On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

vendredi 8 février 2013

Retour sur l'expérience Milgram (I)

Au cours de sa riche, quoique relativement brève carrière académique, Stanley Milgram – il est mort à cinquante et un an d'une crise cardiaque - entreprit de nombreuses recherches dans les domaines les plus divers de la psychologie sociale. Néanmoins, son nom reste indéfectiblement lié aux célèbres expériences sur la soumission à l'autorité qu'il conduisit à l'université de Yale entre août 1961 et mai 1962, alors qu'il était jeune assistant professeur, et dont il devait bientôt tirer une notoriété internationale.
Stanley Milgram est né dans le quartier du Bronx à New-York, le 15 août 1933, d'une famille modeste de Juifs immigrés, originaires d'Europe de l'Est. Son père, boulanger, avait fui la Hongrie en 1921, sa mère était née en Roumanie. Après de brillantes études secondaires – très tôt il avait été remarqué pour ses exceptionnelles qualités intellectuelles - il poursuivit sa formation universitaire à Queens Collège en sciences politiques. Désireux de se tourner vers un domaine de recherches moins théorique, il obtint une bourse pour l'université de Harvard où, après quelques difficultés (liées à sa formation antérieure) il fut admis en 1954 au département des Relations Sociales. Après avoir obtenu son doctorat consacré au « Caractère national » - ces traits qui distinguent une culture d'une autre – il fut nommé professeur assistant à l'université de Yale.
L'idée de mener un programme de recherche sur l'obéissance à l'autorité lui était venue dès le printemps ou le début de l'été 1960, alors qu'il assistait Salomon Ash, un des pionniers de la psychologie sociale, dans la rédaction d'un ouvrage consacré à la conformité dont ce-dernier était, à l'université de Princeton, un éminent spécialiste. Milgram souhaitait donner une « plus grande intensité humaine » aux expériences menées par Ash et il en vint à se poser la question qui sera à l'origine du protocole expérimental organisé par la suite : « Je me demandais si des groupes pourraient exercer sur une personne une pression telle qu'elle exécuterait un acte (…) peut-être en agissant de façon agressive envers une autre personne, par exemple en lui administrant des chocs de plus en plus sévères (…) Jusqu'où une personne serait-elle prête à aller si elle était placée sous les ordres d'un expérimentateur ? C'était un moment incandescent ... ». Mais l'intérêt de Milgram pour l'obéissance venait de plus loin : de sa volonté de comprendre quelles étaient les causes à l'origine de l'extermination du peuple juif auquel il se sentait profondément lié. Ainsi qu'il l'écrit dans L'individu et le monde social2 : « L'influence de l'Holocauste sur ma propre psyché donna toute son impulsion à mon intérêt pour l'obéissance et détermina la forme particulière sous laquelle je l'ai étudiée ».
Il est remarquable de souligner qu'à la même époque très exactement où germait dans son esprit le projet d'expérimenter la soumission à l'autorité, Adolph Eichmann était enlevé (le 11 mai 1960) de son domicile à Buenos Aires par des agents des services secrets israéliens, le Mossad. Emmené à Jérusalem, il sera jugé et condamné à mort pour son rôle dans l'organisation logistique de l'extermination de six millions de Juifs. Le procès débuta en avril 1961 et se déroula durant ces mois où Milgram – les premières expériences furent conduites aux mois d'août et de septembre - découvrait avec effroi la capacité humaine à obéir à une autorité destructrice, dès lors qu'elle est considérée comme légitime. Eichmann fut pendu peu avant minuit le 31 mai 1962, quatre jours après que Milgram ait achevé son étude sur l'obéissance.
Dans la Préface à la deuxième édition française de Soumission à l'autorité Milgram établit clairement le lien entre ses propres recherches et le fait qu'il se soit « surtout intéressé aux évènements de la Seconde Guerre mondiale, particulièrement aux atrocités commises par les nazis. » Au premier chapitre, il précise : « Avec un souci de rendement comparable à celui d'une usine de pièces détachées, on a construit des chambres à gaz, gardé des camps de la mort, fourni des quotas journaliers de cadavres. Il se peut que des politiques aussi inhumaines aient été conçus par un cerveau unique, mais jamais elles n'auraient été appliquées sur une telle échelle s'il ne s'était trouvé autant de gens pour les exécuter sans discuter […] L'extermination des Juifs européens par les nazis reste l'exemple extrême d'actions abominables accomplies par des milliers d'individus au nom de l'obéissance. » De fait, ce qui fit des expériences conduites par Milgram une expérience-choc, une des plus troublantes et, certainement la plus connue, de toute l'histoire de la psychologie sociale moderne, c'est qu'elles révélèrent, au cœur de la nature humaine, une propension effrayante des individus à obéir, dans certaines circonstances, à une autorité qui leur donnait ordre d'infliger de terribles souffrances à une victime innocente : « C'est peut-être là l'enseignement essentiel de notre étude : des gens ordinaires, dépourvus de toute hostilité, peuvent, en s'acquittant simplement de leur tâche, devenir des agents d'un atroce processus de destruction. » Milgram voyait là une illustration empirique incontestable du paradigme de la « banalité du mal » qu'Hannah Arendt avait exposé, en 1963, dans son livre controversé sur Eichmann. Le scientifique rencontrait la philosophe dans la mise en évidence d'une vérité anthropologique universelle qui ne cesse, aujourd'hui encore, de nous surprendre et de nous inquiéter. Mais comment Stanley Milgram en était-il arrivé là ?

Une mise en scène sophistiquée

L'expérience sur l'obéissance, telle que nous la connaissons aujourd'hui dans sa forme finale, avait été précédée, fin novembre début décembre 1960, par une série d'études pilote conduites avec une vingtaine d'étudiants de l'université de Yale. Dans une lettre adressée au Bureau de la Recherche Navale (Office of Naval Research), que Milgram avait écrite afin d'obtenir un financement public à ses recherches, il en avait clairement décrit le protocole de base : « Les sujets croient qu'ils participent à une expérience sur l'apprentissage humain […] Le sujet actionne un panneau de commande, consistant en une série de commutateurs, disposés en ligne. Le commutateur à gauche est étiqueté « 1. Choc très léger » ; … le commutateur à l'extrême droite « 15. Choc extrême : danger ». Ce panneau de commande permet au sujet A (le sujet naïf) d'administrer une série graduée de chocs électriques au sujet B (la victime). Il va sans dire que le sujet B, la victime, ne souffre pas en réalité, mais est un complice de l'expérimentateur. Le sujet A l'ignore et croit qu'il administre réellement des chocs au sujet A.
A mesure que l'expérience sur l'apprentissage continue, le sujet reçoit l'ordre de délivrer des chocs de plus en plus élevés. Les résistances internes devenant plus fortes, à un certain moment, il refuse de continuer l'expérience. Le comportement antérieur à cette rupture, nous le considérerons comme obéissance, en ce que le sujet exécute les ordres de l'expérimentateur. Le point de rupture est l'acte de désobéissance. »
Le générateur de choc avait été fabriqué en une semaine par les étudiants de Milgram. Lorsque les premières expériences furent menées, sous cette version encore assez rudimentaire, les résultats furent pour tous une source de grand étonnement. Ainsi que lui-même le rapporte : « Il y avait un sentiment général que quelque chose d'extraordinaire était arrivé ». En substance, ce que Milgram venait de découvrir, c'est que, contre toute attente, des personnes à qui étaient données ordre de commettre des actes contraires à leurs plus profondes règles morales étaient disposées à obéir à ces ordres, tout en manifestant de réels signes de tension et d'anxiété ; de même étaient-elles parfaitement convaincues de la réalité de l'expérience, étant certaines qu'elles délivraient des chocs électriques extrêmement douloureux. Le rapport que Milgram fit auprès de l'organisme gouvernemental dont il avait sollicité le soutien était suffisamment saisissant pour qu'il obtienne un financement de plus de vingt-quatre mille dollars pour poursuivre ses recherches. Des résultats aussi surprenants méritaient, en effet, d'être confirmés et Milgram avait désormais à l'esprit un projet d'une toute autre ampleur. De fait, ce sont plus d'un millier de personnes, de sexe masculin (à une exception près), appartenant à toutes les couches de la société, qui, dans les mois suivant, allaient participer à son étude sur l'obéissance.
Milgram se mit aussitôt à la tâche. Entre juin et juillet 1961, le laboratoire fut installé dans les locaux de l'université, les volontaires recrutés par petites annonces dans le journal local et par courrier afin de participer (prétendument) à une étude scientifique sur la mémoire (un dédommagement horaire de 4 dollars 50 était proposé, une somme largement supérieure au salaire minimum), les procédures établies, les scripts rédigés, les voix de la victime, allant des premières plaintes jusqu'aux supplications déchirantes qu'on la laisse sortir, pré-enregistrées, une machine factice, de bien meilleure facture que la précédente, enfin construite. D'une longueur de un mètre sur quarante centimètres à peu près de largeur et de profondeur, son aspect avait quelque chose de sobre et d'inquiétant : une série de trente commutateurs étaient disposés en ligne, assortis d'indication sur le niveau des chocs délivrés (de 15 volts à 450 volts) et sur leur intensité (de « faible » jusqu'à « danger : choc sévère »), un son bourdonnant se déclenchant .à chaque décharge, alors que l'aiguille du voltamètre se déplaçait sur le cadran situé en haut à droite de l'appareil et que deux petites lumières bleu et rouge s'allumaient. Une plaque de fabrication rehaussait la vraisemblance de l'appareil : « Générateur de choc, Type ZLB, Société Instrument Dyson, Waltham, Mass, Sortie 15 – 450 volts ». Le laboratoire ouvrit ses portes le 7 août.

Dans le huis-clos de ces pièces allait se jouer un drame dont les acteurs seront les uns ignorants du scénario, alors que les autres en connaitront la teneur véritable. On reprochera vivement par la suite à Stanley Milgram d'avoir manipulé à leur insu les sujets naïfs qui se sont portés volontaires pour son étude. Mais il s'en défendra, arguant que s'ils étaient bel et bien ignorants des aspects réels de l'expérience, un tel subterfuge n'avait rien d'une duperie malfaisante. Du reste, ainsi que le remarque Thomas Blass : « Une expérience de psychologie sociale bien exécutée tient généralement tout autant de la dramaturgie et de la mise en scène que des principes de la méthode scientifique. »
Dès leur arrivée dans le laboratoire, les sujets étaient introduits auprès de deux hommes : le premier, un américain d'origine irlandaise de quarante-sept ans à l'allure rondouillarde et sympathique, « Mr Wallace », était soi-disant un autre volontaire – en réalité, il s'agissait d'un des deux assistants de Milgram (son vrai nom était James McDonough) qui allait jouer le rôle de « l'élève » (Learner) - par la suite, c'est par cette qualité anonyme qu'il sera appelé ; l'autre, le second assistant de Milgram, un homme de trente et un an au maintien sec et austère, John Williams, se présentait, revêtu d'une blouse grise, comme le responsable qui allait diriger l'expérience (désormais appelé « l'expérimentateur »). Les sujets se voyaient expliquer par ce-dernier qu'ils devaient participer à une étude sur la mémoire – ce qu'ils savaient déjà. Mais ce qu'ils ignoraient et qu'ils découvraient à cet instant, c'est qu'à celui qui tiendrait la place du « moniteur » (Teacher), il serait demandé de punir par l'envoi de décharges électriques croissantes toute erreur commise par l'élève dans la répétition d'une séquence de mots, conformément à l'idée que l'usage de la sanction favorise les facultés de mémorisation. A ce stade, aucun sujet ne protesta contre les modalités de l'expérience ni ne refusa d'y participer. Puis l'expérimentateur procédait au tirage au sort pour savoir qui des deux tiendrait l'un ou l'autre rôle. Le tirage était truqué de telle sorte que seul le sujet naïf se voyait attribuer la fonction de moniteur. L'élève était ensuite installé sur un fauteuil métallique, les poignets fixés par des attaches et reliés à des électrodes. Pour s'assurer que le sujet ne mettrait pas en doute la réalité de l'expérience, il recevait une faible décharge de 45 volts. Dans les faits, c'est la seule décharge qui devait être effectivement envoyée au cours de l'expérience, ce que bien sûr le sujet ignorait. Celui-ci était enfin placé devant le générateur de choc dont le fonctionnement lui était expliqué. L'expérience pouvait désormais commencer.
La mise en scène était si parfaitement orchestrée qu'aucun sujet ne pouvait soupçonner que la prestigieuse université à laquelle il avait accordé sa confiance l'avait insidieusement dupé en lui dissimulant les règles du jeu auquel il s'apprêtait à se livrer. Lui aurait-on expliqué qu'il était attendu de lui qu'il refuse d'obéir aux ordres d'envoyer des décharges électriques à une victime innocente et non qu'il agisse en exécuteur docile, sans doute le comportement du plus grand nombre aurait-il été différent. Mais les leçons de la soumission à l'autorité et de l'obéissance destructive auraient été perdues et nous manquerions aujourd'hui d'une clé cruciale pour mieux comprendre les facteurs qui, dans certaines circonstances, poussent des hommes ordinaires à se comporter avec une malfaisance insigne. Car, de fait, c'est bel et bien ainsi que les acteurs de l'expérience Milgram ont agi, quoique ce soit selon des proportions très différentes selon les variables introduites.
[A suivre...]
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