lu le 18 janvier 2017, il y a trois jours à peine, sur le site de la radio télévision belge :
« Son petit linceul blanc gît au sol dans un recoin du cimetière grec de Mytilène. Une fillette sans nom, noyée le 20 septembre et dont la famille n'a pu être retrouvée. Seuls quelques volontaires sont venus l'accompagner au terme du voyage qui devait la conduire en Europe. Il y a là Effi Latsoudi, membre d'un collectif local de l'île de Lesbos, qui se bat pour offrir une inhumation digne aux noyés du périple migratoire. Mustafa, un interprète égyptien de l'ONG Pro Asyl, un réfugié irakien venu avec lui pour dire la prière des morts, et deux humanitaires de l'organisation Isra-raid, une Israélienne et une Palestinienne.
Et trois autres linceuls, ceux de deux femmes et un homme, qui n'ont pas non plus être identifiés. Par manque de place, la fillette, sept ans selon son acte de décès, sera finalement inhumée avec l'une des femmes qui était dans le même bateau ». Deux cadavres, la femme, l'enfant, noyées aux frontières de l'Europe, ensevelies ensemble en terre étrangère, dans une tombe anonyme – leur dernier refuge - non parce qu'ils étaient liés l'un à l'autre dans la vie, mais par manque de place. Ainsi que l'écrit Günther Anders dans ses Journaux de l'exil et du retour : « Mourir en étant totalement vaincu, dépourvu de valeur et dans un endroit qui n'est pas le bon n'est pas une bonne mort. On ne meurt vraiment que chez soi. »


La place du nom


Faire place aux morts, associer leurs noms par ce qui tenait les êtres ensemble de leur vivant, telle est l'intention qui présida, au contraire, à la disposition remarquable des noms écrits sur le mémorial du 11 septembre à Ground Zero. Les monuments aux morts érigés sur les places de nos mairies, les plaques commémoratives que nous trouvons au fronton des immeubles établissent la liste des soldats ou des victimes auxquels ils rendent hommage par ordre alphabétique ou par âge, mais là, sur les 75 panneaux de bronze qui entourent les deux bassins, ces cercueils à ciel ouvert creusés au lieu même où s'érigeaient les deux tours, 2973 noms ont été gravés selon le principe de « l'agencement significatif » (meaningfull agencies), aux effets puissamment émotionnels. Certaines dispositions obéissent à un caractère d'évidence : les pompiers aux côtés des pompiers, les policiers avec les policiers, unis ensemble les voyageurs qui se trouvaient à bord du même avion. Mais d'autres plus sophistiquées reflètent les amitiés, les relations familiales ou encore la façon dont ils ont trouvé la mort, tel Harry Ramos qui aida Victor Wald à descendre les escaliers de la Tour Nord et qui resta auprès de lui lorsqu'il ne lui fut plus possible d'avancer. Ensevelis ensemble, leurs deux noms figurent côte à côte. Pourrait-on trouver symbole plus tragiquement significatif de l'horreur de l'exil que la comparaison entre le placement de l'enfant aux côtés de la femme dans la tombe anonyme et la façon dont furent disposés les noms des victimes des attentats du 11 septembre à New-York ? Deux manières d'être côte à côte, deux dispositions, mais que tout différencie puisque la première célèbre et rend hommage aux personnes que leur nom désigne alors que la seconde ignore qui furent ces réfugiés, cette fillette-là, cette femme-là, réduits à des cadavres anonymes qui, dès les premiers jours de leur fuite, n'étaient déjà plus que des corps en errance, fuyant la mort. Il y a quelque chose de saisissant et de puissamment évocateur dans cette affaire de nom et de sans-nom qui distingue la victime de l'attentat de la victime de l'exil lesquelles ont toutes deux en commun d'être les proies innocentes de la violence des hommes. Seule la seconde connaît cette dépossession de soi qui est liée à l'exode, lorsque les exigences de la survie vous font perdre votre maison, votre travail, le confort d'un environnement familier dans lequel chacun existe pour soi et pour les autres et au sein duquel il peut se réaliser, puis accompagnant ce départ la perte des droits civils et d'une identité reconnue pour n'être plus qu'un réfugié, un ombre, un être avec un nom peut-être mais qui ne dit plus rien à personne, « l'éternelle complainte des réfugiés, dont parle Hannah Arendt : « ici personne ne sait qui je suis. » Je ne connais qu'un seul être qui ait recherché délibérément cet anéantissement de soi, cet enfouissement volontaire de son nom pour être enseveli dans une tombe sur laquelle justement « On n'y lit aucun nom », c'est Jean Valjean, le héros des Misérables, qui aura connu tous les sacrifices pour accéder à l'ultime transfiguration et désappropriation de soi. Mais nulle dimension mystique ni voie de salut dans cette errance où les réfugiés, nous rappelle Zygmunt Bauman « ne changent pas d'endroit ; ils perdent leur place sur Terre, ils sont catapultés dans un nulle part, dans les « non-lieux ».


Vivre est plus que survivre


L'exil des réfugiés qui fuient la mort est la condition d'êtres réduits à la survie, confrontés d'ores et déjà à une dépossession de leur humanité. Car l'humanité de l'homme tient d'abord à cela que ce n'est pas pour chacun d'entre nous une affaire de survivre simplement, mais de vivre et de vivre une vie digne d'être vécue. Cela même que l'hospitalité et l'accueil ont pour vocation d'accorder ou plutôt de restaurer, parce qu'il s'agit là d'un droit humain fondamental, reconnu par le droit humanitaire international, et que c'est un devoir, une obligation inconditionnelle d'y répondre. Voudrait-on donner une incarnation à cette déshumanisation de soi qui est le propre de l'être réduit aux confins de la survie, au bios que les Grecs distinguaient de zôé ? Voyez la condition des déportés dans les camps de concentration, telle que les grands écrivains de la littérature concentrationnaire, Primo Lévi ou encore Varlam Chalamov, la décrivent. Le froid, la faim qui dégradent l'homme au point de n'être plus qu'un corps en douleur, tout comme la torture qui, selon Jean Améry, produit cet effet-là également : « Même si l'on ne tient pas compte, écrit Primo Lévi dans Les naufragés et les rescapés, de la peine, des coups, du froid, des maladies, il est nécessaire de rappeler que la ration alimentaire était sans conteste insuffisante même pour le prisonnier le plus sobre : les réserves physiologiques de l'organisme épuisées en deux ou trois mois, la mort par la faim, ou par les maladies consécutives à la faim, était le destin normal du prisonnier. On ne pouvait y échapper que grâce à un surplus alimentaire, et pour obtenir celui-ci un privilège, grand ou petit, était indispensable ; autrement dit, un moyen octroyé ou conquis, dû à la ruse ou à la violence, licite ou illicite, de s'élever au-dessus de la norme. » Ce que Primo Lévi décrit dans cette lutte pour la survie, c'est le processus de dégradation morale qu'elle engendre et qui ne tient pas tant à perversité de certains individus – « les privilégiés », qui ont survécu – qu'à la situation et à l'institution concentrationnaire elle-même. « Toute victime est digne d'être pleurée, tout rescapé est à aider et à plaindre, mais leurs comportements ne sont pas tous à proposer en exemple ». La leçon à tirer de ces tragiques expériences du passé serait de savoir comment empêcher que de telles dégradations, physiques et morales, de l'être humain se reproduisent : « De ce monde concentrationnaire quelle part est morte et ne reviendra plus, comme l'esclavage et le code du du duel ? Quelle part est revenue ou est en train de revenir ? Que peut faire chacun d'entre nous pour que, dans ce monde gros de menaces, celle-ci au moins se révèle vaine ? » Ce ne sont pas seulement les massacres de masse commis en Yougoslavie ou au Rwanda, en Syrie aujourd'hui, qui constituent une atroce répétition du passé. La condition des réfugiés, fuyant la mort, parqués aux portes de l'Europe, en proie à la faim, au froid, à l'humiliation, à la lutte pour la survie dans des conditions de dénuement extrême – je ne parle pas des migrants qui se noient par milliers en Méditerranée – apparaît ce retour de l'expérience concentrationnaire dont il s'agissait pourtant de se prémunir. Ils ont pourtant des droits reconnus, un titre juridique à faire valoir : le droit d'asile. Individuellement, oui, et dans des cas exceptionnels – Einstein, Soljenitsyne en son temps, l'exilé soviétique le plus célèbre de son temps, Stefan Zweig qui ne satisfaisait pas de son statut et qui, désespéré de voir le monde de la civilisation s'effondrer, se donnera la mort au Brésil - mais comment faire lorsqu'on assiste à des mouvements de masse, à des cohortes de réfugiés miséreux qui se pressent par dizaines de milliers à nos frontières comme des « zombies » - l'image est de Bauman – avec leur identité fantomatique ?


Les Droits de l'homme et la vie nue


En quoi les politiques contemporaines échappent-elles à ce que Hannah Arendt dénonçait à propos du traitement des apatrides au lendemain de la Première Guerre mondiale : « L'Etat-nation, incapable de fournir une loi à ceux qui avaient perdu la protection d'un gouvernement national, remit le problème entre les mains de la police ». En quoi les Droits de l'homme protègent-ils mieux aujourd'hui les réfugiés qu'au temps où elle pouvait écrire : « Après tout, les Droits de l'homme avaient été définis comme “inaliénables” parce qu'ils étaient supposés indépendants de tout gouvernement ; or, il s'est révélé qu'au moment où les êtres humains se retrouvaient sans gouvernement propre et qu'ils devaient se rabattre sur leurs droits minimums, il ne se trouvait ni autorité pour les protéger ni institution prête à les garantir. » « Les Droits de l'homme, ajoute-t-elle, en principe inaliénables, se sont révélés impossibles à faire respecter – même dans les pays où la constitution se fondait sur eux – chaque fois que sont apparus des gens qui n'étaient plus citoyens d'un Etat souverain. » Nulle part n'apparaissait plus clairement l'ambiguïté de l'Etat, tout à la fois protecteur des droits des nationaux et source d'exclusion pour ceux qui ne le sont pas auxquels les Droits de l'homme n'offraient aucune garantie suffisante. On le voit aujourd'hui encore. Réduits à l'abstraction d'une essence humaine générale, dotés de droits inaliénables, universels certes mais que nul Etat ne se sent en devoir de garantir – tout le problème, on le sait depuis Hobbes, est de garantir les droits humains - les réfugiés se trouvent en réalité exposés au pires dangers, repoussés hors de frontières territoriales désormais protégées par des murs. Sans communauté d'appartenance ni communauté d'accueil, sans lieu, ni résidence, ramenés à l'errance de corps en mal de survie ou parqués dans des hyperghettos où l'éphémère se fige. Cette situation n'est pas liée à un défaut de civilisation, à un retour à la barbarie, mais à l'universalisation d'un modèle politique, l'Etat-nation, consubstantiel à la civilisation elle-même : « Le drame, écrit Hannah Arendt, c'est que cette catastrophe n'est pas née d'un manque de civilisation, d'un état arriéré, ou tout simplement de la tyrannie, mais qu'elle était au contraire inéluctable, parce qu'il n'y avait plus un seul endroit “non civilisé” sur terre, parce que bon gré mal gré nous avons vraiment commencé à vivre dans un Monde Un. Seule une humanité complètement organisée pouvait faire que la perte de la patrie et de statut politique revienne à être expulsé de l'humanité entière ». Et s'il en était et continue d'être, c'est que l'appartenance à l'humanité et la garantie des droits qui en est inséparable, est liée à la citoyenneté, et non, comme aux temps anciens, à l'inscription dans un monde créé par Dieu dans lequel tous les hommes sont frères, sans distinction de citoyenneté : « Les hommes dans cette société nouvelle, émancipée et laïcisée, ne pouvait plus être sûrs de ces droits sociaux et humains qui, jusque là, étaient demeurés hors de l'ordre politique et n'étaient garantis ni par le gouvernement ni par la constitution, mais par des forces sociales spirituelles et religieuses. » En témoigne la règle d'hospitalité aveugle instaurée à la Trappe par l'abbé Rancé – nous sommes au XVIIe siècle - que Chateaubriand rappelle en ces termes : « L'hospitalité changea de nature ; elle devint purement évangélique : on ne demanda plus aux étrangers qui ils étaient ni d'où ils venaient ; ils entraient inconnus à l'hospice et en sortaient inconnus, il leur suffisait d'être hommes ; l'égalité primitive était remise en honneur ». br> De cet accueil de l'étranger, la réception de Jean Valjean par Myriel Bienvenu, dans Les Misérables, sera une admirable illustration. L'ancien forçat, nouvellement libéré après dix-neuf années passées au bagne – au départ, pour le vol d'un simple morceau de pain - vient d'être rejeté par les aubergistes de la ville ; les chiens même l'ont chassé de la niche où il avait trouvé refuge. Sur les conseils d'un passant, il frappe à la porte de l'évêque, auquel il déclare avec un ton presque de défi : « Voici. Je m'appelle Jean Valjean. Je suis un galérien. J'ai passé dix-neuf ans au bagne ». Après le récit de son histoire, des rejets qu'il vient de subir, après la demande qu'il formule : « Voulez-vous que je reste ? »  vient cette réponse, sublime de simplicité : « Madame Magloire, dit l'évêque, vous mettrez un couvert de plus. » Stupéfait, Valjean croit à un malentendu : « L'homme fit trois pas et s'approcha de la lampe qui était sur la table – Tenez, reprit-il, comme s'il n'avait pas bien compris, ce n'est pas ça. Avez-vous entendu ? Je suis un galérien ? Un forçat. Je viens des galères […] Voilà ! Tout le monde m'a jeté dehors. Voulez-vous me recevoir vous ? Est-ce une auberge ? Voulez-vous me donner à manger et à coucher ? Avez-vous une écurie ? » Et de nouveau, comme dans un surenchérissement : « Madame Magloire, dit l'évêque, vous mettrez des draps blancs au lit de l'alcôve. » Tel était l'esprit de l'hospitalité évangélique qui a disparu, non pas du fait de la mort de Dieu, mais de l'universalisation du modèle de l'Etat-nation et de la limitation de droits garantis aux seuls citoyens. Qu'il y ait là une injustice suprême on le voit à ceci que la garantie de ces droits par l'Etat est lié au seul hasard de la naissance et qu'on ne voit pas comment un tel hasard pourrait servir de légitimation suffisante. Comme l'écrit John Rawls – et c'est un principe fondamental de sa Théorie de la justice: « Personne ne mérite ses capacités naturelles supérieures ni un point de départ plus favorable dans la société ». De fait, quel mérite avons-nous d'être né dans une société qui nous garantit les droits à l'éducation, à la santé, à un exercice équitable de la justice, etc, et quel mérite pourrait bien expliquer qu'on s'en trouve privé du fait du seul hasard de la naissance ? Ainsi que l'observe Giorgo Agamben, l'Etat-nation est un Etat qui fait de la « nativité de la naissance […] le fondement de sa souveraineté » et, ajoutons, du bénéfice et de la garantie des droits.
Mais ce qui est hasard de la naissance peut aussi être dû à des événements historiques, non moins contingents, où se révélera ce qui est le propre de la condition de l'homme privé de sa nationalité d'origine, à savoir sa profonde et angoissante vulnérabilité.
Il n'est nullement nécessaire de se trouver dans les conditions de dénuement les plus extrêmes, comparables à celles que subissent les réfugiés qui jalonnent nos routes, pour faire l'épreuve de cette vulnérabilité. Au moment de l'Anschluss, elle n'épargna pas un homme aussi établi et cosmopolite qu'était Stefan Zweig – à l'époque son œuvre avait déjà été traduite dans le monde entier et jusqu'à présent, il s'était partout senti chez lui. Voici, cependant, le témoignage qu'il nous livre dans son livre autobiographique, écrit en 1939 alors qu'il était exilé à New-York, Le monde d'hier :
« La chute de l'Autriche produisit dans ma vie privée un changement que je crus d'abord sans conséquence et que je considérai comme purement formel : je perdis par là mon passeport autrichien et je dus solliciter du gouvernement anglais, pour le remplacer, une de feuille papier blanc – un passeport d'apatride. Souvent, dans mes rêves de cosmopolite, je m'étais secrètement représenté combien il devait être délicieux et, à vrai dire conforme à mes sentiments les plus intimes, de n'avoir d'obligations envers aucun pays et, de ce fait, d'appartenir indistinctement à tous. Mais une fois de plus je dus reconnaître combien notre imagination humaine est insuffisante et que l'on ne comprend vraiment les sentiments les plus importants, justement, que quand on les a éprouvés soi-même […] Du jour au lendemain, j'étais descendu d'un nouveau degré. Hier encore, hôte étranger et en quelque sorte gentleman qui dépensait ses revenus internationaux et payait ses impôts ici, j'étais devenu un immigrant, un refugee. De plus, je devais désormais solliciter spécialement chaque visa étranger à apposer sur cette feuille blanche, car dans tous les pays on se montrait méfiant à l'égard de cette “sorte” de gens à laquelle soudain j'appartenais, de ces gens sans-droits, sans patrie, qu'on ne pouvait pas , au besoin, éloigner et renvoyer chez eux comme les autres, s'ils devaient importuns et restaient trop longtemps. Et j'étais forcé de me souvenir sans cesse de ce que m'avait dit des années plus tôt un exilé russe : “Autrefois, l'homme n'avait qu'un corps et une âme. Aujourd'hui, il lui faut en plus un passeport, sinon il n'est pas traité comme un homme.” » Au terme d'un impossible exil, désespéré de voir disparaître le nobles principes et la grandeur de la civilisation européenne qui était comme la substance de son être, Stefan Zweig se donnera la mort à Petropolis au Brésil, le 22 février 1942, laissant pour note d'adieu ces quelques mots : « Avant de quitter la vie de ma propre volonté et avec ma lucidité, j'éprouve le besoin de remplir un dernier devoir : adresser de profonds remerciements au Brésil, ce merveilleux pays qui m'a procuré, ainsi qu'à mon travail, un repos si amical et si hospitalier. De jour en jour, j'ai appris à l'aimer davantage et nulle part ailleurs, je n'aurais préféré édifier une nouvelle existence, maintenant que le monde de mon langage a disparu pour moi et que ma patrie spirituelle, l'Europe, s'est détruite elle-même.
Mais à soixante ans passés, il faudrait avoir des forces particulières pour recommencer sa vie de fond en comble. Et les miennes sont épuisées par les longues années d'errance. Aussi je pense qu'il vaut mieux mettre fin à temps, et la tête haute, à une existence où le travail intellectuel a toujours été la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême de ce monde. Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l'aurore après la longue nuit. Moi je suis trop impatient, je pars avant eux. »
La désolation de l'exil, l'éloignement de la civilisation qui conduit jusqu'au désespoir, avait déjà été vécue près de vingt siècles auparavant par l'un des plus grands poètes de son temps, Ovide, que l'empereur Auguste avait chassé de Rome et confiné aux frontières de l'Empire sur le Pont-Euxin. Mais plus que la nostalgie de son ancienne vie - « Je gis, épuisé, parmi les peuples et dans les contrées les plus reculées de la terre, et, dans mon mal, le souvenir de tout ce que j'ai perdu me hante » - plus que ces pénibles souvenirs la cause suprême de son angoisse était d'être enterré dans une terre étrangère sans personne pour le pleurer : « Cette tête que nul ne pleurera, c'est une terre barbare qui la recouvrira ». « On ne meurt vraiment que chez soi », note Günther Anders. Nous retrouvons cette question de l'ensevelissement en terre étrangère – je la trouve très profonde, bien que jamais évoquée à propos des réfugiés ou des migrants, voire des terroristes (songez à l'offense symbolique que représente le corps de Ben Laden jeté sans sépulture dans la mer) - mais surtout du deuil, de l'immense signification politique qu'il convient de lui accorder, la distinction entre les vies qui comptent et celles qui ne comptent selon qu'elles seront ou non pleurées, dans l'œuvre de la philosophe américaine, Judith Butler.


La signification politique du deuil


J'ai ouvert ma communication avec cette question du deuil, de la mort en terre étrangère que personne ne pleure, de ces vies qui ne comptent pas – sauf pour les quelques personnes qui ont le beau geste de venir assister à leur enterrement et réciter quelques prières sur leur tombe, cela est très beau et hautement significatif – je voudrais donc, avant de conclure, insister sur ces expressions de suprême anéantissement et négation de l'humanité que constitue l'absence de deuil, la condition de ceux et celles que Butler appelle les « sans deuil ». Dans son ouvrage Qu'est-ce qu'une vie bonne ? elle pose la question biopolitique fondamentale qui plus qu'aucune autre est appropriée à l'exil des réfugiés, ces parias jetés dans le désert d'un non monde sans-droits garantis : « Y a-t-il des genres de vie qu'on considère comme des non-vies, ou comme partiellement en vie, ou comme déjà mortes et perdues d'avance, avant même toute forme de destruction et d'abandon.
Il va de soi qu'une telle question se pose de manière particulièrement aiguë pour quiconque se perçoit comme une sorte d'être dont on pourrait faire l'économie, une personne qui sait, à un niveau affectif ou corporel, que sa vie n'est pas digne de soin, de protection et de valeur. Cette personne sait bien que sa disparition ne correspondra à aucun deuil et elle vit donc au présent l'hypothèse suivante : “personne ne me pleurera après ma mort ». S'il apparaît que je n'ai aucune certitude de jouir d'une nourriture ou d'un abri ou qu'aucun réseau social ni aucune institution ne viendront me secourir si je m'effondre, je commence alors à faire partie des sans-deuil. » On comprends dès lors la type de résistance que signifie le fait de pleurer les sans-deuil et avant d'avoir à les pleurer, le fait de leur porter secours et assistance ou s'ils meurent d'assister à leur ensevelissement et de dire des prières qui les confieront enfin à un repos plus clément. Le type de résistance que signifie le fait d'organiser des journées comme celles-ci qui donnent vie et corps, images et noms, aux sans-deuil. Pour finir, je voudrais porter à votre attention le projet « I am with them » mené depuis août dernier par la photographe française Anne A-R, à la suite de la mort de migrants, asphyxiés dans la remorque d'un camion frigorifique en Autriche. « Pendant 24 heures, les média ont dit qu'il y avait entre 20 et 70 morts. Cette approximation m'était insupportable. Comme s'il n'y avait aucune différence entre 20 et 70 », raconte-t-elle. Ce n'est pas le nombre qui compte – la mort est toujours la même. L'insupportable tenait à l'indifférenciation des personnes auxquelles elle prête aujourd'hui un visage et une identité : « Je me suis dit qu'à un moment il fallait les regarder un par un ». Vous pouvez suivre son travail sur sa page Facebook « I am with them ». Après tout, c'est aussi ce travail que fait l'institut Yad Vashem à Jérusalem et c'est aussi le sens du Mémorial dressé par le journal Le Monde aux 130 victimes des attentats du 13-novembre. Chacune a fait l'objet d'un portrait qui lui donne un visage et les traits saillants d'une personnalité unique, racontée par ceux qui le connaissaient et les aimaient.
S'il est un espoir de salut et de consolation dans cet océan de tristesse - « Commençons par l'immense pitié » demandait Hugo - il vient de personnes, telle Anne, issues de la société civile, d'Effi et de Mustafa venus veiller les corps anonymes de la femme et de la fillette ensevelis côte à côte dans ce cimetière de Mytilène sur l'île de Lesbos, de ces humanitaires et membres d'association qui, sur terre sur mer, viennent porter assistance et secours à ceux qui sont dans le besoin et la détresse, réfugiés ou migrants sans distinction. Mais des Etats et de l'Europe, à l'exception notable de quelques gouvernants mais reculant déjà devant leur audace, il y a hélas peu à attendre sinon la capacité toujours inventive de dresser des frontières, d'ériger des murs ou, à défaut, de refouler hors du monde le peuple des parias qui menace de nous envahir, du moins est-ce la prudence inhospitalière qui anime les réalistes au pouvoir, « ces grands fous sérieux qu'on appelle complaisamment les sages », selon le mot de Victor Hugo. Je vous remercie de votre attention.

samedi 1 octobre 2016

Pour une déclaration de l'état d'urgence écologique mondial

L'insécurité liée au terrorisme concentre toutes les inquiétudes et toutes les peurs. Il ne s'agit pas d'en contester la gravité, mais le fait est que se trouve ainsi dissimulée une insécurité infiniment plus effrayante et qui est irréversible, celle liée aux conséquences systémiques, à la fois environnementales, sociales et politiques, du réchauffement climatique. Face à l'imminence du péril, voici que devrait être décrété - par l'ONU par exemple - l'état d'urgence écologique mondial. Après tout, n'est-ce pas ce qu'a fait le gouvernement français puis le législateur, sous la pression de la population, au soir des attentats du 13 novembre ? Les menaces que font peser la hausse incontrôlée des émissions de CO² sur le climat, et par voie de conséquence sur l'hydrosphère, la biosphère et sur les sociétés humaines (les plus pauvres d'abord) sont telles qu'elles devraient conduire à une mobilisation citoyenne globale suffisamment pressante pour contraindre les Etats à prendre les mesures nécessaires. Le salut, s'il est encore possible, ne viendra pas des Etats - la chose est claire - mais seulement de la société civile. Il n'existe aucun impératif plus urgent, plus vital et il s'impose individuellement à chacun d'entre nous.
La catastrophe n'est pas devant nous, elle est déjà là mais nous ne la voyons pas. Nous disposons de toutes les informations scientifiques nécessaires pour nous mettre en état d'alerte maximum, seulement, voilà, cela ne suffit pas pour que nous autres Terriens agissions en conséquence. Notre responsabilité est pourtant sans précédent dans l'histoire de l'humanité. Elle constitue un défi si immense à l'ordre actuel du monde qu'elle exige un changement radical de paradigme. De là vient qu'il soit probable qu'un tel changement ne survienne que lorsqu'il sera trop tard, ce qui est déjà en partie le cas.
Je ne connais aucun spécialiste des questions environnementales qui ne soit d'un profond pessimisme sur la capacité des hommes d'aujourd'hui à limiter à 2 degrés (ce qui est déjà trop) le réchauffement climatique. Les scénarios envisagent plutôt une hausse des températures d'ici la fin du siècle de 3,5 ou 4 degrés, et, les plus réalistes, de 5 ou 6, ouvrant à des perspectives proprement cauchemardesque. Bien des livres et des articles peuvent être lus, je vous conseille entre autres : Pablo Servigne et Raphael Stevens,Comment tout peut s'effondrer aux Editions du Seuil (2015) ou encore Voyage dans l'anthropocène de Claude Lorius (un des plus grands glaciologues français) et Laurent Carpentier, publié chez Actes Sud en 2013. Plus ancien, mais excellent : Gwynne Dyer, "Alerte, Changement climatique, la menace de guerre" (Robert Laffont, 2008).
Un des articles les plus documentés qui fait le point sur l'état des lieux a été rédigé par Dominique Bourg, professeur à l'université de Lausanne et vice-président de la Fondation Hulot, "Les scénarios de la durabilité" (http://bookboon.com/fr/les-scenarios-de-la-durabilite-ebook).

vendredi 15 juillet 2016

Nice

Les corps, recouverts à la hâte de nappes de restaurant, jonchent la chaussée ensanglantée face à l'une des plus belles baies du monde. Après Paris et après d'autre villes, Alep, Bagdad, Istanbul - s'en est-on assez émus ? - Nice est devenue, ce soir, une sorte d'Oradour-sur-Glane.
Il n'est plus de lieu, il n'est plus d'instant où ne puisse se commettre l'insoutenable massacre des innocents. Cette époque de l'horreur ordinaire a déjà commencé et elle va durer et franchement nul ne sait comment l'affronter et y résister. Cette nuit, nous ne dormirons pas et demain non plus hélas. Et c'est de nouveau, l'effroi et le deuil et l'immense compassion pour les morts, les blessés et leurs familles.
Les étoiles et la lune scintillent encore à cette heure dans le ciel et le soleil demain se lèvera mais que ferons-nous de leur pauvre lumière ? Où la trouverons-nous ? En nous, si fragiles, si vulnérables, il le faudra bien. Mais que ce soit en commun, sans distinction entre les morts lointaines ou proches.

jeudi 14 juillet 2016

L'interdiction du voile en entreprise

Voilà un avis qui va déplaire, en France surtout, et alimenter peut-être encore davantage le rejet des institutions européennes. Raison de plus pour y réfléchir sérieusement. Un exercice qui exige d'admettre qu'il y a bel et bien là une difficulté, et qu'il faut entendre les arguments en présence, non clore à l'avance toute discussion possible.

Eleanor Sharpston, l'avocate générale britannique de la Cour de justice de l'Union européenne - saisie par la Cour de cassation française - estime illégal le licenciement d'Asma Bougnaoui, une employée de confession musulmane, congédiée sans préavis de la société de consultance informatique dans laquelle elle travaillait, au motif que le port du voile islamique (hijab) - malgré des demandes réitérées, elle avait refusé de l'ôter - nuisait aux relations commerciales avec ses clients et embarrassait ses collègues de travail. Sans doute était-ce le cas, mais la décision était-elle justifiée pour autant ?
Contrairement aux décisions des Prud'hommes et d'une Cour d'appel qui avaient donné raison à l'entreprise Micropole Univers, condamnant simplement l'absence de préavis, Madame Sharston considère que l'obligation exigeant d'une employée de retirer son voile constitue une discrimination pour raisons religieuses, en violation manifeste d'une directive européenne.
"En dernier recours, soutient la juriste, l'intérêt de l'entreprise à générer le maximum de profit doit céder devant le droit de la personne employée à manifester ses convictions religieuses. Ici, je souligne le caractère insidieux de l'argument "mais nous avons besoin de faire ceci, sans quoi nos clients ne seront pas contents".
L'idée soutenue est donc que le principe de la libre expression des croyances religieuses doit l'emporter, au sein de l'entreprise, sur la recherche à tout prix de la rentabilité et, plus généralement, sur la loi économique du marché. Nul doute que cet avis préliminaire, s'il est suivi par la Cour, dont les arrêts s'imposent aux juridictions nationales, sera suivi de belles controverses.
Un avis, au reste, en contradiction avec celui précédemment soutenu par l'avocate générale allemande, Juliane Kokott, laquelle dans une affaire similaire, avait estimé qu'un employeur est en droit de faire respecter, au sein de son entreprise, le principe de neutralité religieuse et idéologique.
Où l'on voit que les disputes juridiques engagent des questions fondamentales de société, puisque le juge est appelé à produire du droit, à interpréter des principes, éventuellement en conflit les uns avec les autres, et non pas simplement à appliquer aveuglément les normes du droit positif.
 Comment trancher entre le principe de liberté et de tolérance (les droits de la conscience) et le principe de laïcité. Celui-ci, s'il s'applique à l'Etat et à ses agents, s'applique-t-il, de façon aussi contraignante, à une entreprise privée et à ses salariés ? Ainsi que le remarque Alain Supiot : " Dans ses rapports avec ses salariés, l’employeur se trouve, comme l’État dans ses relations avec les citoyens, soumis au principe de laïcité : il doit à la fois faire preuve de neutralité religieuse et empêcher que chaque salarié puisse arguer de ses convictions religieuses pour échapper à la loi commune, qui soude la collectivité de travail et permet à l’entreprise de réaliser son objet." [in "Les grands avis de la Commission nationale consultative des droits de l'homme", Dalloz, 2016].

mardi 21 juin 2016

Une tolérance croissante à l'égard de la torture

Le philosophe Michel Terestchenko, qui a notamment travaillé sur les liens entre torture et terrorisme, a publié dans le rapport "Un monde tortionnaire" 2016 une analyse du sondage commandé à l'IFOP par l'ACAT sur l'opinion des Français concernant la torture :

A la question de savoir si le recours à la torture pourrait dans certains cas être approuvé, justifié, autorisé, la réponse est donnée d'avance. Elle se trouve dans nos textes constitutionnels ; elle résulte des principes du droit public européen et du droit humanitaire international ; elle se déduit des documents qui fondent notre système politique démocratique et des droits de l'homme, tels qu'ils émanent d'une longue tradition juridique et éthique. Et la réponse est Non ! Non, absolument ! Non de façon inconditionnelle, quelles que soient les circonstances ! Non, sans considération des diverses méthodes d'interrogatoire coercitives utilisées et il en est manifestement d'assez atroces dans leur atteinte au corps et leurs conséquences psychiques pour interdire toute casuistique qui disputerait leur qualification ou non de torture. La question, en somme, ne se pose pas. Elle ne devrait même jamais être posée. Rien en ce sujet n'ouvre au doute, à la nuance, à la triste nécessité d'en rabattre sur nos convictions du fait des rudes contraintes de la réalité – le fameux principe de responsabilité -, à la reconnaissance de l'inscription historique et sociale des normes qui en diminuerait la portée universelle. Ces arguments, sociologiques, philosophiques, ont leurs raisons, mais pas en ce cas. Imaginerait-on de discuter sur la possible légitimation de l'inceste, de l'infanticide ou de l'esclavage? Quiconque envisagerait de remettre en cause ces interdits structurants, fondateurs, ne serait-ce que par une simple question, ne serait-ce qu’en théorie seulement, s'avancerait sur la pente savonneuse qui insensiblement ouvre la porte à la justification de l'injustifiable et à la ruine de nos valeurs. Et pourtant...

Le simple fait qu'il ait été jugé nécessaire, utile, éclairant, de sonder l'état de l'opinion publique française sur l'idée qu'elle se fait de la torture est en soi l'indice d'une inquiétante vulnérabilité à l'égard de pratiques dont l'interdiction ne devrait pas être entamée par les événements, quels qu'ils soient. Pour reprendre l'argument précédent, songerait-on à entreprendre un tel sondage à propos de l'inceste ou de l'esclavage ? Mais il y a eu aux Etats-Unis les attentats du 11 septembre 2001, puis ceux de Madrid en 2004 et de Londres en 2005, et, par deux fois, les attaques meurtrières sanglantes à Paris en 2015, avant que Bruxelles ne soit à son tour frappé en mars 2016. Et l'on s'est demandé comment faire face à ce déchaînement de violences. Se pourrait-il que la torture soit un moyen, techniquement utile et moralement acceptable, d'éviter la mort de victimes civiles innocentes, si toute autre méthode d'interrogatoire venait à échouer ? Et l'on a pris nos esprits et nos imaginations au piège d'une parabole perverse, la parabole de la bombe à retardement, pour nous disposer à envisager des dilemmes de conscience qui ne devraient pas exister. Dans la situation présente où le terrorisme international s'est répandu au point que nul d'entre nous puisse être assuré d'y échapper, l'hypothèse du recours à la torture est devenue pour beaucoup une question sérieuse, et cela seul est le signe d'un recul dont il y a lieu de s'inquiéter.

Une tolérance croissante à l'égard de la pratique de la torture d'Etat

Voyons, tout d'abord, ce qui saute aux yeux dans les résultats du sondage mené par l'Ifop, à la demande de l’ACAT France en avril 2016 : en comparaison avec les enquêtes précédentes, un bien plus haut degré d'acceptation de la torture de la part de nos concitoyens. A l'affirmation « Tout acte de torture contre quiconque et qu'elles qu'en soient les circonstances est toujours inacceptable », 73% des personnes sondées répondaient positivement en 2000 - du moins est-ce la position de principe dont elles se sentaient le plus proche ; elles n'étaient plus que 64% en 2016. Inversement, 25% étaient disposés, en 2000, à admettre que « dans certains cas exceptionnels, on peut accepter le recours à des actes de torture », c'était déjà beaucoup et c'était trop. Seize ans plus tard, le niveau s'élève à 36%, soit plus d'un tiers d'un échantillon représentatif de la population française, âgée de 18 ans ou plus. Un tel écart de 11 points n'est pas marginal : il est hautement révélateur d'une tolérance croissante à l'égard de la violation d'un des principes les plus sacrés du droit. Violation que les mêmes citoyens n'accepteraient sans doute pas de voir généralisée - c'est là le propre des régimes totalitaires – mais, ils la considèrent admissible, certaines circonstances exceptionnelles se présentant. Le fait est, cependant, que l'interdiction de la torture est, en droit, inconditionnelle : elle ne peut jamais être ni contournée ni discutée ni suspendue. En morale, on dirait qu'il s'agit là d'un impératif catégorique a priori, non d'un choix prudentiel qui peut varier selon les intérêts ou les calculs du moment. C'est pourtant dans cette sphère du calcul que la torture entre trop souvent. Calcul utilitariste des vies à sauver, de la sécurité à assurer et qui justifierait rationnellement, en situation de menace imminente, le sacrifice des droits humains fondamentaux.

Rappelons que le premier de ces droits est le droit à la vie et le respect de la dignité humaine, quelle que soit la gravité des crimes dont un individu s'est rendu coupable. Indérogeables, ces principes métajuridiques sont au fondement de notre conception de la justice. Ainsi aucun aveu obtenu sous la torture ne pourra-t-il être utilisé dans le cadre du procès à l'encontre de l'accusé, s'agirait-il du criminel de la pire espèce. Mais la position intransigeante du législateur et du juge est une chose, l'état de l'opinion publique en est une autre et l'opinion publique est plastique, changeante, susceptible d'évoluer au gré des événements, surtout lorsqu'ils sont particulièrement tragiques. Sans doute faut-il voir dans les tueries terroristes survenues à Paris, en janvier et novembre 2015, la raison de l'évolution en faveur d'une autorisation de la torture chez plus d'un tiers des personnes interrogées. Parmi celles-ci, 54% considèrent désormais que l'envoi de décharges électriques sur une personne soupçonnée d'avoir posé une bombe prête à exploser est justifié ; 20 points de plus par rapport au sondage mené en 2000 ! Les données manquent pour en tirer une tendance sociologique constante. Mais c'est une pente, nourrie chez un nombre croissant de nos concitoyens par l'esprit de vengeance et, parfois, de haine, par le refus affiché de voir attribuer des droits à ceux qui ne les respectent pas – le respect des droits humains fondamentaux n'est pourtant pas soumis à l'obligation de réciprocité – et elle est alimentée par une hypothèse particulièrement troublante. Il faut en dire un mot parce que cette hypothèse est la référence par excellence sur laquelle se sont construits les nombreux débats académiques sur la torture qui ont eu lieu aux Etats-Unis au lendemain du 11 Septembre, avant d'être popularisée par des fictions, telle la série 24 Heures, qui ont rencontré une audience mondiale. On pourrait s'étonner, et peut-être, s'inquiéter de la retrouver proposée sans examen préalable dans le questionnaire de l'Ifop, comme s'il s'agissait là d'une réalité qui pourrait se rencontrer. Tel n'est pas le cas.

Une parabole perverse

Présentée dans sa version habituelle, la parabole dite de « la bombe à retardement » envisage le dilemme cruel que poserait un terroriste, soupçonné de disposer d'informations cruciales permettant de déjouer un attentat imminent sur une place publique ou bien encore dans une école, si toutes les méthodes d'interrogatoire légales avaient échoué. Dans un pareil cas où le temps presse, la torture ne serait-elle pas un moyen acceptable, sinon désespéré, de sauver du massacre des vies innocentes, parmi lesquelles se comptent nombre d'enfants ? Telle est, en substance, la situation qu'envisage sans ambages le sondage de l'Ifop lorsqu'il demande à ceux qui admettent le recours à la torture « dans certains cas exceptionnels » - plus d'un sondé sur trois - s'ils trouveraient justifié l'emploi de décharges électriques « sur une personne soupçonnée d'avoir posé une bombe prête à exploser ». Comme on l’a dit ci-dessus, 54% des personnes figurant dans cette catégorie ont répondu « oui ».

Ce qui est présupposé dans ce scénario, c'est que la torture est une méthode efficace d'obtention d'informations, seraient-elles forcées. De fait, et quelle que soit la position des uns et des autres, 58% de la population interrogée estime que le recours à des actes de torture permet d'obtenir des aveux et ils sont encore 45% à penser qu'il permettrait de recueillir des informations fiables et, ainsi, de prévenir la commission d'attentats terroristes. Or ces trois présupposés, qui admettent tous l'efficacité de la torture, sont démentis par l'expérience. La torture, les interrogatoires forcés, sont le moyen le moins fiable d'obtention de renseignements – tous les services spécialisés le savent – dès lors que la personne dira ce qu'on attend d'elle ou tout simplement n'importe quoi afin de faire cesser ses souffrances. Telle est la conclusion définitive à laquelle aboutit la Commission sénatoriale américaine sur la torture pratiquée par la CIA sous l'administration Bush, au terme de six années d'enquête et de la consultation de millions de documents : « En se fondant sur l'analyse des archives des interrogatoires de la CIA, la Commission constate que l'usage des techniques d'interrogatoire a été inefficace pour obtenir des renseignements ou amener les détenus à coopérer. »[1] Il n'est pas un seul cas documenté où la torture chirurgicale – il n'est pas question ici de la torture de masse – aurait permis de déjouer un attentat imminent. Par conséquent, la parabole de la bombe à retardement, loin de présenter, comme on le prétend trop souvent, une hypothèse vraisemblable, est, en réalité, une pure et simple fiction. Ajoutons que c'est une fiction perverse dont le premier effet est de prendre notre imagination et notre esprit au piège d'une situation qui ne se rencontre jamais, tout en nous contraignant, de façon saisissante, à nous poser des questions morales que le droit écarte et qu'aucun fait ne justifie. On peut regretter que l'enquête menée par l'Ifop n'ait pas porté sur la fiabilité de cette hypothèse – problème trop complexe sans doute pour faire l'objet d'un sondage - mais sur la manière appropriée d'y répondre. C'était pourtant là une manière implicite d'accréditer le scénario dramatique mais purement imaginaire qui est au cœur de la justification libérale de la torture. Quoiqu'il en soit, le taux élevé d'acceptation du recours à la torture en ce cas - rappelons-le chiffre inquiétant : 36% - atteste de la fragilité éthique d'une fraction importante de la population française, prête à accepter le recours à des pratiques qui sont en violation totale des normes fondamentales d'une société démocratique.

On ne saurait être tout à fait rassuré par le fait que 82% des sondés admettent qu'ils ne seraient probablement pas (30%) ou certainement pas (52%) capables de recourir à des actes de torture dans des circonstances exceptionnelles. Une des leçons les plus troublantes des expériences menées en psychologie sociale, telle la fameuse expérience de soumission à l'autorité menée, au début des années soixante, par Stanley Milgram, ou encore l'expérience de la prison de Stanford, dirigée par Philip Zimbardo, est que la prédiction que les individus formulent sur leurs comportements sont, dans certaines circonstances, infirmées par leurs conduites effectives.

Fragilité éthique et justification morale

Mais ce ne sont pas seulement de larges pans de l'opinion publique française, certes encore minoritaires, qui sont disposés à ce que soient suspendus les droits humains dans des situations où il importe au contraire de les respecter, la philosophie morale n'est pas en reste. Ce que nous avons nommé fragilité éthique ne s'oppose à la morale que si l'on voit en celle-ci un ensemble d'impératifs inconditionnels, de devoirs et d'obligations qui ne souffrent pas d'exception. La condamnation juridique de la torture et des actes humiliants et dégradants s'inscrit dans cette tradition. Envisagée du point de vue utilitariste du calcul des conséquences, une telle position de principe sera jugée irréaliste et l'on admettra, à l'inverse, qu'il est moralement justifié et légitime de sacrifier les droits et les libertés de certains au profit de l'intérêt du plus grand nombre et quel intérêt est supérieur à la sécurité et à la protection de la vie ? Dans une telle perspective calculatrice rationnelle, la torture cesse d'être un mal nécessaire ou un moindre mal, une solution désespérée, pour devenir la réponse appropriée, la « bonne réponse », dès lors, comme on le présuppose à tort, que « ça marche ». Tel fut l'argument mensonger servi pendant des années par la CIA aux plus hauts représentants de l'exécutif américain, jusqu'au président Bush lui-même, et que dénonce la Commission sénatoriale dont le rapport a été déclassifié en 2014.

A un dernier résultat du sondage se signale encore cette fragilité éthique, mais, cette fois-ci, dans des proportions plus générales, car ce qui apparaît, c'est la relative indifférence de la population interrogée face aux questions et aux enjeux posés par le recours à la torture. Lorsqu'il s'agit d'évaluer son niveau de sensibilité à différentes causes, on découvre que la torture vient en dernier : 51% seulement des personnes se sentaient concernées par ce sujet, loin derrière le réchauffement climatique (83%), la faim dans le monde (79%), ou, plus surprenant encore, la protection des animaux (76%).

Que conclure ? Les attentats terroristes constituent un redoutable défi pour les sociétés démocratiques. Ce qu'ils mettent en péril, ce n'est pas leur existence ni leur intégrité territoriale, mais, plus fondamentalement, leur capacité de répondre à ces menaces dans la fidélité et le respect des principes qui constituent leur ossature. A répondre au mal par le mal, on ne fait jamais qu'alimenter la haine et la vengeance dans une dynamique de rivalités sans fin. Le droit et la justice sont là pour nous prémunir contre cette tentation funeste. Il est infiniment regrettable, et inquiétant à bien des égards, que la pratique de la torture puisse être considérée soit comme acceptable soit plus généralement comme une préoccupation secondaire. Il appartient pourtant à chacun d'entre nous d'exercer une vigilance à l'endroit de la violation des droits humains fondamentaux, où qu'elle se produise dans le monde. C'est au prix de cette conscience et de ce courage que nous saurons résister à ceux qui veulent notre perte. De là la nécessité de rappeler les principes indérogeables qui sont au fondement de nos sociétés démocratiques, de promouvoir une information, sérieusement documentée, qui réponde aux préjugés tenaces sur l'efficacité supposée de la torture, de développer, dès l'école, une éducation à la fragilité, non seulement des individus, mais des institutions, dès lors que les idéaux que nous portons et à quoi nous tenons sont susceptibles, dans certaines situations, de vaciller à une vitesse dont ne devons pas minimiser le danger. Toutes urgences auxquelles nous rappellent les résultats de ce sondage.

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[1] La CIA et la torture. Le rapport de la Commission sénatoriale américaine sur les méthodes de détention et d'interrogatoire de la CIA, Les Arènes, Paris, 2015, p. 55.

samedi 18 juin 2016

De la nécessité de donner vie à nos valeurs. A propos d'Emile Durkheim

Comment faire que nos valeurs morales, républicaines et laïques, issues d'une longue tradition humaniste, suscitent en chacun d'entre nous, et auprès de nos enfants en particulier, une force d'adhésion aussi fervente que les anciennes « morales » religieuses ? Comment leur donner intensité et vie ? Telle est la question essentielle que pose Emile Durkheim au premier chapitre de L'éducation morale, un ouvrage tiré de ses cours dispensés à la Sorbonne en 1902-1903.
Ce n'est pas le défaut de fondement que Durkheim met en cause : les impératifs moraux, tel le respect de la vie humaine, revêtent un caractère d'obligation sacrée qui repose sur « la nature des choses », et ces devoirs ne sont nullement affaiblis par le fait qu'ils ne sont plus dictés par Dieu. Nulle trace chez lui de ce relativisme des valeurs que l'on trouve, par exemple, chez Hans Kelsen, le théoricien du positivisme juridique. Le problème est ailleurs, et ce problème a si peu perdu de son actualité qu'on peut y voir une des raisons de l'adhésion de nombre de jeunes convertis à l'islamisme radical.
Il ne suffit pas que les principes éthiques et juridiques qui structurent nos sociétés démocratiques – les droits de l'homme ou le principe d'égale dignité de tout homme – soient inscrits dans nos constitutions et nos conventions, encore faut-il que nous y adhérions avec une intensité comparable à celle que produit la foi, que nous en éprouvions sensiblement, j'allais dire, « affectivement », la valeur immense, que nous y tenions comme à la substance même de notre être.
« Il faut, écrit Durkheim, découvrir ces forces morales que les hommes, jusqu'à présent, n'ont appris à se représenter que sous la forme d'allégories religieuses ; il faut les dégager de leurs symboles, les présenter dans leur nudité rationnelle, pour ainsi dire, et trouver le moyen de faire sentir à l'enfant leur réalité, sans recourir à aucun intermédiaire mythologique ». La raison nue, comment éviter qu'elle soit une raison stérile, une raison morte ? Comment la charger de cette intensité émotionnelle qu'engendrait autrefois la conscience d'obéir à un Dieu vivant ? Aujourd'hui et plus encore qu'à l'époque où Durkheim en formulait les termes, la question est fondamentale.
On ne la résoudra que si nous sommes en mesure de partager un idéal commun, un idéal de justice et de progrès social qui ouvre à notre humanité commune un horizon. Voyez ce qu'il écrit et qui trouve bien des résonances dans les phénomènes actuels de radicalisation : « Quand les forces morales d'une société restent inemployées, quand elles ne s'engagent pas dans quelque œuvre à accomplir, elles dévient de leur sens moral, et s'emploient d'une manière morbide et nocive ». Il est de la plus haute importance de se demander en quelle manière les violences exercées au nom d'idéologies religieuses attestent, pour une part du moins, d'une semblable déviation « morbide » des forces morales ?
Nos sociétés, encastrées dans la rationalité économique du marché, avec toutes les conséquences socialement et même spirituellement dévastatrices qui accompagnent cette hégémonie – et elle est sans précédent dans l'histoire des sociétés humaines – savent-elles encore produire de l'espérance, sont-elles encore capables de donner à leurs valeurs rationnelles, tolérantes, humanistes, ce caractère de grandeur et de noblesse sans lequel elles ne sont que des coquilles creuses ? Un vide qui ouvre la porte au retour de Dieu, d'une certaine figure de Dieu, sous son visage humainement le plus mortifère.
Ce n'est pas seulement à titre personnel que nos valeurs doivent être pleines de sens et de vie, et engager nos actions. Il faut encore qu'elles constituent le principe vital des politiques publiques et des hommes et des femmes qui les décident et les conduisent. Sans quoi, il faut, en effet, craindre que se développe ce que Durkheim redoutait : la perversion morbide des forces morales qui, loin de se tourner vers la vie, se tournent vers la mort
Nulle voie ne tente aujourd'hui d'apporter réponse plus féconde au redoutable problème posé par Durkheim que le mouvement convivialiste dont je vous invite à suivre le programme et les prochaines rencontres, organisées les 25 et 26 juin au Théâtre de la Tempête à Paris. [http://www.lesconvivialistes.org/]

jeudi 16 juin 2016

Déradicalisation, comment s'y prendre ?

Cher-e-s ami-e-s – non, je ne vous ai pas oubliés ! - je partagerais volontiers avec vous la troublante mais fort intéressante expérience vécue hier dans une maison d'arrêt près de Paris, où j'ai fait soutenir le mémoire d'un détenu qui suit nos cours de philosophie par correspondance à l'université de Reims.
Cette prison contient en son sein un « quartier dédié » où se trouvent enfermés, et réunis à part des autres prisonniers, certains des djihadistes (français ou non) les plus dangereux qui se trouvent aujourd'hui sur notre territoire. C'est là que Larossi Abballa, l'auteur du récent double meurtre de Magnanville revendiqué par Daech, avait purgé sa peine, en 2013 et j'ai pu apercevoir, dans la cour, ôtant son tee shirt, l'ancien financier d'Al Qaida en Afrique du Nord. Le Ministère de la Justice y a mis en place un programme de « déradicalisation », avec force moyens financiers, en vu de libérer ces hommes de l'endoctrinement qu'ils ont subi. Mais quels sont-ils ces hommes, jeunes en général – le plus âgé a 43 ans - que l'on présente volontiers comme des barbares décérébrés ? N'ont-ils pas plus de cerveau qu'un « cendrier vide », ainsi qu'a pu le dire l'avocat d'Abdeslam à propos de son client ?
Il faut distinguer, m'expliqua une ancienne professeur des écoles qui intervient dans ce programme, entre les « exécutants » et les « penseurs ». Les premiers sont sans doute d'un niveau intellectuel très bas. Mais tel n'est pas le cas des seconds, infiniment plus structurés intellectuellement, maniant le Coran avec assez de connaissances pour être capables de réfuter l'interprétation bénigne et pacifique qu'on leur oppose et nourrissant leur idéologie de la violence par une une argumentation parfaitement rationnelle qui condamne les interventions militaires (anciennes et récentes) de l'Occident au Moyen-Orient et leurs nombreuses victimes civiles autant que la dégradation morale de l'Occident dont la tolérance à l'égard de l'homosexualité – l'argument revient sans cesse - est, à leurs yeux, le symptôme manifeste : n'est-ce pas contre nature, Madame ? Aimables et polis au demeurant, quoique la plupart de refusent de serrer la main d'une femme. D'une intelligence indéniable, ces hommes, on l'aura compris, sont extrêmement dangereux.
Croire qu'ils ont été lobotomisés, sujets à je ne sais quel conditionnement ou lavage de cerveau, c'est répondre à un cliché : la vérité, c'est qu'ils se sont pleinement, consciemment et librement engagés dans la cause « noble » qu'ils prétendent défendre. Comment s'y prendre avec eux ? Comment nouer le dialogue, leur ouvrir l'esprit, alors qu'ils sont enfermés dans leurs représentations avec la certitude d'être dans leur bon droit ? Cette femme me disait la grande difficulté de l'entreprise. Alors, elle les fait écrire, des poèmes surtout, et leur apporte des textes, des poèmes toujours, Rimbaud, Eluard. Et sur quoi portent leurs vers ? Ce sont des odes à la liberté, où il est question de scier les barreaux de la prison, mais aussi, plus souvent, des odes au sang des martyrs. L'affaire, on le voit, est loin d'être gagnée. Elle sera une entreprise de longue haleine, si tant qu'elle réussisse un jour. Mais cela commence par le dialogue, par le fait de traiter ces djihadistes, non pas comme des animaux à éradiquer, mais comme des hommes à part entière et, quelle que soit l'appel de cette femme à la plus grande fermeté à leur égard – tous ceux que j'ai rencontrés disent la nécessité de peines sévères – elle leur... serre la main ! Une telle attitude serait sans doute rejetée par nombre de nos concitoyens comme un laxisme intolérable. A dire vrai, elle est totalement inaudible. J'imagine aisément le torrent de fureur et de protestations indignées qu'elle susciterait sur les forums sociaux. Néanmoins, sans ce minimum de considération et de respect comment commencer même de communiquer avec eux, comment tenter de les changer, de leur faire accepter qu'il existe d'autres points de vue que le leur et les conduire, avec le temps, à développer la capacité de penser par eux-mêmes et d'adopter le point élargi de l'esprit critique ? Nulle complaisance dans cette démarche qui s'adresse à des personnes qui doivent être condamnées pour leur crimes mais non pas nier dans leur humanité. Le travail et l'attitude de cette femme sont l'exemple même de l'intelligence avec laquelle nous devons aborder le phénomène terroriste, au-delà de toutes les simplifications qui forgent des étiquettes et nous rassurent à coup de clichés lesquels ne résistent pas un instant à la complexité de la réalité et nous conduisent dans des impasses.

lundi 21 mars 2016

La justice, non la vengeance

À quel point cela compte qu'il n'ait pas été éliminé, réduit en poussière par une bombe ou liquidé par les forces spéciales, mais arrêté vivant et que, interrogé aujourd'hui jugé demain, il soit maintenant contraint de se montrer à la face de tous et de s'expliquer. On aura devant soi, non pas une cible, une trace sur un écran, mais un être humain avec son histoire sans doute assez lamentable, ses pauvres raisons et son langage, aussi stéréotypé et mécanique soit-il, avec un visage et un nom que j'ai peine encore à prononcer.
Paroles de la mère d'une des victimes du Bataclan, ce matin sur France Inter : Je voudrais aller le voir, le rencontrer, lui parler, lui montrer les photos de ma fille de 26 ans, qu'il touche du doigt notre souffrance, celle de sa sœur jumelle qui ne s'en remet pas, de son fiancé qui est dévasté et, un jour, qui sait ? peut-être lui pardonner.
"On est parti, on commence". Mais qu'as-tu commencé petit homme ? Le commencement, c'est le miracle de la naissance qui fait venir au monde un être nouveau et unique, avec toutes ses possibilités et ses promesses. Commencer, ce n'est jamais détruire. Répandre la mort et le malheur autour de soi, se peut-il que tu prennes un jour conscience à quel point ce geste était vide de sens et désespérément imbécile ? Le premier mérite du procès sera de le mettre en face de ses victimes, qu'il voit, et espérons-le, qu'il comprenne et réalise la réalité de ce qu'il a fait, les conséquences effectives des actes qu'il a commis. Début peut-être d'un long processus de construction de soi. Toute la grandeur de la justice, en comparaison de la réponse militaire, est de ne jamais exclure cette possibilité, de ne pas traiter l'accusé en ennemi à abattre mais en homme qui doit répondre de ses actions.
Et, pourtant, beaucoup pensent sans doute qu'il eût mieux valu qu'il soit éliminé, que l'établissement d'un procès donnera une tribune à ses "idées", qu'il fera l'objet d'une attention que rien ne mérite, quelque soit le verdict, jamais assez sévère puisque la peine de mort a, hélas, été abolie, qu'on en a strictement rien à faire de son avenir, qu'il s'ouvre ou non un jour à la souffrance d'autrui et, qui sait ? à la compassion. Je vis trop à l'écart pour entendre ces voix, mais je les devine. Au comptoir des bars, dans les rues, au coin du distributeur pendant la pause café. Que leur répondre ? Seule la justice établit entre les hommes un tiers impartial et met un terme au cycle infernal de la violence mimétique, de la loi du talion "œil pour œil, dent pour dent", auquel nous avons trop souvent cédé au mépris de nos principes. Ce n'est jamais la vengeance que les victimes demandent et que demande leur travail de deuil. La justice, c'est l'humanité traduite en droits. Alors oui, cela compte immensément que ce terroriste ait été arrêté et non pas tué.

samedi 16 janvier 2016

Les droits de l'homme et la vie nue

Que reste-t-il d'un homme lorsqu'il est privé du droit de disposer de ses droits de citoyen, lorsqu'il est exclu de son pays, chassé de sa patrie ou qu'il se trouve contraint par la nécessité de fuir sa communauté d'appartenance et qu'il n'est accueilli nulle part où il existera pour lui-même et pour les autres ? Les droits de l'homme, dira-t-on. Mais que sont ces droits s'il ne sont pas traduits, inscrits, dans les droits effectifs d'une société politique particulière ? Les droits de l'homme ne sauraient, sans danger, s'adresser à la nudité d'un être abstrait, à la personne en tant qu'elle appartient à l'humanité en général. Les concevoir ainsi, c'est déjà opérer le processus de désocialisation qui conduira le sans-droits à ne compter pour personne, du moins pour aucun État. Pourquoi, diable, celui-ci devrait-il s'en soucier ?
Tel est le déracinement qui attend le déporté, le migrant refoulé du droit d'asile, le travailleur clandestin, l'apatride, ces individus fantomatiques, invisibles, qui partout devront s'effacer comme des ombres et auxquels ne restera au mieux que leur appartenance à l'espèce humaine. Les déclarations universelles ne suffiront nullement à leur assurer une présence reconnue dans le monde, un statut politique et une existence sociale, dès lors qu'il sont privés de ces droits que l'État-Nation garantit à ses ressortissants et qui s'étendent jusque à ceux qui commettent les pires méfaits. La condition de paria est bien pire que celle de criminel. Fatigué de l'avoir subie pendant une dizaine d'années, Stefan Zweig mettra fin à ses jours.
« La conception de droits de l'homme, fondée sur l'existence reconnue d'un être humain comme tel, écrit Hannah Arendt*, s'est effondrée dès que ceux qui s'en réclamaient ont été confrontés pour la première fois à des gens qui avaient bel et bien perdu tout le reste de leurs qualités ou de leurs liens spécifiques – si ce n'est qu'ils demeuraient des hommes. Le monde n'a rien vu de sacré dans la nudité abstraite d'un être humain [souligné par moi] ». Ou pour le dire autrement : les droits de l'homme, compris de façon purement abstraite, ne font nullement obstacle à ce qu'un individu soit conduit à la mort sociale et réduit à ce que Giorgo Agamben appelle « la vie nue ».
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* Hannah Arendt, « Le déclin de l'Etat-Nation et les droits de l'homme », in Les origines du totalitarisme, Iie partie, chap. IX, Quarto, Gallimard, Paris, 2002, p. 603.

vendredi 15 janvier 2016

Le mal, entre exception et banalité

Rencontre-débat au Collège des Bernardins, mardi dernier, le 12 janvier.
Si le mal est souvent dit « injustifiable », « indicible », « incompréhensible », « irrationnel », « incommensurable », ou encore, « inhumain », toutes ces expressions tendent à faire oublier la banalité d’un mal beaucoup moins excentrique, et bien plus humain. Il suffit de regarder la cruauté innocente des enfants pour s’en rendre compte, ou de la violence de certaines indifférences. Dès lors, la question se pose : comment s’approprie-t-on ce mal ? Le théologien P. François Euvé, l’anthropologue Didier Fassin, la psychanalyste Elisabeth Roudinesco et le philosophe Michel Terestchenko ont accepté de réfléchir ensemble à cette problématique.

La sécurité, mais pas à n'importe quel prix

Texte de la communication prononcée lors des "Agoras de l'Humanité", le 9 janvier 2015 à la Cité nationale de l'histoire de l'immigration, à Paris :

"Puisque j'ai le privilège de participer à cette première journée de débat autour des valeurs fondamentales de la République, « Liberté, Egalité, Fraternité », je voudrais tout d'abord saluer l'initiative prise par le journal L'humanité d'organiser cette rencontre citoyenne et de nous donner l'occasion de réfléchir ensemble aux interrogations qui se posent à nous aujourd'hui de façon cruciale et, peut-être, même vitale, mais pour quelle raison ?

Une première chose est à dire : les attentats qui ont eu lieu à Paris par deux fois l'année dernière ne mettent pas en danger notre intégrité territoriale, à la manière existentielle dont pourrait le faire l'invasion d'une armée étrangère. Et pourtant nous sentons bien que quelque chose de fondamental, d'essentiel, est visé par ces actions. Pour reprendre une formule philosophique bien connue, mais en l'inversant, je dirais volontiers : ici l'essence précède l'existence. Beaucoup se sont interrogé sur la stratégie d'Al Qaeda au lendemain des attentats du 11 Septembre 2001, et l'interrogation demeure aujourd'hui entre les spécialistes et les analyses de savoir quel but les auteurs des tueries de Paris cherchaient-ils au juste à atteindre. Quelles que soient les réponses apportées, et elles divergent souvent entre elles, il nous faut avoir présent à l'esprit la déclaration que fit Oussama Ben Laden dans la première interview qu'il donna au journal Al Jazeera, le 21 septembre 2001 : « Les libertés fondamentales et les droits de l'homme sont condamnés aux Etats-Unis. Nous allons créer les conditions d'un enfer insupportable et d'une vie étouffante ». Si nous prenons au sérieux ces propos, et tout porte à craindre qu'il faille le faire, alors nous comprenons que ce qui était visé à l'époque et qui l'est encore aujourd'hui, ce sont nos libertés et nos droits. Mais en quelle manière la violence terroriste qui s'en prend à des corps peut-elle entamer nos valeurs, sinon par la réponse que nous-mêmes apportons à ces agressions ?

Pour le dire en bref, je formulerais comme un axiome que le terrorisme contemporain, tel qu'il est pratiqué par les djihadistes, constitue un test de la capacité des démocraties à faire face à ces violences sans renoncer à leurs principes, car ce sont précisément ces principes, et par conséquent, nos libertés et nos droits, qui sont visés. Il est de la plus haute importance de bien comprendre quelle est la nature du danger véritable qui nous menace : non pas seulement le risque auquel sont exposées nos vies, mais également peut-être et avant tout le danger qui tient à la fragilité de nos valeurs et plus généralement de notre système politique. Le terrorisme, sous les formes spectaculaires qui nous atteints et nous éprouve si cruellement, a pour effet premier, et c'est là son intention délibérée, de mettre au grand jour ce que nous aurions dû toujours savoir, mais qu'une période relativement longue de paix et de prospérité nous avait fait oublier, à savoir que les démocraties sont, elles aussi, des régimes politiques vulnérables.

La vie humaine est fragile dès lors que chacun est exposé au risque d'être tué. Or, c'est dans le but de nous garantir contre ce risque permanent et d'assurer la sécurité de chacun que l'Etat est institué, du moins si l'on suit le modèle contractualiste classique (telle qu'il fut élaboré au XVIIe siècle par Hobbes). Sur la base de cette finalité qui établit la priorité de la conservation de la vie sur toute autre finalité, ce grand philosophe avait développé une théorie de la souveraineté absolue de l'Etat. Notre conception démocratique libérale exige, au contraire, de ménager un espace sur lequel l'Etat ne peut pas empiéter, un espace privé d'indépendance qui échappe au contrôle social et où peuvent s'exercer librement nos droits individuels et nos modes de vie, selon les orientations et les croyances qui sont les nôtres. De là le principe de limitation de la souveraineté de l'Etat qui est au cœur de l'institution démocratique libérale. Un principe qui se trouve aujourd'hui ébranlé par un accroissement sans précédent des pouvoirs étatiques de surveillance et de contrôle au nom de fins sécuritaires, de même que par la mise en œuvre de mesures administratives de restrictions des libertés qui, dans l'état d'urgence, échappent à l'initiative du juge. Telle est la première conséquence du terrorisme : être l'occasion ou le prétexte pour l'Etat d'accroître la coercition qu'il exerce sur les citoyens et de remettre en question le principe sacro-saint de la séparation et de l'équilibre des pouvoirs selon lequel « seul le pouvoir arrête le pouvoir ».

La progressive émergence d'un Etat que certains n'hésitent plus à qualifier de policier doit alerter notre attention, alors même que la population se montre accueillante à accepter, voire à demander des mesures de plus en plus intrusives. S'il faut renoncer provisoirement à certaines de nos libertés pour mieux garantir notre sécurité, le prix du sacrifice n'est pas bien grand, dira-t-on. Mais le provisoire est appelé à durer et l'exception devient, par une sorte de logique naturelle, la règle. Beaucoup de nos concitoyens sont disposés à accepter aujourd'hui sans état d'âme des mesures dont le gouvernement a déjà annoncé qu'elles dérogeraient à certaines libertés garanties par la Convention européenne des droits de l'homme. Mais ces mêmes citoyens, sont-ils d'accord pour le type de société dans laquelle ils se réveilleront un jour, et qu'ils n'avaient ni prévu ni voulu ? Or, ce qu'il y a le plus à craindre dans le terrorisme, ce sont les dynamiques de transformations internes qu'il engendre. Et c'est bien cela qui doit éveiller notre vigilance. Après tout, les dispositifs de sécurité sont pris en notre nom et cela en vue de la garantie de nos droits. Aussi les citoyens sont-ils, en dernier ressort auteurs et comptables des politiques publiques lesquelles n'ont de légitimité que par leur consentement. Ce consentement ne saurait être synonyme de passivité et d'asservissement ou d'aliénation volontaire. Face aux effets de sidération que produit l'hyper violence, il importe, au plus haut point, de ne pas céder à une demande de protection, du moins de protection à tout prix (laquelle, de toute façon, ne pourra jamais être tout à fait satisfaite ni assurée). Il n'y a pas que l'efficacité discutable des mesures restrictives de nos libertés qui soit en cause. Il nous faut voir qu'un principe plus fondamental de la liberté et de la dignité humaine est ici en jeu.

S'il s'agit défendre nos libertés fondamentales, il faut alors accepter qu'une telle défense doive, dans certaines circonstances historiques, se payer du prix du sang. La question qui se pose à nous – et elle est tragique - est de savoir si oui ou non, nous sommes disposés à accepter ce prix, si oui ou non les valeurs qui sont les nôtres méritent d'envisager la possibilité du sacrifice de la vie. Peut-être est-ce la question la plus importante qui se pose aujourd'hui à nous, et elle conduit à formuler de nouveau un principe consubstantiel à la dignité humaine : la vie oui, mais pas à n'importe quel prix. N'est-ce pas après tout la première leçon à retenir de l'esprit de la Résistance ? Et elle nous donne à comprendre quel serait, dans les circonstances présentes, la véritable nature du courage politique. Souvenez-vous : dans la dialectique du maître et de l'esclave chez Hegel, celui qui refuse le risque de la mort se pose comme une conscience inessentielle et se nie comme liberté. Souvenez-vous encore que le propre des régimes totalitaires était, dans les camps de concentration, de ramener l'existence humaine aux formes les plus bestiales de l'animalité et de la survie. C'est encore, d'une certaine manière, ce à quoi voudraient nous réduire les terroristes lorsqu'ils massacrent aveuglement nos innocents Aussi devons-nous leur dire : vous pourrez bien nous tuer, vous ne tuerez pas ce qui compte le plus pour nous : nos libertés.
Je songe, à ce propos, à la mort de Gavroche, dans Les Misérables. Hugo décrit, avec une prodigieuse verve, l'insolente liberté de l'enfant face à la mitraille dont il se joue sur les barricades de Paris : « Les balles couraient après lui, il était plus leste qu'elles. Il jouait on ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort ; chaque fois que la face camarde du spectre s'approchait, le gamin lui donnait une pichenette […] Une balle, pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres finit par atteindre l'enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler puis s'affaisser […] Gavroche n'était tombé que pour se redresser ; il resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il éleva les deux bras en l'air, regarda du côté d'où était venu le coup, et se mit à chanter. » [t. 2, p. 1634]. Dans son insolence insouciante face à la mort, Gavroche prisait bien plus sa liberté que sa sécurité. Cabu, Wolinski, les journalistes de Charlie Hebdo étaient les héritiers de ce « gamin fée » et c'est encore cet esprit joyeux, fanfaron, libertaire que nous devons opposer aux mornes tentations d'un ordre sécuritaire. Avant de conclure, redescendons d'un cran.
Sans doute la lutte contre la répétition d'actes qui relèvent d'une hyper violence trouvant à se légitimer dans de nouvelles représentations, constitue-t-elle un immense défi pour la société française. Mais il est clair qu'elle ne saurait se mener simplement sur le terrain policier, sans réflexion approfondie, sérieuse, sur les multiples causes qui les ont engendrées. Envisager une telle approche large est bien différente d'une focalisation qui s'en tiendrait principalement aux aspects sécuritaires, et qui délaisserait, comme relevant d'un laxisme complaisant, les facteurs socio-économiques.
Les violences de l'hyper violence terroriste, commises par des jeunes radicalisés, élevés sur notre propre sol, sont le symptôme de pathologies sociales qui se répandent aujourd'hui de façon quasi virales, et dont les justifications religieuses ne doivent pas nous égarer. La société française est minée de l'intérieur, depuis des années, par de profondes souffrances silencieuses, qui, laissées à elles-mêmes, détruisent les individus, déchirent les familles et le tissu social dans son ensemble, sans qu'elles trouvent à se traduire dans ces formes de revendications finalement pacificatrices qu'incarnaient les conflits traditionnels. On ne pouvait que s'étonner que tant de souffrances et d'humiliations n'aient pas donné lieu jusqu'à présent à davantage de révoltes plus ou moins irrationnelles ou alors c'étaient sous la forme de dépressions psychiques et, dans les cas les plus désespérés, de suicides. Une bonne part de l'hyper violence terroriste, à laquelle s'abandonnent de jeunes gens radicalisés, est le résultat de la désocialisation qui aura détruit le sentiment d'appartenir à une communauté nationale soucieuse de justice.

L'hyper violence terroriste, en partie engendrée par toutes sortes de destructurations sociales – et, dans tous les cas, bien plus que par la religion - nous plongent collectivement dans un état de panique. Mais on ne saurait colmater les fissures béantes qui s'ouvrent aujourd'hui par un simple renforcement des pouvoirs de police qui mettent dangereusement en péril nos libertés individuelles. Cette réponse est la plus simple que l'on puisse apporter, mais elle sera condamnée à être inefficace si elle laisse dans l'ombre le traitement social, économique et psychologique du mal. La nécessité de déceler ces facteurs ne conduit nullement à justifier, moins encore à excuser, les violences sauvages qu'ils contribuent à engendrer. Nous ne saurions pourtant les ignorer, laisser dans le silence ni traiter avec indifférence les profondes meurtrissures dont elles sont, sans jeu de mot, l'expression meurtrière. Aussi le légitime souci de sécurité ne peut-il être disjoint d'un souci de rétablir les conditions de base de la justice sociale et de la volonté insolente de défendre nos valeurs les plus hautes, serait-ce au prix de nos vies. Voilà aujourd'hui le courage dont nous avons besoin et qui, politiquement, nous manque.

vendredi 1 janvier 2016

Vœux

A vous tous, fidèles ami-e-s de cette table où nous nous retrouvons pour échanger, discuter, réfléchir ensemble, tous mes vœux de belle santé, de bonheur et de créativité pour 2016. Ne passons pas à côté de la beauté de la vie. Qu'on est bête d'attendre pour la comprendre que l'on en soit privé. Puissions-nous ne jamais entendre ce reproche : J'étais là, et tu ne m'as pas vue. Trop tard, trop tard !

jeudi 31 décembre 2015

La non-violence est-elle une solution ?

La question fondamentale posée par la non-violence individuelle, telle qu'elle est exprimée dans l'admirable message d'Antoine Leiris (publié ci-dessous) est de savoir si elle peut servir de fondement aux politiques publiques alors même qu'elle peut s'élargir jusqu'à engager l'action collective toute entière. Les Non-Résistants, comme Tolstoï, Romain Rolland ou Gandhi, les dissidents aussi - voyez les admirables textes de Vaclav Havel - se rapportent toujours à l'individu, à sa responsabilité personnelle, à la fidélité première envers ses valeurs morales et spirituelles, et non à l'Etat, surtout lorsque celui-ci en appelle à ces formes d'engagement "fusionnel" qui exigent, en cas de guerre, le sacrifice de l'individu, jusqu'à celui de sa vie, et ce au nom d'une rhétorique nationaliste, patriotique, dans lequel ils voient un instrument idéologique d'aliénation et, surtout, de destruction entre les hommes - une folie.
Le fait est que la guerre est une affaire d'Etats : ce ne sont jamais les citoyens qui déclarent la guerre à d'autres citoyens. Et ils se trouveront embrigadés dans des combats qui finalement ne sont pas les leurs. On comprend donc les raisons fondamentales du pacifisme. En est-il de même avec le terrorisme, ces formes non-étatiques de violence qui s'en prennent directement aux individus ? Comment la non-violence, la non-résistance au mal, peut-elle y répondre, sans laisser l'Etat reprendre la main et imposer, de nouveau, ses propres logiques militaires, sécuritaires, etc ? Il me semble que c'est de cette question précise que nous devons partir.
Voici un début de réponse : élargir autant que possible, et non réduire, les compétences de la justice nationale et internationale parce que seule la justice met un terme au cycle de la violence et rétablit l'humanité de l'accusé au lieu de voir en lui une cible à éliminer, un ennemi à éradiquer, autrement dit, une bête à abattre. Elle seule est également en mesure d'inventer et de mettre en place des modalités transitionnelles de réconciliation entre les ennemis d'hier, qui ne nieront pas les souffrances des victimes mais qui sauront, malgré tout, reconstituer le lien social défait, et cela au nom de quoi ? Mais de la paix, de la paix qui doit l'emporter sur la violence et la haine.

L'admirable message d'Antoine Leiris à destination des meurtriers du 13 novembre

Voici la seule réponse que l'on doive apporter aux attentats de novembre : le refus obstiné de répondre à la haine par la haine, d'entrer dans le cycle infernal de la violence mimétique et de renoncer à nos libertés. Je ne suis pas sûr qu'on ait toujours échappé à cette funeste tentation. Antoine Leiris, si. Le 17 novembre, ce journaliste à France Bleue, qui a perdu sa jeune femme au Bataclan, posta l'admirable message suivant sur sa page FB :
« Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils mais vous n’aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. Si ce Dieu pour lequel vous tuez aveuglément nous a fait à son image, chaque balle dans le corps de ma femme aura été une blessure dans son cœur [Je souligne cette phrase qui est absolument magnifique].
Alors non je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l’avez bien cherché pourtant mais répondre à la haine par la colère ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. Vous voulez que j’ai peur, que je regarde mes concitoyens avec un œil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu. Même joueur joue encore.
Je l’ai vue ce matin. Enfin, après des nuits et des jours d’attente. Elle était aussi belle que lorsqu’elle est partie ce vendredi soir, aussi belle que lorsque j’en suis tombé éperdument amoureux il y a plus de 12 ans. Bien sûr je suis dévasté par le chagrin, je vous concède cette petite victoire, mais elle sera de courte durée. Je sais qu’elle nous accompagnera chaque jour et que nous nous retrouverons dans ce paradis des âmes libres auquel vous n’aurez jamais accès.
Nous sommes deux, mon fils et moi, mais nous sommes plus forts que toutes les armées du monde. Je n’ai d’ailleurs pas plus de temps à vous consacrer, je dois rejoindre Melvil qui se réveille de sa sieste. Il a 17 mois à peine, il va manger son goûter comme tous les jours, puis nous allons jouer comme tous les jours et toute sa vie ce petit garçon vous fera l’affront d’être heureux et libre. Car non, vous n’aurez pas sa haine non plus."

mardi 29 décembre 2015

Lettre de Tolstoï à Gandhi

Gandhi avait découvert les écrits pacifistes de Léon Tolstoï lors de son séjour à Londres en 1909, où il était venu défendre les droits de ses compatriotes opprimés en Afrique du Sud. Dans une première lettre, rédigée le 1er octobre 1909, le jeune avocat de 40 ans avait écrit au maître d'Iasnaïa Poliana combien il avait été impressionné par ses textes, en particulier la "Lettre à un Hindou", dans laquelle Tolstoï défendait le principe de la non-résistance au mal. Voici la dernière lettre, la plus complète, que Tolstoï écrivit à Gandhi, deux mois avant sa mort et dans laquelle Romain Rolland, autre grand défenseur du pacifisme, voyait "l'évangile de la non violence". Une lettre historique, peu connue, qu'il est opportun de méditer en ces temps troublés où se déchaîne un cycle de violences en miroir dont nous ne voyons pas la fin.

A M. K. Gandhi, Johannesburg, Transvaal, Sud-Afrique

7 septembre 1910, Kotschety,

J'ai reçu votre journal Indian Opinion et je me suis réjouis ce qu'il rapporte des Non-Résistants absolus. Le désir m'est venu de vous exprimer les pensées qu'a éveillées en moi cette lecture.
Plus je vis, - et surtout à présent, où je sens avec clarté l'approche de la mort – plus fort est le besoin de m'exprimer sur ce qui me touche le plus vivement au cœur, sur ce qui me paraît d'une importance inouïe : c'est à savoir que ce que l'on nomme Non-Résistance n'est, en fin de compte, rien d'autre que l'enseignement de la Loi d'amour, non déformé encore par des interprétations menteuses. L'amour, ou, en d'autres termes, l'aspiration des âmes à a communion humaine et à la solidarité, représente la loi supérieure et unique de la vie... Et cela, chacun le sait et le sens au plus profond de son cœur (nous le voyons le plus clairement chez l'enfant). Il le sait aussi longtemps qu'il n'est pas entortillé dans la nasse de mensonge de la pensée du monde.
Cette loi a été promulguée par tous les sages de l'humanité : hindous, chinois, hébreux, grecs et romains. Elle a été, je crois, exprimée le plus clairement par le Christ, qui a dit en des termes nets que cette Loi contient toute la loi et les Prophètes. Mais il y a plus : prévoyant les déformations qui menacent cette loi, il a dénoncé expressément le danger qu'elle soit dénaturée par les gens dont la vie est livrée aux intérêts matériels. Ce danger est qu'ils se croient autorisés à défendre leurs intérêts par la violence ou, selon son expression, à rendre coup pour coup, à reprendre par la force ce qui a été enlevé par la force, etc., etc. Il savait (comme le sait tout homme raisonnable) que l'emploi de la violence est incompatible avec l'amour, qui est la plus haute loi de la vie. Il savait qu'aussitôt la violence admise, dans un seul cas, la loi était du coup abolie. Toute la civilisation chrétienne, si brillante en apparence, a poussé sur ce malentendu et cette contradiction, flagrante, étrange, en quelque cas, voulue, mais le plus souvent inconsciente.
En réalité, dès que la résistance par la violence a été admise, la loi de l'amour était sans valeur et n'en pouvait plus avoir. Et si la loi d'amour est sans valeur, il n'est plus aucune loi, excepté le droit du plus fort. Ainsi vécut la chrétienté durant dix-neuf siècles. Au reste, dans tous les temps, les hommes ont pris la force pour principe directeur de l'organisation sociale. La différence entre les nations chrétiennes et les autres n'a été qu'en ceci : dans la chrétienté, la loi d'amour avait été posée clairement et nettement, comme dans aucune autre religion ; et les chrétiens l'ont solennellement acceptée, bien qu'ils aient regardé comme licite l'emploi de la violence et qu'ils aient fondé leur vie sur la violence. Ainsi, la vie des peuples chrétiens est une contradiction complète entre leur confession et la base de leur vie, entre l'amour, qui doit être la loi de l'action, et la violence, qui est reconnue sous des formes diverses, telles que : gouvernement, tribunaux et armées, déclarés nécessaires et approuvés. Cette contradiction s'est accentuée avec le développement de la vie intérieure, et elle a atteint son paroxysme en ces derniers temps.
Aujourd'hui, la question se pose ainsi : oui ou non, il faut choisir ! Ou bien admettre que nous ne reconnaissons aucun enseignement moral religieux, et nous laisser guider dans la conduite de notre vie par le droit du plus fort. Ou bien agir en sorte que tous les impôts perçus par contrainte, toutes nos institutions de justice et de police, et avant tout l'armée, soient abolis.
Le printemps dernier, à l'examen religieux d'un institut de jeunes filles, à Moscou, l'instructeur religieux d'abord, puis l'archevêque qui y assistait ont interrogé les fillettes sur les Dix Commandements, et principalement sur le Cinquième : « Tu ne tueras point ! « Quand la réponse était juste, l'archevêque ajoutait souvent cette autre question : « Est-il toujours et dans tous les cas défendus de tuer par la loi de Dieu ? » Et les pauvres filles, perverties par les professeurs, devaient répondre et répondaient : « - Non, pas toujours. Car dans la guerre et pour les exécutions, il est permis de tuer. » Cependant, une de ces malheureuses créatures (ceci m'a été raconté par un témoin oculaire) ayant reçu la question coutumière : « - Le meurtre est-il toujours péché ? » rougit et répondit, émue et décidée : « Toujours ! » Et à tous les sophismes de l'archevêque elle répliqua, inébranlable, qu'il était interdit toujours, dans tous les cas, de tuer – et cela déjà par le Vieux Testament : quant au Christ, il n'a pas seulement défendu de tuer, mais de faire le mal à son prochain. Malgré toute sa majesté et son habilité oratoire, l'archevêque eut la bouche fermée, et la jeune fille l'emporta. Oui, nous pouvons bavarder, dans nos journaux, sur les progrès de l'aviation, les complications de la diplomatie, les clubs, les découvertes, les soi-disant œuvres d'art, et passer sous silence ce qu'a dit cette jeune fille. Mais nous ne pouvons pas en étouffer la pensée, car tout homme chrétien sent comme elle plus ou moins obscurément. Le socialisme, l'anarchisme, l'Armée du Salut, la criminalité croissante, le chômage, le luxe monstrueux des riches, qui ne cesse d'augmenter, et la noire misère des pauvres, la terrible progression des suicides, tout état de chose témoigne de la contradiction intérieure, qui doit être et qui sera résolue. Résolue, vraisemblablement, dans le sens de la reconnaissance de la loi d'amour, et de la condamnation de tout emploi de la violence. C'est pourquoi votre activité, au Transvaal, qui semble pour nous au bout du monde, se trouve au centre de nos intérêts ; et elle est la plus importante de toutes celles aujourd'hui sur la terre ; non seulement les peuples chrétiens, mais tous les peuples du monde y prendront part.
Il vous sera sans doute agréable d'apprendre que chez nous aussi, en Russie, une agitation pareille se développe rapidement, et que les refus de service militaire augmentent d'année en année. Quelque faible que soit encore chez vous le nombre des Non-Résistants et chez nous celui des réfractaires, les uns et les autres, peuvent se dire : « Dieu est avec nous. Et Dieu est plus puissant que les hommes. »
Dans la profession de foi chrétienne, même sous la forme de christianisme perverti qui nous est enseigné, et dans la croyance simultanée à la nécessité d'armées et d'armements pour les énormes boucheries de la guerre, il existe une contradiction si criante qu'elle doit, probablement tôt ou tard, probablement très tôt, se manifester dans toute sa nudité. Alors il faudra ou bien anéantir la religion chrétienne, sans laquelle pourtant, le pouvoir des Etats ne pourraient se maintenir, ou bien supprimer l'armée et renoncer à tout emploi de la force, qui n'est pas moins nécessaire aux Etats. Cette contradiction est sentie par tous les gouvernements, aussi bien par le vôtre Britannique, que par le nôtre Russe ; et, par esprit de conservation, ils poursuivent ceux qui la dévoilent, avec plus d'énergie que toute autre activité ennemie de l'Etat. Nous l'avons vu en Russie, et nous le voyons par ce que publie votre journal. Les gouvernements savent bien d'où le danger le plus grave les menace, et ce ne sont pas seulement leurs intérêts qu'ils protègent ainsi avec vigilance. Ils savent qu'ils combattent pour l'être ou le ne-plus-être.

Léon Tolstoy

dimanche 6 décembre 2015

La guerre n'a pas un visage de femme

De la méthode qui inspire l'ensemble de son œuvre, Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature 2015, dit :"Je n'écris pas l'histoire des faits mais celle des âmes". Voici un extrait de son admirable premier livre, La guerre n'a pas un visage de femme* :
"Tout ce que nous savons, cependant, de la guerre nous a été conté par des hommes. Nous sommes prisonniers d'images "masculines" et de sensations "masculines" de la guerre. De mots "masculins". Les femmes se réfugient toujours dans le silence, et si d'aventure elles se décident à parler, elles racontent non pas leur guerre, mais celle des autres. Elles adoptent un langage qui n'est pas le leur. Se conforment à l'immuable modèle masculin. Et ce n'est que dans l'intimité de leur maison ou bien entourées d'anciennes camarades du front, qu'après avoir essuyé quelques larmes elles évoquent devant vous une guerre (j'en ai entendu plusieurs récits au cours de mes expéditions journalistiques) à vous faire défaillir le cœur. Votre âme devient silencieuse et attentive : il ne s'agit plus d'événements lointains et passés, mais d'une science et d'une compréhension de l'être humain dont on a toujours besoin. Même au jardin d'Eden. Parce que l'esprit humain n'est si fort ni si protégé qu'on le croit, il a sans cesse besoin qu'on le soutienne. Qu'on lui cherche quelque part de la force. Les récits des femmes ne contiennent rien ou presque rien de ce dont nous entendons parler sans fin et que sans doute d'ailleurs, nous n'entendons plus, qui échappe désormais à notre attention, à savoir comment certaines gens en ont tué héroïquement d'autres et ont vaincu. Ou bien ont perdu. Les récits des femmes sont d'une autre nature et traitent d'un autre sujet. La guerre "féminine" possède ses propres couleurs, ses propres odeurs, son propre éclairage et son propre espace de sentiments. Ses propres mots enfin. On n'y trouve ni héros ni exploits incroyables, mais simplement des individus absorbés par une inhumaine besogne humaine. Et ils (les humains !) n'y sont pas seuls à en souffrir : souffrent avec eux la terre, les oiseaux, les arbres. La nature entière. Laquelle souffre sans dire mot, ce qui est encore plus terrible... [...] Nous croyons tout savoir de la guerre. Mais moi qui écoute parler les femmes - celles de la ville et celles de la campagne, femmes simples et intellectuelles, celles qui sauvaient des blessée et celles qui tenaient un fusil - je puis affirmer que c'est faux. C'est même une grande erreur. Il reste encore une guerre que nous ne connaissons pas. Je veux écrire l'histoire de cette guerre... Une histoire féminine..." _____________ * "La guerre n'a pas un visage de femme", in Oeuvres, traduit du russe par Galia Ackerman et Paul Lequesne, Thesaurus, Actes Sud, 2015, p. 20-21.