On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mardi 7 mars 2017

Les enfants de Syrie, victimes de terribles blessures psychologiques, selon un rapport de l'ONG Save The Children

Les enfants de Syrie vivent depuis six ans la violence à l'état pur. Une étude de l'ONG Save the Children (à lire ci-dessous) révèle les terribles blessures physiques mais surtout psychiques dont souffre cette "génération brisée". Quel crime plus impardonnable les hommes peuvent-ils commettre que de détruire, peut-être à jamais, le coeur, l'esprit et l'innocence d'un enfant ?
La seule chose que nous puissions faire est d'apporter notre contribution à cette association humanitaire qui a un urgent besoin de dons.




  • > www.savethechildren.ch
  • dimanche 26 février 2017

    Les démocraties en péril

    Conférence donnée hier à l'auditorium de la Médiathèque de Béziers, dans le cadre des Journées de la philo : "Les démocraties en péril, comment faire face aux dangers qui nous menacent ?"

    Aucune génération n'aura plus que la nôtre été davantage confronté, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, à des dangers aussi multiples – sécuritaires, économiques, environnementaux - qui mettent en péril le fragile équilibre sur lequel reposent les sociétés démocratiques. Jamais depuis les cinquante dernières années n'avons vu monter à un tel degré d'intensité le sentiment d'anxiété devant l'avenir, d'impuissance face aux orientations que prend le monde de demain, principalement en raison d'un progrès technologique (robotisation, Intelligence Artificielle) qui s'accroît à une vitesse exponentielle en dehors de tout contrôle et de toute décision et qui est en passe de totalement bouleverser nos modes de vie. En même temps, nous sommes confrontés à une responsabilité sans précédent dans l'histoire de l'humanité du fait des conséquences irréversibles sur la biosphère et sur la nature à l'ère de cette époque géologique qu'on appelle désormais « l'anthropocène ». Ajoutons à cela - le danger est perçu comme étant plus immédiat - la menace de répétitions d'attentats perpétrés par des mouvements terroristes se réclamant de la religion islamique dont nul n'avait imaginé l'apparition et dont ne nous pouvons aujourd'hui envisager la disparation à une échelle prévisible de temps. Et ce sont des régions entières au Moyen-Orient et en Afrique qui sont emportés par des violences d'une cruauté suscitant l'effroi d'un autre âge. Quant à la mondialisation économique, elle est un facteur de déstabilisation de nos sociétés qui ne porte pas seulement sur nos emplois mais qui semble tout emporter dans une dynamique générale de dérégulation et de remise en cause de nos systèmes de redistribution.
    Ce tableau fort sombre, dessiné à gros traits, a toutes les chances de devenir plus sombre encore pour les générations à venir. Face à cette réalité, la plupart d'entre nous nous sentons perdus, emportés par des dynamiques et des évolutions sur lesquels nous n'avons pas de prise et auxquels les Etats répondent comme ils peuvent, de façon réactive, voire régressive, mais sans vision ni véritable compréhension des processus à l'œuvre tant les phénomènes sont complexes et les solutions également. Et dans ces cas, aujourd'hui tout comme dans le passé, une partie de la population de ces sociétés malmenées répond par le repli identitaire, l'érection de frontières, la haine envers l'Autre, l'étranger, le migrant principalement, dans une logique binaire du « Eux et du Nous », de la barbarie et de la civilisation, cependant qu'une autre se refuse à ces facilités sachant pertinemment que ce sont là des impasses, quand ce ne sont pas des sources de violences nouvelles qui s'auto-entretiennent sans fin. La grande division n'est plus aujourd'hui entre les partisans d'une politique de droite et ceux qui défendent les valeurs de la gauche, alternative qui placerait chacun devant des idéologies bien tranchées, mais entre les défenseurs d'un monde fermé (généralement limité aux frontières de l'Etat-nation), avides de protection et de réassurance, et ceux qui confient leur espérance dans l'espace ouvert et communicationnel d'un monde commun et pluriel qui est déjà là, présent dans les consciences mais qui reste à bâtir sur le plan institutionnel. Les forces de destruction et de déliaison sont à l'œuvre avec une puissance sans précédent dans l'histoire à l'échelle globale, en même que le sentiment d'empathie et de commune appartenance s'est développé entre les hommes de tous lieux et de tous continents avec une ampleur inégalée, mais nul ne sait aujourd'hui laquelle de ces deux forces l'emportera sur l'autre. Ce qui est certain, c'est que nous nous préparons un avenir de crises d'une gravité qui mettra les démocraties en demeure de savoir comment y faire face sans perdre leurs « valeurs », c'est-à-dire sans se suicider elle-mêmes. Et parce que ces crises sont globales - elles seront pourtant inégalement subies selon le niveau de pauvreté ou de développement des sociétés - elles doivent être pensées à ce niveau qui n'est plus seulement celui des Etats. Nous aborderons, hélas avec des schématisations que le peu de temps imparti rend inévitable, trois aspects de ces dangers qui nous menacent : tout d'abord, parce qu'ils sont le plus présent dans nos esprits, les menaces liés à l'extrémisme islamiste et les réponses sécuritaires, militaires, économiques aussi, qui y ont été apportées par les sociétés démocratiques occidentales depuis le 11 Septembre ; ensuite, la question de maîtrise du progrès technologique qui nous contraint à l'adaptation en l'absence de toute véritable décision ou orientation préalable ; enfin, notre responsabilité à l'égard de la nature qui est sans équivalent dans l'histoire humaine parce qu'elle nous confronte à ce qui est d'ores et déjà de l'ordre de l'irréversible.

    La menace de l'extrêmisme radical

    Les attentats contre les tours jumelles du World Trade Center perpétrés à New-York le 11 septembre 2001 constituent un événement charnière dans l'histoire contemporaine. La première puissance démocratique se trouvait attaquée au cœur symbolique de son empire par des acteurs qui s'étaient déjà fait connaître et qu'on avait en vain tenté d'éliminer dans le passé, mais dont nul n'attendait qu'ils exercent leur violence sur des civils dont les victimes se compteront par milliers. Al Qaeda, puis les membres de l'organisation Etat Islamique reproduiront par la suite leurs attaques à Londres, Madrid, Bruxelles, puis à Paris, pour prendre ensuite des formes plus individuelles et incontrôlées, mais ces attaques ne sont que la répétition de cet événement inaugural et originaire. L'extrêmisme islamiste entrait de façon spectaculaire sur la scène de l'histoire mondiale comme l'ennemi qui remplaçait l'adversaire d'hier, le bloc soviétique, mettant fin à l'espoir que le modèle de la démocratie de marché serait désormais et pour toujours sans véritable concurrent (tel était l'espoir, un peu triste, formulé dans la célèbre affirmation de Francis Fukuyama sur la fin de l'histoire). Et ce fut avec une stupeur, mêlée d'incrédulité, que l'on visionna en boucle les images de ces avions de ligne s'encastrant dans les tours jumelles, avant qu'elles ne s'effondrent dans un fracas de fumée quasiment atomique.
    La réponse apportée par l'administration Bush devait être à la hauteur de cette inqualifiable audace et on peut dire que la « guerre contre la terreur » ne s'embarrassa pas de principes. « Les gants sont jetés », « il n'est pas question d'avoir les mains liées dans le dos », telles étaient les formules choc employées par les faucons de l'exécutif décidés à rendre coup pour coup et montrer à Ben Laden à qui il avait affaire. Et ce fut aussitôt l'établissement de centres de détention secrets disséminés de par le monde, jusqu'en Europe, aussitôt remplis grâce à des déportations extra judiciaires rondement menées, et où les détenus seront soumis à toutes les formes de torture physique et surtout psychologiques. Grâce à l'interprétation casuistique développée par les meilleurs juristes de la Maison-Blanche et du Pentagone, les normes du droit international prohibant absolument l'usage de ces pratiques furent mises de côté et à la vérité résolument violées. Ces méthodes trouvèrent même leur justification dans ce qu'on peut appeler, sans contradiction, « l'idéologie libérale de la torture » et elles s'incarnèrent dans des lieux qui, rendus publics, en diront toute l'horreur : les prisons de Bagram en Afghanistan, d'Abou Graib en Irak et, surtout, de Guantanamo Bay à Cuba. Malgré la protestation véhémente des militants et des organisations non gouvernementales, tels Amnesty International, Human Rights Watch ou l'Acat en France, ces méthodes, en opposition avec les principes fondamentaux qui structurent nos démocraties, rencontrèrent peu de résistance tant la justification sécuritaire paraissait indiscutable. Ces méthodes d'interrogatoire forcées se révélèrent, en réalité, d'une totale inefficacité, confirmant ce que tous les spécialistes du renseignement savent, à savoir que la torture est le moyen le moins fiable d'obtention d'informations. Ce sont pourtant 36% des Français qui, selon un sondage de l'Ifop, étaient disposés en 2016 à recourir à la torture si ce moyen devait permettre d'empêcher la commission d'un attentat imminent. Les fantaisies scénarisées par des séries télévisées aussi perverses que 24 Heures avaient préparé les esprits, jusqu'à certain juge de la Cour Suprême, tel Antonio Scalia qui n'hésitait pas à parler d'une « jurisprudence Jack Bauer », à justifier l'injustifiable. Et les soldats américains, embourbés dans les guerres en Afghanistan puis en Irak, se réclamaient des épisodes de la fiction pour affirmer, contre toute preuve, que la « torture marche ». Remarquez : tel était également le mensonge servi par la CIA au président des Etats-Unis, peu disposé, il est vrai, à vérifier l'exactitude de ces propos. Le spectre des mesures sécuritaires et militaires s'accompagna en novembre 2001 d'un volet législatif, le Patriot Act, ouvrant la voie à une surveillance mondiale généralisée des communications téléphoniques et des activités sur Internet en l'absence, ou la quasi absence, de toute autorisation judiciaire. Malgré les révélations d'Edward Snowden, la France empruntera cette même voie à la suite des attentats de 2015, au grand dam des magistrats qui se verront partiellement mais significativement dépossédé de leur fonction, pourtant essentielle, de garantie des droits et des libertés. Le résultat aux Etats-Unis des différents volets, sécuritaires et militaires, menés par l'administration Bush dans le cadre de la « guerre contre la terreur » fut un désastre, en particulier au Moyen-Orient, ouvrant la voie à un chaos dont nous voyons aujourd'hui les terribles conséquences.
    Les principes constitutifs de la démocratie avaient été violés avec une grossièreté si manifeste que la prétention des sociétés occidentales à les incarner avait perdu tout crédit auprès des populations qui en subirent les effets dévastateurs. Et cette conséquence funeste ne fut pas amoindrie par les intentions, vertueuses et louables, du président Obama de rompre avec les détestables pratiques de l'administration précédente et de nouer avec le monde musulman des relations fondé sur le respect mutuel, ainsi qu'il le déclara dans son beau discours du Caire quelques mois après son entrée en fonction à la Maison-Blanche (4 juin 2009), dès lors qu'il remplaça la politique de la torture par celle de l'assassinat exécuté par des drones, transformant l'ennemi à abattre en cible à éliminer sur un écran. Pareille déshumanisation de l'ennemi s'exprimera dans une formule reprise en boucle par le président de la République française et son premier ministre au lendemain des attentats de Paris et l'instauration de l'état d'urgence : la tâche est désormais d' « éradiquer » Daech. Nul ne semblait s'offusquer de ce langage qui n'est pas seulement sécuritaire mais hygiéniste et qui réduit des êtres humains, s'agirait-il de dangereux terroristes, à des animaux ou à des épidémies à éradiquer. On avait oublié qu'en démocratie la justice obéit à des principes et à des procédures d'une toute autre nature et qu'il était contraire à nos valeurs suprêmes d'affirmer comme le fit le président Obama devant les caméras du monde entier le jour de l'exécution d'Oussama Ben Laden : « Justice is done ».
    Le terrorisme islamiste avait remporté ses objectifs qui ne sont, évidemment pas, d'envahir nos territoires, mais de conduire les sociétés démocratiques à renoncer en partie à leurs principes et, dans tous les cas, à les rendre plus fragiles, plus vulnérables dans leur ossature à la fois éthique, juridique et politique. La prolongation de l'état d'urgence en France, pour une durée qui avoisine maintenant les quinze mois, dans une situation de quasi indifférence généralisée est, à cet égard, tout à fait symptomatique. Notons ce seul point que seuls 0,3% des perquisitions administratives, menées dans des conditions de violence profondément traumatisantes, ont conduit à des poursuites judiciaires liées au terrorisme. C'est bien inutilement que le juge judiciaire a été privé de ses compétences au profit de l'exécutif et que le principe sacro-saint de la séparation ou plutôt de l'équilibre des pouvoirs est remis en cause. Ce principe d'équilibre, selon lequel seul le pouvoir arrête le pouvoir, est le garant de la limitation de la souveraineté de l'Etat, et un des principes constitutifs des démocraties libérales. Comprenons bien qu'il ne s'agit nullement de contester la réalité des menaces auxquelles nous sommes confrontés ni la nécessité de s'en prémunir avec la fermeté la plus grande. Cela n'interdit nullement d'exercer un regard critique sur les politiques menées par les démocraties occidentales.
    Je résumerai les résultats de quinze de lutte contre le terrorisme à la conclusion suivante : la guerre contre la terreur, si mal nommée, a laissé se développer des états de violence qui s'auto entretiennent eux-mêmes dans une logique manichéenne du « eux » et du « nous », sur un espace déterritorialisé, en violation du droit et conduisant à des dynamiques de transformation de nos propres sociétés. Que celles-ci soient devenues plus vulnérables à des processus de régression, on le voit au résultat, tout de même assez sidérant, des dernières élections présidentielles aux Etats-Unis. Je vous laisse imaginer quelle politique mettrait en œuvre le nouveau chef de l'exécutif et commandant en chef des forces armées si un attentat d'une ampleur comparable à celui du World Trade Center avait lieu sur le sol américain. Nous pouvons nous en faire quelque idée avec la signature du décret présidentiel interdisant l'accès aux Etats-Unis aux ressortissants de sept Etats, tous musulmans, heureusement contré par plusieurs juridictions fédérales et les manifestations de foules qui n'avaient pas été aussi nombreuses depuis la guerre du Vietnam. La vérité, c'est que si un telle tragédie devait survenir, les Etats-Unis seraient, dans le contexte présent, au bord de la guerre civile.
    Tel est donc le premier facteur de fragilisation des sociétés démocratiques dont je voulais parler. Ajoutons à cela, les conclusions extrêmement pessimistes du dernier rapport rendu par Amnesty International qui dénonce la montée des haines face à aux étrangers, aux réfugiés et aux migrants, en Europe et aux Etats-Unis, et qui s'accompagnent de politiques d'exclusion, de rejet, d'édification de frontières pour mettre nos sociétés à l'abri de l'afflux de personnes fuyant la mort, la destruction et la misère au mépris d'une longue tradition d'accueil et d'hospitalité. Dans un article du Monde en avril 2016, Nicolas Hulot avait poussé un immense cri de colère qui disait une honte partagée par beaucoup1. Nul doute que le jugement porté par l'Histoire sur l'accueil réservé par l'Europe aux réfugiés de Syrie, d'Irak ou d'Afghanistan sera sévère, quelles que soient les mobilisations citoyennes venues de la société civile et les formes de résistance qu'elles expriment avec un courage qui les conduisent jusque devant les tribunaux.

    De la nécessité de faire de nos « valeurs » des croyances authentiques

    La vérité, c'est que face à la montée de l'islamisme révolutionnaire et à ses conséquences, nous sommes totalement désemparés. La religion que nous croyons avoir été rejetée aux marges de la société et de l'histoire, revient, sous la forme d'une idéologie totalitaire, avec une force d'adhésion, d'engagement et de mobilisation que nous sommes incapables de comprendre. Et d'autant plus incapables de comprendre qu'il y a là quelque chose qui ne rentre pas dans le cadre de nos explications rationnelles, généralement réduites à la poursuite de l'intérêt égoïste bien compris. Que nous ayons affaire là, non pas à une radicalisation de l'islam mais une islamisation de la radicalité, comme le pense, et je crois à juste titre, Olivier Roy nous renvoie aux formes plus anciennes de radicalités révolutionnaires qui, depuis les années 30, s'étaient développés sur fond de nihilisme. L'analyse fait l'objet de controverses entre « experts ». Du moins a-t-elle le mérite de révéler le vide moral et spirituel que ces idéologies entendent combler et qui, plus que la pauvreté ou les facteurs économiques, expliquent en partie leur succès.
    Quoiqu'il en soit, l'expérience montre que le terrorisme ne saurait être combattu par les moyens qui relèvent seulement de la sécurité et des opérations militaires, ni même par la louable mise en œuvre de politiques économiques de développement. Il y a là un point aveugle qu'il nous faut penser et qui a bien plus à voir avec les croyances, les valeurs, la capacité à les défendre que nous sommes disposés à l'admettre. L'échec patent, rendu public par un récent rapport parlementaire, des politiques de déradicalisation à l'égard des convertis les plus farouches et les mieux structurés intellectuellement devrait nous faire réfléchir. En particulier à la place de la religion dans la lutte contre ces expressions hyper violentes de l'obscurantisme, au rôle essentiel de l'éducation à la tolérance qui est au cœur de l'islam, dès lors que Dieu bénit la pluralité des religions, ainsi que le dit une sourate du Coran (5, 48). Il y a là une source insoupçonnée de pacification mais qui exige de traiter autrement que par le mépris la religion, l'Islam en particulier. Si la question essentielle qui se pose à nous est de savoir comment faire face à ces violences sans qu'elles soient l'occasion d'un renoncement à nos valeurs, il faut alors donner à celles-ci, ainsi que le recommandait le grand sociologue français, Emile Durkheim, dans L'éducation morale2, une force spirituelle d'adhésion qui soit comparable à celle qu'engendrent les croyances religieuses. Voyez ce qu'il écrit et qui trouve bien des résonances dans les phénomènes actuels de radicalisation : « Quand les forces morales d'une société restent inemployées, quand elles ne s'engagent pas dans quelque œuvre à accomplir, elles dévient de leur sens moral, et s'emploient d'une manière morbide et nocive ». Il est de la plus haute importance de se demander en quelle manière les violences exercées au nom d'idéologies religieuses attestent, pour une part du moins, d'une semblable déviation « morbide » des forces morales ?  Car c'est précisément cette dimension spirituelle que les idéologies radicales viennent combler. Nos sociétés, encastrées dans la rationalité économique du marché, avec toutes les conséquences socialement et même spirituellement dévastatrices qui accompagnent cette hégémonie – et elle est sans précédent dans l'histoire des sociétés humaines – savent-elles encore produire de l'espérance, sont-elles encore capables de donner à leurs valeurs rationnelles, tolérantes, humanistes, ce caractère de grandeur et de noblesse sans lequel elles ne sont que des coquilles creuses ? Un vide qui ouvre la porte au retour de Dieu, d'une certaine figure de Dieu, sous son visage humainement le plus mortifère. 
    Ces croyances fortes, issues de notre tradition humaniste, sont appelées à être inscrites dans les structures d'une personnalité forte – ces « solides unités morales » dont parle John Steinbeck dans A l'est d'Eden - en même qu'à déterminer les politiques publiques des démocraties conscientes de ce qu'elles sont et de ce à quoi elles tiennent. Mais comment redonner à la politique sa faculté d'orientation des sociétés humaines dans un sens progressiste dès lors que les politiques publiques sont déterminées par des logiques économiques sur lesquelles elles ont peu d'emprise ? Comment faire que la politique soit l'occasion de véritables « choix de société » alors que les sociétés obéissent à des dynamiques de transformation qui échappent à toute décision et auxquelles nous sommes contraints de nous adapter ? Il y a là un problème fondamental qui nous place dans une condition de ce qu'on pourrait appeler une sorte d'aliénation bienheureuse.

    L'aliénation comme adaptation à des dynamiques de transformation non décidées

    Voyez que aucune des innovations technologiques qui ont tant bouleversé nos sociétés contemporaines, ouvrant la voie à une nouvelle civilisation de l'information, n'ont fait l'objet d'une décision collective. Pas plus que les transformations sociales, liées dans tous les domaines au développement de l'intelligence artificielle et à la robotisation croissante des activités, et dont nous n'avons pas encore idée. Tout se passe comme si il y avait là une logique inexorable du progrès technologique sur lequel nous n'exerçons aucun contrôle et auquel nous sommes contraints de nous adapter. Et quoique ces innovations et ces transformations ne puissent se réaliser sans notre collaboration – jusqu'à présent du moins, les machines n'ont pas atteint le stade de l'autonomie ou de ce que les prédictologues, tel Ray Kurweil, appellent « la singularité » - nous sommes les agents de ce progrès plus que nous n'en sommes les acteurs conscients, exerçant nos capacités de délibération et de choix. La réalité technologique anticipe nos fictions et se développe plus vite que nos capacités d'imagination.
    Le philosophe et économiste libéral Friedrich Hayek explique que les sociétés modernes ont pu atteindre le degré de développement qui est le leur pour la raison précisément qu'elles ne font l'objet d'aucun plan ni intention directrice. Tel est propre des ordres spontanés qu'il oppose aux ordres construits, et tel est l'enseignement que nous délivre la biologie darwinienne à propos de l'évolution des espèces. L'idée essentielle, c'est donc que l'évolution et le progrès des sociétés sont rendus possible – et c'est un bien pour Hayek – par leur adaptation permanente à des dynamiques de transformation qui n'obéissent à aucun dessein et à aucun projet politique. Le modèle de ce type d'ordre naturel, auto régulé, est apporté par le marché, dont les lois avaient été exposés dès le XVIIIe siècle par Adam Smith, le père du libéralisme économique. Cela signifie que nous pouvons ne devons avoir aucune idée a priori de ce que le monde demain sera, et c'est à cette condition seulement qu'il pourra advenir dans ses innovations bénéfiques et imprévisibles. La question qui était ainsi laissée de côté est précisément de savoir si ces innovations sont bénéfiques et souhaitables, si elles contribuent réellement à notre bien être (quoique la question de ce qui constitue le « bien être »  ou la « bonne vie » soit volontairement laissée de côté par les sociétés démocratiques libérales, soucieuses de respecter la pluralité des choix individuels)  ? Or elle ne peut être posée que si nous ne laissons pas le dispositif économico-technologique se déployer selon sa logique immanente en l'absence de toute décision et tout choix. La question cruciale qui se pose à nos démocraties est donc de savoir dans quel monde nous voulons-nous vivre demain. Force est de reconnaître que cette question du futur, non seulement possible, mais préférable, ne nous est jamais posée. De là la nécessité, si nous voulons échapper à cette aliénation bienheureuse, de mettre en place les modalités et les procédures de ce que Jacques Testart, lequel fut à l'origine des recherches sur la fécondation in vitro, appelle une « science citoyenne ». Mais là, je dois avouer que c'est plus une utopie qu'un espoir réalisable tant les intérêts économiques sont immenses et difficilement contrôlables. Bien qu'il existe des normes éthiques qui concernent la communauté scientifique dans son ensemble, sorte de softlaw ou de « régulation douce », ni l'Union Européenne, l'OCDE ni l'OMS, ne constituent des instances internationales d'orientation et de régulation de la recherche scientifique et de l'innovation technologique qui pourraient imposer des règles éthiques coercitives dont, de toute façon, les scientifiques ne veulent pas. Faut-il en conclure que nous sommes condamnés à nous adapter et à ne jamais pouvoir décider de l'avenir de nos sociétés démocratiques ? Dans les conditions actuelles où le progrès technologique se développe à une vitesse exponentielle - nos sociétés ont plus changé en cinquante ans qu'en cinq cents ans et le processus s'accélère – la conclusion aurait quelque chose de philosophiquement terrifiant. Il faut pourtant l'envisager. Selon la loi de Moore, la puissance des puces électroniques des ordinateurs double en 18 mois, ce qui signifie qu'en 25 ans elle sera un milliard de fois plus puissante qu'aujourd'hui. Les machines artificielles pourraient devenir des trillions de fois plus intelligentes que l'intelligence humaine et on entrerait alors dans l'inconnu.

    Face à l'irréversible : une responsabilité sans précédent

    Tout autant qu'il nous faut admettre, et je finirai sur ce point, notre responsabilité à l'égard des désastres écologiques dont nous sommes responsables et qu'aucun Etat démocratique n'a été en mesure d'empêcher, malgré les cris d'alarme poussés par les scientifiques depuis au moins cinquante ans. Là encore les calculs de l'intérêt économique à court terme l'ont emporté, jusqu'à ce que les consciences se réveillent enfin face à l'imminence de la catastrophe et d'un effondrement systémique. Et quoique cette conscience soit de plus en plus aiguë, elle ne suffit pas à prendre les mesures qui s'imposent de toute urgence et que nous n'avons tout simplement plus le temps. Ainsi que l'écrivent Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans un ouvrage dont je vous recommande vivement la lecture, Comment tout peut s'effondrer ? : « Aujourd'hui nous sommes sûrs de quatre choses : 1. la croissance physique de nos sociétés va s'arrêter dans un futur proche ; 2. nous avons altéré l'ensemble du système-Terre de manière irréversible (en tout cas à l'échelle géologique des humains) ; 3. nous allons vers un avenir très instable, “non-linéaire”, dont les grandes perturbations (internes et externes) seront la norme, et 4. nous pouvons désormais être potentiellement soumis à des effondrements systémiques globaux ». Dans ces conditions, plutôt que de prolonger un état d'urgence national au-delà des délais raisonnables, nous devrions, collectivement, citoyens et politiques, déclarer un état d'urgence écologique mondial. En conclusion, il importe de remarquer qu'il n'est aucun des problèmes d'une urgence extrême qui se posent à nos sociétés qui puisse être traité, et moins encore résolu, au simple niveau étatique. Dans quelle mesure les citoyens du monde, conscients de leur responsabilité commune, sauront-ils trouver les modalités de résolution des dangers qui les menacent est une question qui reste ouverte. Mon sentiment que nous saurons les trouver collectivement, mais sera-ce à temps ou au sortir de crises dont nous avons à peine l'idée et seront-elles de nature démocratique, rien n'est moins sûr. Pour finir, je voudrais citer ces magnifiques paroles où l'espoir se mêle à l'angoisse, tirées du premier paragraphe du Conte des deux cités (A Tale of Two Cities) de Charles Dickens :
    « C'était le meilleur et le pire des temps, le siècle de la sagesse et de la folie, l'ère de la foi et de l'incrédulité, la saison de la lumière et des ténèbres, le printemps de l'espérance et l'hiver du désespoir ; devant lui, le monde avait tout ou rien, il allait tout droit au ciel et tout droit en enfer — bref, cette époque ressemblait tellement à la nôtre que les censeurs les plus bruyants n'en parlaient en bien ou en mal qu'au superlatif.»
    Je vous remercie de votre attention.

    dimanche 19 février 2017

    L'esprit de tolérance dans l'Islam

    Que la religion puisse être source de paix et de tolérance, bien peu de personnes seraient aujourd'hui disposées à l'admettre. Et si nous ajoutions à cette suggestion la particularité suivante : de toutes les religions du Livre, la plus tolérante est l'Islam, nul doute que nous susciterions plus de protestation que de perplexité, tant la violence est aujourd'hui associée à l'Islam pour les raisons que l'on sait. Telle est pourtant la thèse principale que soutient le chercheur Reza Shah-Kazemi dans son beau et savant livre, L'esprit de tolérance en Islam, Fondements doctrinaux et aperçus historiques [trad. Jean-Claude Perret, Editions Tasnim, 2016].
    Notre auteur s'appuie, dans une première partie, sur de multiples sources historiques pour montrer que les sociétés islamiques traditionnelles pratiquaient un respect de la pluralité religieuse qui faisait défaut à la plupart des sociétés de leur temps. Tel était le cas de la condition des non-musulmans, juifs et chrétiens, dans l'empire ottoman qui dura près de sept cents ans et à propos duquel Bernard Lewis écrit : « Cette société pluri-éthnique et multi-religieuse a remarquablement fonctionné ». « L'esprit de tolérance, note Shah-Kazemi, était le principe directeur de cette structure dans laquelle les communautés religieuses étaient autorisées à se gouverner elles-mêmes en retour du paiement de la gizya (impôt local) et de la reconnaissance de l'autorité politique de l'Etat ottoman. » Quoique les musulmans y jouissaient d'un statut supérieur et que les minorités religieuses fussent reléguées à un statut de « seconde classe » (sur le statut des Dhimmi et des « minorités protégées », voir pages 116-128), ces inégalités de condition ne conduisaient ni à des persécutions ni à des formes sociales d'intolérance ; rien qui soit comparable aux pillages et à la barbarie pratiqués par les puissances occidentales, l'Espagne catholique en tête, à partir du Xve siècle. Et notre historien d'emprunter d'autres exemples mémorables de tolérance dans la société moghole, en particulier sous le règne du roi Akbar au XVIe siècle, ou encore sous la dynastie des Fatamides en Egypte, à l'on doit la fondation, en 960,  de l'université théologique Al-Ahzar au Caire : « Les autorités fatimides [n'ont] eu guère, écrit-il, qu'à établir un cadre global défini par les principes de la loi islamique, à l'intérieur duquel les communautés étaient libres de fonctionner en conformité de leurs propres normes et coutumes religieuses, et en accord avec les lois du marché. » Dernier exemple : l'âge d'or que constitua, pour les Juifs en particulier, l'Espagne des Omeyyades (Al-Andalus) où l'esprit de tolérance était vif et la persécution rare, selon Maria Rosa Menocal.
    En conclusion de cette première partie, intitulée « Coup d'œil historique », Reza Shah- Kazemi note qu'il serait cependant « simpliste et erroné de prétendre qu'avant les massacres et les expulsions du Xve siècle, la tolérance n'était pratiquée que par les Musulmans, et l'intolérance par les seuls Chrétiens […] Mais ce qui devrait être clair est que la tolérance musulmane était la norme, dont l'intolérance n'était qu'une déviation ; une norme qui n'était pas d'ailleurs pas simplement observable a posteriori dans la loi musulmane et gouvernée par un esprit éthique façonné par la révélation coranique. Les exemples de tolérance chrétienne, au contraire, sont des exceptions fortuites et occasionnelles dans une attitude générale d'antipathie si ce n'est d'hostilité envers les non-chrétiens. » La Reconquête de l'Espagne, achevée avec la chute de Grenade en 1492, s'accompagnera du meurtre ou de la conversion forcée de tous les Musulmans et Juifs, lesquels trouveront accueil et refuge dans les pays d'Afrique du Nord. Le remarquable esprit de tolérance qui avait gouverné l'Espagne musulmane pendant des siècles s'était incarné dans le plus célèbre soufi espagnol, Ibn Arabi, dont Shah-Kazemi cite ces quelques vers : « Mon cœur est devenu capable de toutes les formes / Il est pâturage pour les gazelles et couvent pour le moine / Temple pour les idoles et Kaaba pour le pèlerin / Il est les tables de la Torah et livre du Coran / Je professe la religion de l'Amour quelque soit le lieu vers lequel se dirigent ses caravanes. »
    Pareille ouverture authentiquement œcuménique à l'Autre religieux n'était pas une singularité propre à l'Andalousie musulmane, c'était l'application de l'esprit du Coran et de son enseignement fondamental, tel que le formule le verset 48 de la sourate 5, « La Table servie » : « Nous avons donné, à chacun d'entre eux, une Loi et une Voie. Si Dieu l'avait voulu, Il n'aurait fait de vous qu'une seule communauté, mais afin de vous éprouver par ce qu'il vous a donné [Il vous a faits ce que vous êtes]. Cherchez à vous surpasser les uns les autres dans les bonnes actions. A Dieu vous retournerez tous, et Il vous éclairera, alors, au sujet de vos différends ». Laissant de côté les autres illustrations historiques que présente Shah-Kazemi (en particulier les actions de l'Emir Abdelkader à Damas en 1860), il importe d'insister sur la dimension proprement théologique et spirituel de la tolérance dans la religion musulmane.
    Tout ici tient à ce que la pluralité des religions et des cultes, par lesquels les hommes célèbrent Dieu, loin de constituer un défaut ou un mal est en soi un bien, dès lors que cette pluralité a été voulue par Dieu lui-même. Quoique les Musulmans soient trop souvent oublieux de cette vérité fondamentale, le principe est, nous dit Shah-Kazemi, intangible et il est inscrit au cœur la révélation coranique  : « Dieu a voulu qu'il existe diverse traditions et communautés religieuses. L'obligation de la tolérance découle logiquement de ce principe spirituel et éthique enraciné dans le Coran ; d'où la qualité remarquable – sinon même unique – de la religion islamique : la tolérance envers l'Autre religieux est un corollaire de la foi musulmane dans la nature même de la Révélation. » Les diverses traditions religieuses, loin d'être l'expression d'un égarement de l'humanité chassée du paradis originel, sont enracinées dans la volonté divine et elles expriment sa sagesse aux lumières multiples, bien que le Coran soit la révélation la plus complète de Dieu à l'humanité : « Toutes les religions révélées sont des lumières, ,écrit Ibn Arabi. ¨Parmi elles, la religion révélée à Muhammed est comme la lumière du soleil parmi les lumières des étoiles. »
    La doctrine islamique de la tolérance se résume à quatre points principaux : « 1/ Le Coran confirme et protège toutes les révélations qui le précèdent […] 2/ La pluralité des révélations, comme la pluralité des communautés, est divinement voulue […] 3/ Cette pluralité et cette diversité visent à stimuler une saine “compétition”, un enrichissement mutuel des bonnes œuvres […] Les différences de dogmes, de doctrines, de perspectives et d'opinions sont les conséquences inévitables des multiples sens inclus dans les diverses révélations. » « L'une des gloires du Coran, affirme Reza Shah-Kazemi, est d'être le couronnement des révélations précédentes, une sorte de cristallisation de la quintessence de toute révélation possible ; la conscience de cette universalité permet aux Musulmans tolérants de respecter et d'admirer toutes les révélations précédentes, et toutes leurs traditions de sainteté, de beauté et de vertu, sans crainte de diluer, encore moins de trahir l'essence de leur propre foi ». Plus fondamentalement encore, et les raisons sont ici métaphysiques : « Plutôt que désigner une seule religion, islam désigne la disposition fondamentale de l'âme à être guidée par une révélation divine. » Quant à la diversité des religions, celles-ci expriment, tout comme les Qualités divines, les infinies possibilités de l'Essence divine sans remettre en cause son unicité : « Car l'Essence est à la fois absolument Une et infiniment variée […] Par analogie, les différences irréductibles entre les religions sont les expressions vitales de l'infinie créativité de leur unique source ». Le rejet par le Prophète de toute forme d'arrogance religieuse s'exprime de façon hautement significative dans son refus de nommer une religion précise quand on lui demandait celle que Dieu aimait le plus : « La religion primordiale et tolérante. »
    Il résulte naturellement de ce principe de tolérance et de respect qu'en dépit des stéréotypes véhiculés par la propagande des islamistes radicaux et, comme en miroir, par les islamophobes, l'Islam prohibe l'usage de la violence et de la contrainte, de la « guerre sainte » par conséquent, en vue de répandre la religion, conformément à l'enseignement du Prophète lui-même : « Nulle contrainte dans la religion ». Seule la guerre défensive est autorisée. Et il est totalement faux, fait remarquer Reza Kazemi, citant Thomas Arnold, d'affirmer que l'Islam s'est répandu par l'épée. Citons en conclusion de cette belle leçon sur l'esprit de tolérance dans l'Islam, les paroles prononcées par le Prophète dans son célèbre « Sermon d'adieu », lors de son dernier pèlerinage en 632 : « Vous êtes tous frères, vous êtes tous égaux. Aucun d'entre vous ne peut prétendre à un privilège ou à une supériorité quelconques. Un Arabe n'est pas préférable à un non-arabe, ni un non-arabe à un Arabe. »
    Voilà ce qu'il était nécessaire de rappeler en nos sombres temps où les principes les plus hauts de la religion musulmane sont violés par l'extrémisme islamiste autant qu'ils sont ignorés par tant de contempteurs de l'Islam qui ignorent tout de son éblouissante beauté et de sa profonde spiritualité. Combien de violences trouvent d'abord leur origine dans l'ignorance et dans la peur que celle-ci engendre  ?

    samedi 21 janvier 2017

    La politique, l'exil et le deuil

    Nous avons tous à l'esprit la réalité du malheur et de la détresse qui blesse à nos portes des milliers de réfugiés, ces nouveaux misérables fuyant les persécutions et la mort et qui sont pour nous, pour l'Europe, un tel sujet de honte. Je ne voudrais pas verser dans les facilités du pathos et les « glandes lacrymales » que dénonçait en son temps le vieux crocodile qu'était Victor Hugo, pourtant si habile à nous émouvoir, mais sans une telle indignation sans doute ne serions nous pas réunis aujourd'hui dans cette salle.
    Puisqu'en cette affaire il sera question de droits, d'exil et de deuil, je voudrais ouvrir ma communication par un témoignage poignant, lu le 18 janvier 2017, il y a trois jours à peine, sur le site de la radio télévision belge :
    « Son petit linceul blanc gît au sol dans un recoin du cimetière grec de Mytilène. Une fillette sans nom, noyée le 20 septembre et dont la famille n'a pu être retrouvée. Seuls quelques volontaires sont venus l'accompagner au terme du voyage qui devait la conduire en Europe. Il y a là Effi Latsoudi, membre d'un collectif local de l'île de Lesbos, qui se bat pour offrir une inhumation digne aux noyés du périple migratoire. Mustafa, un interprète égyptien de l'ONG Pro Asyl, un réfugié irakien venu avec lui pour dire la prière des morts, et deux humanitaires de l'organisation Isra-raid, une Israélienne et une Palestinienne.
    Et trois autres linceuls, ceux de deux femmes et un homme, qui n'ont pas non plus être identifiés. Par manque de place, la fillette, sept ans selon son acte de décès, sera finalement inhumée avec l'une des femmes qui était dans le même bateau ». Deux cadavres, la femme, l'enfant, noyées aux frontières de l'Europe, ensevelies ensemble en terre étrangère, dans une tombe anonyme – leur dernier refuge - non parce qu'ils étaient liés l'un à l'autre dans la vie, mais par manque de place. Ainsi que l'écrit Günther Anders dans ses Journaux de l'exil et du retour : « Mourir en étant totalement vaincu, dépourvu de valeur et dans un endroit qui n'est pas le bon n'est pas une bonne mort. On ne meurt vraiment que chez soi. »


    La place du nom


    Faire place aux morts, associer leurs noms par ce qui tenait les êtres ensemble de leur vivant, telle est l'intention qui présida, au contraire, à la disposition remarquable des noms écrits sur le mémorial du 11 septembre à Ground Zero. Les monuments aux morts érigés sur les places de nos mairies, les plaques commémoratives que nous trouvons au fronton des immeubles établissent la liste des soldats ou des victimes auxquels ils rendent hommage par ordre alphabétique ou par âge, mais là, sur les 75 panneaux de bronze qui entourent les deux bassins, ces cercueils à ciel ouvert creusés au lieu même où s'érigeaient les deux tours, 2973 noms ont été gravés selon le principe de « l'agencement significatif » (meaningfull agencies), aux effets puissamment émotionnels. Certaines dispositions obéissent à un caractère d'évidence : les pompiers aux côtés des pompiers, les policiers avec les policiers, unis ensemble les voyageurs qui se trouvaient à bord du même avion. Mais d'autres plus sophistiquées reflètent les amitiés, les relations familiales ou encore la façon dont ils ont trouvé la mort, tel Harry Ramos qui aida Victor Wald à descendre les escaliers de la Tour Nord et qui resta auprès de lui lorsqu'il ne lui fut plus possible d'avancer. Ensevelis ensemble, leurs deux noms figurent côte à côte. Pourrait-on trouver symbole plus tragiquement significatif de l'horreur de l'exil que la comparaison entre le placement de l'enfant aux côtés de la femme dans la tombe anonyme et la façon dont furent disposés les noms des victimes des attentats du 11 septembre à New-York ? Deux manières d'être côte à côte, deux dispositions, mais que tout différencie puisque la première célèbre et rend hommage aux personnes que leur nom désigne alors que la seconde ignore qui furent ces réfugiés, cette fillette-là, cette femme-là, réduits à des cadavres anonymes qui, dès les premiers jours de leur fuite, n'étaient déjà plus que des corps en errance, fuyant la mort. Il y a quelque chose de saisissant et de puissamment évocateur dans cette affaire de nom et de sans-nom qui distingue la victime de l'attentat de la victime de l'exil lesquelles ont toutes deux en commun d'être les proies innocentes de la violence des hommes. Seule la seconde connaît cette dépossession de soi qui est liée à l'exode, lorsque les exigences de la survie vous font perdre votre maison, votre travail, le confort d'un environnement familier dans lequel chacun existe pour soi et pour les autres et au sein duquel il peut se réaliser, puis accompagnant ce départ la perte des droits civils et d'une identité reconnue pour n'être plus qu'un réfugié, un ombre, un être avec un nom peut-être mais qui ne dit plus rien à personne, « l'éternelle complainte des réfugiés, dont parle Hannah Arendt : « ici personne ne sait qui je suis. » Je ne connais qu'un seul être qui ait recherché délibérément cet anéantissement de soi, cet enfouissement volontaire de son nom pour être enseveli dans une tombe sur laquelle justement « On n'y lit aucun nom », c'est Jean Valjean, le héros des Misérables, qui aura connu tous les sacrifices pour accéder à l'ultime transfiguration et désappropriation de soi. Mais nulle dimension mystique ni voie de salut dans cette errance où les réfugiés, nous rappelle Zygmunt Bauman « ne changent pas d'endroit ; ils perdent leur place sur Terre, ils sont catapultés dans un nulle part, dans les « non-lieux ».


    Vivre est plus que survivre


    L'exil des réfugiés qui fuient la mort est la condition d'êtres réduits à la survie, confrontés d'ores et déjà à une dépossession de leur humanité. Car l'humanité de l'homme tient d'abord à cela que ce n'est pas pour chacun d'entre nous une affaire de survivre simplement, mais de vivre et de vivre une vie digne d'être vécue. Cela même que l'hospitalité et l'accueil ont pour vocation d'accorder ou plutôt de restaurer, parce qu'il s'agit là d'un droit humain fondamental, reconnu par le droit humanitaire international, et que c'est un devoir, une obligation inconditionnelle d'y répondre. Voudrait-on donner une incarnation à cette déshumanisation de soi qui est le propre de l'être réduit aux confins de la survie, au bios que les Grecs distinguaient de zôé ? Voyez la condition des déportés dans les camps de concentration, telle que les grands écrivains de la littérature concentrationnaire, Primo Lévi ou encore Varlam Chalamov, la décrivent. Le froid, la faim qui dégradent l'homme au point de n'être plus qu'un corps en douleur, tout comme la torture qui, selon Jean Améry, produit cet effet-là également : « Même si l'on ne tient pas compte, écrit Primo Lévi dans Les naufragés et les rescapés, de la peine, des coups, du froid, des maladies, il est nécessaire de rappeler que la ration alimentaire était sans conteste insuffisante même pour le prisonnier le plus sobre : les réserves physiologiques de l'organisme épuisées en deux ou trois mois, la mort par la faim, ou par les maladies consécutives à la faim, était le destin normal du prisonnier. On ne pouvait y échapper que grâce à un surplus alimentaire, et pour obtenir celui-ci un privilège, grand ou petit, était indispensable ; autrement dit, un moyen octroyé ou conquis, dû à la ruse ou à la violence, licite ou illicite, de s'élever au-dessus de la norme. » Ce que Primo Lévi décrit dans cette lutte pour la survie, c'est le processus de dégradation morale qu'elle engendre et qui ne tient pas tant à perversité de certains individus – « les privilégiés », qui ont survécu – qu'à la situation et à l'institution concentrationnaire elle-même. « Toute victime est digne d'être pleurée, tout rescapé est à aider et à plaindre, mais leurs comportements ne sont pas tous à proposer en exemple ». La leçon à tirer de ces tragiques expériences du passé serait de savoir comment empêcher que de telles dégradations, physiques et morales, de l'être humain se reproduisent : « De ce monde concentrationnaire quelle part est morte et ne reviendra plus, comme l'esclavage et le code du du duel ? Quelle part est revenue ou est en train de revenir ? Que peut faire chacun d'entre nous pour que, dans ce monde gros de menaces, celle-ci au moins se révèle vaine ? » Ce ne sont pas seulement les massacres de masse commis en Yougoslavie ou au Rwanda, en Syrie aujourd'hui, qui constituent une atroce répétition du passé. La condition des réfugiés, fuyant la mort, parqués aux portes de l'Europe, en proie à la faim, au froid, à l'humiliation, à la lutte pour la survie dans des conditions de dénuement extrême – je ne parle pas des migrants qui se noient par milliers en Méditerranée – apparaît ce retour de l'expérience concentrationnaire dont il s'agissait pourtant de se prémunir. Ils ont pourtant des droits reconnus, un titre juridique à faire valoir : le droit d'asile. Individuellement, oui, et dans des cas exceptionnels – Einstein, Soljenitsyne en son temps, l'exilé soviétique le plus célèbre de son temps, Stefan Zweig qui ne satisfaisait pas de son statut et qui, désespéré de voir le monde de la civilisation s'effondrer, se donnera la mort au Brésil - mais comment faire lorsqu'on assiste à des mouvements de masse, à des cohortes de réfugiés miséreux qui se pressent par dizaines de milliers à nos frontières comme des « zombies » - l'image est de Bauman – avec leur identité fantomatique ?


    Les Droits de l'homme et la vie nue


    En quoi les politiques contemporaines échappent-elles à ce que Hannah Arendt dénonçait à propos du traitement des apatrides au lendemain de la Première Guerre mondiale : « L'Etat-nation, incapable de fournir une loi à ceux qui avaient perdu la protection d'un gouvernement national, remit le problème entre les mains de la police ». En quoi les Droits de l'homme protègent-ils mieux aujourd'hui les réfugiés qu'au temps où elle pouvait écrire : « Après tout, les Droits de l'homme avaient été définis comme “inaliénables” parce qu'ils étaient supposés indépendants de tout gouvernement ; or, il s'est révélé qu'au moment où les êtres humains se retrouvaient sans gouvernement propre et qu'ils devaient se rabattre sur leurs droits minimums, il ne se trouvait ni autorité pour les protéger ni institution prête à les garantir. » « Les Droits de l'homme, ajoute-t-elle, en principe inaliénables, se sont révélés impossibles à faire respecter – même dans les pays où la constitution se fondait sur eux – chaque fois que sont apparus des gens qui n'étaient plus citoyens d'un Etat souverain. » Nulle part n'apparaissait plus clairement l'ambiguïté de l'Etat, tout à la fois protecteur des droits des nationaux et source d'exclusion pour ceux qui ne le sont pas auxquels les Droits de l'homme n'offraient aucune garantie suffisante. On le voit aujourd'hui encore. Réduits à l'abstraction d'une essence humaine générale, dotés de droits inaliénables, universels certes mais que nul Etat ne se sent en devoir de garantir – tout le problème, on le sait depuis Hobbes, est de garantir les droits humains - les réfugiés se trouvent en réalité exposés au pires dangers, repoussés hors de frontières territoriales désormais protégées par des murs. Sans communauté d'appartenance ni communauté d'accueil, sans lieu, ni résidence, ramenés à l'errance de corps en mal de survie ou parqués dans des hyperghettos où l'éphémère se fige. Cette situation n'est pas liée à un défaut de civilisation, à un retour à la barbarie, mais à l'universalisation d'un modèle politique, l'Etat-nation, consubstantiel à la civilisation elle-même : « Le drame, écrit Hannah Arendt, c'est que cette catastrophe n'est pas née d'un manque de civilisation, d'un état arriéré, ou tout simplement de la tyrannie, mais qu'elle était au contraire inéluctable, parce qu'il n'y avait plus un seul endroit “non civilisé” sur terre, parce que bon gré mal gré nous avons vraiment commencé à vivre dans un Monde Un. Seule une humanité complètement organisée pouvait faire que la perte de la patrie et de statut politique revienne à être expulsé de l'humanité entière ». Et s'il en était et continue d'être, c'est que l'appartenance à l'humanité et la garantie des droits qui en est inséparable, est liée à la citoyenneté, et non, comme aux temps anciens, à l'inscription dans un monde créé par Dieu dans lequel tous les hommes sont frères, sans distinction de citoyenneté : « Les hommes dans cette société nouvelle, émancipée et laïcisée, ne pouvait plus être sûrs de ces droits sociaux et humains qui, jusque là, étaient demeurés hors de l'ordre politique et n'étaient garantis ni par le gouvernement ni par la constitution, mais par des forces sociales spirituelles et religieuses. » En témoigne la règle d'hospitalité aveugle instaurée à la Trappe par l'abbé Rancé – nous sommes au XVIIe siècle - que Chateaubriand rappelle en ces termes : « L'hospitalité changea de nature ; elle devint purement évangélique : on ne demanda plus aux étrangers qui ils étaient ni d'où ils venaient ; ils entraient inconnus à l'hospice et en sortaient inconnus, il leur suffisait d'être hommes ; l'égalité primitive était remise en honneur ». br> De cet accueil de l'étranger, la réception de Jean Valjean par Myriel Bienvenu, dans Les Misérables, sera une admirable illustration. L'ancien forçat, nouvellement libéré après dix-neuf années passées au bagne – au départ, pour le vol d'un simple morceau de pain - vient d'être rejeté par les aubergistes de la ville ; les chiens même l'ont chassé de la niche où il avait trouvé refuge. Sur les conseils d'un passant, il frappe à la porte de l'évêque, auquel il déclare avec un ton presque de défi : « Voici. Je m'appelle Jean Valjean. Je suis un galérien. J'ai passé dix-neuf ans au bagne ». Après le récit de son histoire, des rejets qu'il vient de subir, après la demande qu'il formule : « Voulez-vous que je reste ? »  vient cette réponse, sublime de simplicité : « Madame Magloire, dit l'évêque, vous mettrez un couvert de plus. » Stupéfait, Valjean croit à un malentendu : « L'homme fit trois pas et s'approcha de la lampe qui était sur la table – Tenez, reprit-il, comme s'il n'avait pas bien compris, ce n'est pas ça. Avez-vous entendu ? Je suis un galérien ? Un forçat. Je viens des galères […] Voilà ! Tout le monde m'a jeté dehors. Voulez-vous me recevoir vous ? Est-ce une auberge ? Voulez-vous me donner à manger et à coucher ? Avez-vous une écurie ? » Et de nouveau, comme dans un surenchérissement : « Madame Magloire, dit l'évêque, vous mettrez des draps blancs au lit de l'alcôve. » Tel était l'esprit de l'hospitalité évangélique qui a disparu, non pas du fait de la mort de Dieu, mais de l'universalisation du modèle de l'Etat-nation et de la limitation de droits garantis aux seuls citoyens. Qu'il y ait là une injustice suprême on le voit à ceci que la garantie de ces droits par l'Etat est lié au seul hasard de la naissance et qu'on ne voit pas comment un tel hasard pourrait servir de légitimation suffisante. Comme l'écrit John Rawls – et c'est un principe fondamental de sa Théorie de la justice: « Personne ne mérite ses capacités naturelles supérieures ni un point de départ plus favorable dans la société ». De fait, quel mérite avons-nous d'être né dans une société qui nous garantit les droits à l'éducation, à la santé, à un exercice équitable de la justice, etc, et quel mérite pourrait bien expliquer qu'on s'en trouve privé du fait du seul hasard de la naissance ? Ainsi que l'observe Giorgo Agamben, l'Etat-nation est un Etat qui fait de la « nativité de la naissance […] le fondement de sa souveraineté » et, ajoutons, du bénéfice et de la garantie des droits.
    Mais ce qui est hasard de la naissance peut aussi être dû à des événements historiques, non moins contingents, où se révélera ce qui est le propre de la condition de l'homme privé de sa nationalité d'origine, à savoir sa profonde et angoissante vulnérabilité.
    Il n'est nullement nécessaire de se trouver dans les conditions de dénuement les plus extrêmes, comparables à celles que subissent les réfugiés qui jalonnent nos routes, pour faire l'épreuve de cette vulnérabilité. Au moment de l'Anschluss, elle n'épargna pas un homme aussi établi et cosmopolite qu'était Stefan Zweig – à l'époque son œuvre avait déjà été traduite dans le monde entier et jusqu'à présent, il s'était partout senti chez lui. Voici, cependant, le témoignage qu'il nous livre dans son livre autobiographique, écrit en 1939 alors qu'il était exilé à New-York, Le monde d'hier :
    « La chute de l'Autriche produisit dans ma vie privée un changement que je crus d'abord sans conséquence et que je considérai comme purement formel : je perdis par là mon passeport autrichien et je dus solliciter du gouvernement anglais, pour le remplacer, une de feuille papier blanc – un passeport d'apatride. Souvent, dans mes rêves de cosmopolite, je m'étais secrètement représenté combien il devait être délicieux et, à vrai dire conforme à mes sentiments les plus intimes, de n'avoir d'obligations envers aucun pays et, de ce fait, d'appartenir indistinctement à tous. Mais une fois de plus je dus reconnaître combien notre imagination humaine est insuffisante et que l'on ne comprend vraiment les sentiments les plus importants, justement, que quand on les a éprouvés soi-même […] Du jour au lendemain, j'étais descendu d'un nouveau degré. Hier encore, hôte étranger et en quelque sorte gentleman qui dépensait ses revenus internationaux et payait ses impôts ici, j'étais devenu un immigrant, un refugee. De plus, je devais désormais solliciter spécialement chaque visa étranger à apposer sur cette feuille blanche, car dans tous les pays on se montrait méfiant à l'égard de cette “sorte” de gens à laquelle soudain j'appartenais, de ces gens sans-droits, sans patrie, qu'on ne pouvait pas , au besoin, éloigner et renvoyer chez eux comme les autres, s'ils devaient importuns et restaient trop longtemps. Et j'étais forcé de me souvenir sans cesse de ce que m'avait dit des années plus tôt un exilé russe : “Autrefois, l'homme n'avait qu'un corps et une âme. Aujourd'hui, il lui faut en plus un passeport, sinon il n'est pas traité comme un homme.” » Au terme d'un impossible exil, désespéré de voir disparaître le nobles principes et la grandeur de la civilisation européenne qui était comme la substance de son être, Stefan Zweig se donnera la mort à Petropolis au Brésil, le 22 février 1942, laissant pour note d'adieu ces quelques mots : « Avant de quitter la vie de ma propre volonté et avec ma lucidité, j'éprouve le besoin de remplir un dernier devoir : adresser de profonds remerciements au Brésil, ce merveilleux pays qui m'a procuré, ainsi qu'à mon travail, un repos si amical et si hospitalier. De jour en jour, j'ai appris à l'aimer davantage et nulle part ailleurs, je n'aurais préféré édifier une nouvelle existence, maintenant que le monde de mon langage a disparu pour moi et que ma patrie spirituelle, l'Europe, s'est détruite elle-même.
    Mais à soixante ans passés, il faudrait avoir des forces particulières pour recommencer sa vie de fond en comble. Et les miennes sont épuisées par les longues années d'errance. Aussi je pense qu'il vaut mieux mettre fin à temps, et la tête haute, à une existence où le travail intellectuel a toujours été la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême de ce monde. Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l'aurore après la longue nuit. Moi je suis trop impatient, je pars avant eux. »
    La désolation de l'exil, l'éloignement de la civilisation qui conduit jusqu'au désespoir, avait déjà été vécue près de vingt siècles auparavant par l'un des plus grands poètes de son temps, Ovide, que l'empereur Auguste avait chassé de Rome et confiné aux frontières de l'Empire sur le Pont-Euxin. Mais plus que la nostalgie de son ancienne vie - « Je gis, épuisé, parmi les peuples et dans les contrées les plus reculées de la terre, et, dans mon mal, le souvenir de tout ce que j'ai perdu me hante » - plus que ces pénibles souvenirs la cause suprême de son angoisse était d'être enterré dans une terre étrangère sans personne pour le pleurer : « Cette tête que nul ne pleurera, c'est une terre barbare qui la recouvrira ». « On ne meurt vraiment que chez soi », note Günther Anders. Nous retrouvons cette question de l'ensevelissement en terre étrangère – je la trouve très profonde, bien que jamais évoquée à propos des réfugiés ou des migrants, voire des terroristes (songez à l'offense symbolique que représente le corps de Ben Laden jeté sans sépulture dans la mer) - mais surtout du deuil, de l'immense signification politique qu'il convient de lui accorder, la distinction entre les vies qui comptent et celles qui ne comptent selon qu'elles seront ou non pleurées, dans l'œuvre de la philosophe américaine, Judith Butler.


    La signification politique du deuil


    J'ai ouvert ma communication avec cette question du deuil, de la mort en terre étrangère que personne ne pleure, de ces vies qui ne comptent pas – sauf pour les quelques personnes qui ont le beau geste de venir assister à leur enterrement et réciter quelques prières sur leur tombe, cela est très beau et hautement significatif – je voudrais donc, avant de conclure, insister sur ces expressions de suprême anéantissement et négation de l'humanité que constitue l'absence de deuil, la condition de ceux et celles que Butler appelle les « sans deuil ». Dans son ouvrage Qu'est-ce qu'une vie bonne ? elle pose la question biopolitique fondamentale qui plus qu'aucune autre est appropriée à l'exil des réfugiés, ces parias jetés dans le désert d'un non monde sans-droits garantis : « Y a-t-il des genres de vie qu'on considère comme des non-vies, ou comme partiellement en vie, ou comme déjà mortes et perdues d'avance, avant même toute forme de destruction et d'abandon.
    Il va de soi qu'une telle question se pose de manière particulièrement aiguë pour quiconque se perçoit comme une sorte d'être dont on pourrait faire l'économie, une personne qui sait, à un niveau affectif ou corporel, que sa vie n'est pas digne de soin, de protection et de valeur. Cette personne sait bien que sa disparition ne correspondra à aucun deuil et elle vit donc au présent l'hypothèse suivante : “personne ne me pleurera après ma mort ». S'il apparaît que je n'ai aucune certitude de jouir d'une nourriture ou d'un abri ou qu'aucun réseau social ni aucune institution ne viendront me secourir si je m'effondre, je commence alors à faire partie des sans-deuil. » On comprends dès lors la type de résistance que signifie le fait de pleurer les sans-deuil et avant d'avoir à les pleurer, le fait de leur porter secours et assistance ou s'ils meurent d'assister à leur ensevelissement et de dire des prières qui les confieront enfin à un repos plus clément. Le type de résistance que signifie le fait d'organiser des journées comme celles-ci qui donnent vie et corps, images et noms, aux sans-deuil. Pour finir, je voudrais porter à votre attention le projet « I am with them » mené depuis août dernier par la photographe française Anne A-R, à la suite de la mort de migrants, asphyxiés dans la remorque d'un camion frigorifique en Autriche. « Pendant 24 heures, les média ont dit qu'il y avait entre 20 et 70 morts. Cette approximation m'était insupportable. Comme s'il n'y avait aucune différence entre 20 et 70 », raconte-t-elle. Ce n'est pas le nombre qui compte – la mort est toujours la même. L'insupportable tenait à l'indifférenciation des personnes auxquelles elle prête aujourd'hui un visage et une identité : « Je me suis dit qu'à un moment il fallait les regarder un par un ». Vous pouvez suivre son travail sur sa page Facebook « I am with them ». Après tout, c'est aussi ce travail que fait l'institut Yad Vashem à Jérusalem et c'est aussi le sens du Mémorial dressé par le journal Le Monde aux 130 victimes des attentats du 13-novembre. Chacune a fait l'objet d'un portrait qui lui donne un visage et les traits saillants d'une personnalité unique, racontée par ceux qui le connaissaient et les aimaient.
    S'il est un espoir de salut et de consolation dans cet océan de tristesse - « Commençons par l'immense pitié » demandait Hugo - il vient de personnes, telle Anne, issues de la société civile, d'Effi et de Mustafa venus veiller les corps anonymes de la femme et de la fillette ensevelis côte à côte dans ce cimetière de Mytilène sur l'île de Lesbos, de ces humanitaires et membres d'association qui, sur terre sur mer, viennent porter assistance et secours à ceux qui sont dans le besoin et la détresse, réfugiés ou migrants sans distinction. Mais des Etats et de l'Europe, à l'exception notable de quelques gouvernants mais reculant déjà devant leur audace, il y a hélas peu à attendre sinon la capacité toujours inventive de dresser des frontières, d'ériger des murs ou, à défaut, de refouler hors du monde le peuple des parias qui menace de nous envahir, du moins est-ce la prudence inhospitalière qui anime les réalistes au pouvoir, « ces grands fous sérieux qu'on appelle complaisamment les sages », selon le mot de Victor Hugo. Je vous remercie de votre attention.