On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

lundi 16 avril 2012

Conférence sur le scrupule

Texte de la conférence, prononcée la semaine dernière, à l'Ecole des Hautes Etudes de la Décision*, intitulée "De l'engagement à la transgression : la question du srcupule" :

Le scrupule est un tourment que seul connait l'être « moral » ou religieux. Le méchant, qu'il soit cruel, cynique ou qu'il s'agisse d'un individu tout simplement égoïste, ou encore l'homme systématique, ne l'éprouve jamais. Mais l'homme désireux de faire le bien ou d'être fidèle à Dieu, peut-il, en raison même de son exigence, y échapper, je veux dire en ce monde ?

Le gouvernant et le mystique

C'est surtout dans la littérature spirituelle, la littérature de témoignage où l'âme livre ses inquiétudes, peut-être pour un rien, un détail, un « petit caillou » (tel est le sens de scrupulus qui vient de scrupus, rocher) que le scrupule a été porté à son incandescence, parfois névrotique. Mais lorsque cette notion m'est venue à l'esprit – c'était ici lors d'un précédent cours – ce n'était pas à l'occasion de réflexions sur la spiritualité, mais en analysant le sens profond d'un texte où l'on n'a pas l'habitude de déceler la question du scrupule : le fameux chapitre XV du Prince de Machiavel. Dans ce passage célèbre où se résume un des aspects essentiels de sa pensée, le Secrétaire florentin écrit ceci : «  qui veut faire entièrement profession d’homme de bien, il ne peut éviter sa perte parmi d’autres qui ne sont pas bons. Aussi est-il nécessaire au Prince qui veut se conserver qu’il apprenne à pouvoir n’être pas bon, et d’en user ou n’user pas selon la nécessité ». Machiavel est connu pour avoir dit-on fait l'apologie du mal en politique, mais on oublie que cette leçon - et elle ne s'applique que dans certaines circonstances - s'adresse, non pas à un homme méchant, mais à un homme bon. A un gouvernant juste et honnête, doué d'une réelle conscience morale et d'un sens des principes, dont on n'attend qu'il ne se résolve au mal que parce qu'il d'abord éprouvé de profonds scrupules à taire ce que sa conscience lui révèle.
Il est particulièrement révélateur que ce soit chez auteur, où la morale est absente, que l'on trouve une voie d'entrée particulièrement pertinente. Il est plus surprenant encore qu'un lien puisse être établi entre Machiavel et les mystiques à propos du scrupule. En réalité, il est dans l'ordre des choses qu'il en soit ainsi. Le scrupule ne se révèle que lorsque la loi et que Dieu se retirent. Il est remarquable que le gouvernant honnête retrouve ici le mystique dans une expérience commune, qui va bien au-delà de ce que vient à l'esprit lorsqu'on parle du scrupule. Pourrait-il en être de même pour le décideur économique ? Bien sûr que oui ! Le scrupule ne pas être pensé, dans sa profondeur, si on méconnait ce silence de la loi et de la norme. Le scrupule, pour qui l'éprouve vraiment, n'a rien à voir avec la transgression (de la loi ou de la norme). Il se manifeste, au contraire, dans le vide de la morale et le silence de Dieu. Ou pour le dire plus simplement, si nous éprouvons du scrupule à faire quelque chose, et c'est généralement le mal, une souffrance, ce n'est pas parce que nous savons ce que la norme nous dit de faire, et que nous hésitons à l'appliquer dans le cas présent. Cette forme molle du scrupule est une histoire qu'on se raconte pour apaiser notre conscience. En fait, la norme ne nous dit rien du tout, ne nous éclaire nullement sur ce que nous devons faire dans cette circonstance là : nous sommes face à un choix et nous sommes seuls.
Ce qui apparaît dans le scrupule, c'est l'angoisse de la responsabilité et la culpabilité.
Songez au prince machiavélien : s'il ne fait pas ce que la situation requiert, il perd le pouvoir, et donc il fait mal. Inversement, s'il commet le mal nécessaire – et cela ne pourra toujours, pour personne, être évité -, il le paiera du tourment de sa conscience, ce qui est aussi une autre sorte de mal. Donc qu'il préserve son innocence ou qu'il la souille, qu'il sauve son âme ou qu'il la ruine, il ne peut échapper à des conséquences désastreuses ou bien personnelles ou bien collectives. Et cela, il le sait à l'avance. C'est pourquoi l'expérience du scrupule est une expérience de la faute et de la culpabilité. Ce n'est pas sans raisons que les hommes qui ont parlé profondément du scrupule sont des penseurs  ou des théologiens protestants (Kierkegaard, Boenhöffer par ex.)

Donner à la notion tout son sens

Devrait-on écrire une pièce de théâtre dont le thème serait le scrupule, pourrait-on se contenter d'y voir une courte hésitation sans enjeu véritable ? Quelque chose de mineur, et qui appelle à passer outre. Si tel était le cas, il n'y aurait tout simplement rien à en dire. Il faut donc donner à cette notion son sens le plus grave, le plus théâtral. On dira, ce n'est que de la spéculation ou, pire encore, de la littérature. Mais ce à quoi la littérature nous ouvre, bien plus que la philosophie, c'est à l'exploration de ce qu'il advient de l'âme humaine lorsqu'elle est confrontée à des situations singulières et à des êtres uniques. Or le scrupule s'éveille lors de l'application de la norme générale et impersonnelle, à un cas particulier. C'est ce qui explique la place qu'il occupe dans la casuistique.
Pour plus de clarté, nous parlerons ici du scrupule qui précède l'acte. Non de l'examen de conscience, à laquelle les morales antiques et les spiritualités nous invitent, selon une forme plus ou moins expiatoire. Dans tous les cas, le scrupule nous met devant, mais devant quoi ? Devant les exigences de la morale ? Il convient de voir les choses de plus près.
La morale est faite de prescriptions qui nous disent ce que nous devons faire, que nous le voulions ou non. Voyez chez Kant. Où donc pourrait-on trouver dans son système du devoir et de l'impératif catégorique place pour le scrupule ? C'est seulement lorsque les principes font défaut que se révèle cette forme singulière, peut-être la plus haute de la responsabilité, lorsqu'elle prend conscience d'elle-même et du fardeau qui est le sien. De même que la transgression est « ce qui concerne la limite », comme l'écrit Michel Foucault [2012, p. 16], le scrupule est une hésitation, une suspension de l'action alors qu'il est déjà trop tard : nous nous sommes déjà trop avancé, à la limite précisément mais de quoi ? De la faute ? Du péché ? Du mal ? Mais où est-il ? Qu'est-ce qui le distingue du bien ? Le sait-on en ces cas ? C'est tout le problème.

Une expérience fondatrice

Ce qui ici fait vaciller l'assurance des réponses données et des principes établis, c'est l'incertitude, non pas le doute qui est encore un produit de la raison et qui est fait d'objections appelées à être résolues et levées. Car il y a bien de la différence entre le doute (qui est rationnel) et le scrupule, qui est d'une tout autre nature. Celui-ci a-t-il seulement un objet ? Ou bien est- ce une expérience éminemment « subjective » du sujet moral lorsqu'il ne sait plus ce qu'il soit faire, ce qui est bien ou mal ou, pire encore, lorsqu'il n'est d'autre alternative qu'entre le mal et le pire ? Les situations qui engendrent un tel sentiment ne sont nullement définies par des traits objectifs. Ce qui pour l'un est cause de scrupule ne l'est pas l'autre, et c'est là une expérience singulière où il en dit plus de lui-même que de la réalité du monde. C'est toujours d'un individu que l'on juge qu'il est « sans scrupule » : la situation n'est jamais une excuse à ce défaut. Une corde sensible lui manque, et c'est son absence de sensibilité morale que l'on dénonce, non un état de fait. Pourtant, l'expérience du scrupule, dans sa subjectivité radicale, a aussi une vertu révélatrice. En elle se manifeste l'imperfection du monde tel qu'il est, de sorte qu'elle s'ouvre à une dimension métaphysique qui est de l'ordre du scandale. Dans un monde parfait, il n'y aurait nul besoin d'une pareille vigilance. Elle n'existerait tout simplement pas. Pour toutes ces raisons, le scrupule n'est pas simplement un mauvais moment à passer, une hésitation passagère, vite oubliée à mettre au compte de la pusillanimité, l'expression bénigne de notre lâcheté. Une faiblesse à surmonter due à un manque de courage. Sans quoi, c'est seulement une histoire que l'on se raconte, pour se mettre à l'abri de toute mauvaise conscience. On s'ébroue et on y va. Prise au sérieux, cette expérience – car c'est bien d'une expérience fondatrice dont il s'agit – demande au contraire une véritable force d'âme, une authentique présence à soi. C'est pourquoi elle est si peu comprise, et rarement partagée. De fait, celui qui la connaît est un homme seul et tout l'appelle à ne pas tant s'attarder, à ne pas tant « s'en faire », comme on dit. Mais pour lui, et pour lui seul, il en va autrement : ce qui, pour les autres, va de soi, les choses à faire et qui s'inscrivent dans un système d'évidences – tous ne font-ils pas de même ? n'est-ce pas ce que la situation requiert ? l'ordre à obéir, la décision à exécuter - est soudain suspendu à une question et là où il avait clarté, ce n'est plus qu'obscurité, alors même que l'exécutant de la nécessité devient l'acteur perdu de sa propre liberté. Et il entre en résistance. Avec les autres, avec ce que le monde demande de lui. On l'aura compris, ce n'est pas en l'air, avec désinvolture, que l'on doit parler du scrupule. Il faut donner tout son sens à ce qui se joue ici, aux confins de l'éthique et de la métaphysique, alors que la règle fait défaut et que seule s'avance la conscience d'une responsabilité personnelle qui sera sans excuse.

Le vide moral et la responsabilité éthique

Avoir des scrupules, c'est éprouver, face à la nécessité de l'action, le vertige infini du possible lorsque la limite – la loi, Dieu ou la norme – s'efface et que la responsabilité est portée à son comble, puisque l'on sait d'avance que l'on n'échappera pas à l'obligation de rendre des comptes – serait-ce à soi seul – et que le mal ne peut être évité.
Le scrupule n'est pas un rapport aux choses qui demandent simplement d'être traitées avec précaution, mais une relation à une ou plusieurs personnes qui devront être considérées dans leur singularité, non comme des cas. Lorsque le mal est justifié au nom de la nécessité, s'agirait-il, comme dans la logique utilitariste de l'intérêt du plus grand nombre, il n'y a pas de place pour le scrupule. Il n'apparait que dans le retrait de la loi et de la rationalité calculatrice, par exemple économique. C'est pourquoi nous le plaçons face à une instance, non pas vacante, mais silencieuse. Et c'est dans le silence de la loi que le scrupule se révèle comme une expérience éthique fondamentale, celle de la responsabilité et du souci. Parce que cette responsabilité personnelle, absolument personnelle, est éprouvée de tout son poids, elle suspend l'action, la retient comme au-dessus du vide. Le scrupule n'est pas un moment entre l'engagement et la transgression. Tout d'abord, parce que nous sommes d'ores et déjà engagé, et que nous ne pouvons plus reculer. Ensuite, parce qu'il ne s'agit pas de violer une loi, ce qui est encore une manière d'affirmer son existence. Ici, elle fait défaut. Ce n'est pas qu'on ne la connaisse pas ou qu'elle soit absente, au contraire. Elle est bien là, mais le fait est que, en l'occurrence, le cas lui échappe. Le scrupule n'est pas l'atermoiement devant la nécessité de commettre une action que la loi réprouve. Il ne s'adresse à la norme que l'on s'apprête à transgresser, à la manière d'un ultime hommage. La loi n'a rien perdu de son caractère de contrainte, mais elle ne dit rien de ce que nous devons faire. Ou pour le dire autrement, Dieu est là, mais c'est un grand taiseux.
Adam n'a pas éprouvé de scrupule à transgresser l'interdit divin. Il s'est soustrait au regard de Dieu. De là son péché. A l'inverse, Abraham n'a pas non plus éprouvé de scrupule à exécuter l'ordre de sacrifier son fils. Dieu lui a parlé - « Me voici » [Genèse, XII, 1] - et, à sa folle commande, il a obéi. Et c'est un exemple de foi absolue. Dans l'expérience du scrupule, il n'y a ni interdit ni ordre, mais le vide du retrait de Dieu, de la loi et de la raison, et le mal inévitable.
Quel est de tous les personnages des évangiles le seul qui éprouve des scrupules, qui soit averti du sens de ce qu'il s'apprête à faire et qui hésite ? Je vous laisse le soin de répondre. Mais, pour moi, la réponse est claire et elle jette une lumière sur cet acteur dont seul un romancier de génie, Mikhaïl Boulgakov, devait explorer dans Le Maître et Marguerite les méandres intérieurs.
Si l'on suit la typologie wéberienne, le scrupule ne relève ni de l'éthique de la conviction, où il s'agit seulement d'être fidèle à sa conscience, ni de l'éthique de la responsabilité où il faut bien compter avec les rudes nécessités du monde. Il loge dans le conflit des deux, qui est insoluble parce que la raison est impuissante et qu'au ciel des valeurs les dieux sont en guerre. Et c'est alors le terrible face à face, avec soi, avec les autres, et, que l'on soit ou non croyant, avec Dieu aussi.
La nécessité d'agir s'impose, mais à la manière paradoxale d'une nécessité qui pourrait ne pas être, d'une nécessité contingente, peut-on dire, si l'on ose l'oxymore. C'est pourquoi, il n'est aucune notion qui dise mieux ce qui signifie cette expérience que l'angoisse, la perception tout à la fois de l'effondrement des valeurs et du vertige où la liberté du vouloir s'éprouve comme possibilité et comme faute . Car il ne faut pas se tromper, avoir des scrupules, ce n'est pas vouloir préserver son innocence : celle-ci est déjà perdue. Un être parfaitement innocent, l'homme à l'état de nature selon Rousseau, n'éprouve pas de scrupule : il ne sait pas que le mal existe. Sans quoi, de quelle innocence s'agirait-il ?

Mystère du sens ou mystère de l'amour ?

Quelle profondeur éthique pourrait-on donner au scrupule s'il s'agissait seulement de garantir la pureté de sa conscience ? Toutes les philosophies morales qui, depuis Platon jusqu'à Bentham, en passant par Kant et les stoïciens, visent à mettre l'homme à l'abri de l'angoisse et de l'incertitude ont construit des systèmes qui excluent la possibilité même du scrupule. Et parmi celles-ci, la plus désireuse d'en finir avec ce vertige de la responsabilité est l'utilitarisme, cette mathématique morale qui s'en tient au calcul des plaisirs et des peines d'où le mal est évacué.
Quel scrupule pourrait-on éprouver à pratiquer la torture si l'aveu qu'on obtient fera échapper des dizaines, des centaines, peut-être des milliers de vies innocentes, celles d'enfants surtout, à une mort imminente ? Dans le calcul des coûts et des bénéfices, le prix est nul et il n'y a pas lieu de tergiverser. Et le dirigeant qui appliquera ce que la rationalité économique exige, le licenciement d'employés en vu de sauver l'entreprise, ce serait à tort qu'il hésite. Le bien du plus grand nombre l'emportera, et celui qui proteste du sacrifice qu'on exige de lui n'est qu'un fieffé égoïste. Au royaume du meilleur des mondes possibles qu'ordonne le Grand Calculateur, c'est en vain que Candide s'interroge et que Voltaire proteste. Pourtant quiconque a éteint en soi le sens aigu du scrupule pour se faire l'exécuteur inflexible de la nécessité, sous quelque forme qu'elle se justifie, se prépare déjà à l'être l'artisan du pire mal qui soit, le mal individuel qu'exclue le bien général. Tel est l'homme systématique, et c'est un monstre.
Entre le stade éthique où l'homme se choisit lui-même et le stade religieux où il se place sous le regard de Dieu, où donc l'inquiétude du scrupule se loge-t-elle ? Si l'on suit le grand philosophe danois, Sören Kierkegaard, seul le christianisme (non la chrétienté) développe en nous un tourment aussi profond et essentiel. « Le christianisme, écrit-il, est l'inquiétude la plus grande, la plus intense possible : on ne peut en imaginer une plus grande ; il veut inquiéter l'existence humaine dans son fondement, tout faire éclater, tout briser ».
Aussi la vraie question sur laquelle il nous faut terminer, mais non conclure, est de savoir si le scrupule, pris au sérieux, comme nous avons tenté de le faire, peut s'éveiller en nous sans une profonde conscience spirituelle. Peut-être la conscience éthique ne suffit-elle pas. Il faut que repères, principes et normes aient volé en éclat pour que ne reste ce qui dans le scrupule est l'exigence ultime : la délicatesse de l'âme qui est saisie par un amour infiniment plus grand qu'elle. Sans quoi, eh bien, on peut toujours passer outre. La dernière question en somme est de savoir si le scrupule s'enracine dans la conscience de notre responsabilité et le mystère du sens ou si ce mystère est en réalité celui-là même de l'amour. Là seulement se conjuguent la responsabilité la plus haute de l'homme laissé à sa liberté – sans quoi de quel amour parlerait-on ? - et l'inquiétude la plus intense de lui faire offense.

_______ Bibliographie :

Anti-Climacus, édité par Sören Kierkegaard, Exercice en christianisme , traduit du danois par Vincent Delecroix, Paris, Editions du Félin, 2006 Foucault Michel, Préface à la transgression, Nouvelles éditions Lignes, 2012.

** Michel Foucault, Préface à la transgression, Lignes, 2012.

11 commentaires:

Sébastien a dit…

Pour donner raison à Nietzsche qui affirme qu’on ne pense bien qu’avec ses pieds, j’aime me promener mon esprit et mon corps dans des allées discrètes et fleuries du Champs de Mars. Des gros cailloux empêchent les voitures d’emprunter ces chemins pour piétons mais ces derniers se ravissent de la présence des pierres qui leur permettent de s’assoir quelques instants et qui, par ailleurs, brisent la monotonie de la marche droite.
Découvrant avec intérêt l’étymologie du mot « scrupule », ce caillou de la conscience qui rend le chemin moral moins lisse, je me demande s’il est immoral de considérer que le rocher, à bon droit, doit empêcher les indésirables véhicules (ceux dont les agissements grossièrement immoraux se heurtent à la roche du regret) mais qu’il agrémente (sans culpabilité) la vie de l’individu équilibré et vertueux, engagé et responsable. Pour le dire autrement : le scrupule pourrait-il être cette exigence morale débarrassée de l’austère culpabilité. Celle qui barre la route des salauds potentiels mais qui n’empoisonne pas celle du commun des mortels. L’examen de conscience à la mode antique, comme exercice spirituel, peut-il se penser sous un mode vierge de toute logique expiatoire ?
Sébastien

Marc Kons a dit…

Ne dit-on pas "agir scrupuleusement" pour "agir avec exactitude"? En ce sens, le scrupule serait une prise de conscience de n'avoir agi qu'approximativement, mécaniquement, sans avoir réfléchi aux tenants et aboutissants de l'action, aux conséquences. L'individu "sans scrupule" serait donc d'abord l'inconscient ou l'ignorant, celui qui ne sait pas vraiment ce qu'il fait, celui qui ne se pose pas trop de questions...

abbas echraghi a dit…

A travers ces lignes c’est tout le théâtre du monde qui se dévoile. Un monde déterminé et déterminant, et un homme que contre toute détermination réclame, mais aussi assume sa différence, sa liberté. Cette liberté se manifeste aux confins de l’éthique et de la métaphysique, là où précisément tout motif mondain a été déjoué, et il n’y a que la conscience d’une responsabilité personnelle qui dans une pureté extraordinaire entre en devant de la scène. Ce niveau élevé de la moralité est marqué donc par une absence flagrante et presque totale de contenu sensible. Sa matière et paradoxalement la forme de la liberté, si l’on se veut kantien. Atteindre ce niveau, expérimenter le scrupule ne demande qu’une chose : être désireux du bien, être moral. Le théâtre du monde prend en charge l’assurance d’avènement d’un tel état, puisque notre monde est scandaleusement imparfait.
Dans le silence de la morale et de Dieu, c’est un homme seul qui à travers une épouvantable expérience légifère ; ça pourrait être autrement ?

Emmanuel Gaudiot a dit…

J'aime beaucoup votre commentaire Sébastien, comme j'aime l'étymologie du mot "scrupule"; l'idée qu'un petit caillou peut stopper la grosse machine du monde le "ce-qui-va-de-soi" nous ramène au mythe biblique de David contre Golliath. Ce qui est saisissant aussi, c'est cette solitude que vous décrivez, Michel, et que j'interprète comme, non pas thétique, mais pré-thétique: comme cela qui produit le refus, un réflexe de soi (dans une forme qui précède même le "soi") et qui empêche le monde de l'envahir, ce monde qui n'a de seule justification que sa nécessité ; le monde butte sur le scrupule, avant même que la raison n'opère. Le bruit que fait le monde qui butte sur le scrupule réveille la raison...puis la raison taille ce caillou à sa convenance : il est Dieu, il est morale, ou un peu de deux. Merci.

fabienne martin a dit…

Le scrupule est une expérience de soi-même, d’une moralité qui ne concerne que soi. Le scrupule est ce moment où toute action est suspendue. S’il s’agit d’une expérience de la liberté, il s’agit d’abord d’une expérience de la responsabilité et par là-même du fardeau de la liberté. Eprouver du scrupule ne se fait que lorsque nous sommes déjà engagés dans une voie pourtant. Le scrupule c’est peut-être déjà le poids de ce sentiment d’introduire notre propre choix moral dans le monde et de l’imposer à autrui. Le scrupule c’est être soi, s’arrêter sur sa propre morale en dépit de la morale en vigueur.

kleinhans Parzyjagla Charlotte a dit…

J'aime également beaucoup le commentaire de Sébastien.
Ce que je retiens personnellement c'est que le scrupule serait en chacun les limites au-delà desquelles il semble impossible d’agir, ou dans l’inconnu qu’annonce un choix, cette suspension. Parce que si cet état se joue en dehors de l’éthique ou de la morale proprement philosophiques, en tout cas au sein desquelles il ne peut trouver les éléments d’une réponse, c’est que le scrupule est pour chacun l’expérience nous poussant hors de soi ; et pour un temps hors du système. C’est bien le frôlement ou le passage des limites, parce que l’homme est non seulement seul face à lui-même, mais tout autant au monde. Pourtant il semblerait bien que ce soit la condition à la révélation d’un sujet qui s’invente, autant qu’un esprit, voire une valeur — et dans l’épreuve surmontée la plus grande création. C’est pour employer une image, comme l’éclaireur qui précède le groupe, avec toute sa vigilance exacerbée, ne se référent par dépit qu’à la force de son instinct, mais ici dans le déploiement d’une écoute intérieure ; à cela près que cela veuille s’inscrire à une hauteur d’instance qui soit le souci de l’autre. Loin les prérogatives de l’utilitarisme qui sacrifierait à la majorité. Il y a une exigence derrière l’état du scrupule qui aurait à voir avec le silence de dieu ou les inquiétudes de l’amour — et comme nous sommes sommés d’y répondre de toute notre intégrité.

Guillaume Silhol a dit…

Ce post très instructif et les commentaires intéressants sur le scrupule m’incitent à apporter ma pierre… Effectivement, l’ambiguïté du scrupule tient à sa réticence à être systématisé, et à sa place de garde-fou pour les limites, liées à des actions passées et présentes. Dans son roman La Lettre écarlate, Nathaniel Hawthorne montre bien qu’il y a de coïncidences que ponctuelles entre le scrupule et son établissement social : les vrais héros de la morale sont la femme adultérine et le pasteur, responsable avec elle et inquiet pour le bien-être de la fille issue de l’acte illégitime, non les dignitaires puritains de Boston, soucieux d’ordre et de pureté apparente davantage que de conscience. Mais c’est Hawthorne qui fait preuve du plus grand scrupule, engagé dans la critique par la fiction de la persécution des quakers et des procès pour sorcellerie menés par ses aïeux venus d’Angleterre ; comme si, en presbytérien de sensibilité plus unitarienne, à la manière de Melville, il n’était plus puritain mais gardait le nom sans avoir souscrit à un autre système moral.

Le problème, comme le soulignent le post mais également le commentaire de Sébastien, est la tendance à faire du scrupule un principe systématique de morale, ce à quoi la chrétienté a réussi dans les versions du catholicisme intransigeant et du calvinisme anglo-saxon. Passer de la responsabilité comme sentiment moral à des pratiques qui font de l’homme une « bête d’aveu », pour reprendre l’expression de Michel Foucault, c’est certainement dénaturer l’inquiétude, et la rendre impuissante face à l’institutionnalisation de pratiques perverses. En rajoutant l’individualisme, le principe est presque le même entre le couple Inquisition-pilori et la « cage de fer » moderne chère à Max Weber. C’est certainement pourquoi des bourreaux se piquent d’une exigence morale élevée, en-dehors des heures du service. « Voilà qu’apparaissent les bâtards sécularisés de la théologie chrétienne, à savoir la philosophie existentielle et la psychothérapie, qui prouvent à l’homme sûr de soi, content et heureux, qu’il est en réalité malheureux et désespéré sans vouloir en convenir, qu’il se trouve dans une misère qu’il ignore et de laquelle eux seuls peuvent le sauver. Où il y a de la santé, de la force, de la sécurité et de la simplicité, ils flairent un fruit succulent qu’ils peuvent ronger ou dans lequel ils déposent leurs œufs pernicieux. Ils prennent à tâche de pousser l’homme au désespoir, et alors ils ont gagné. Tel est le méthodisme sécularisé. Qui atteint-il ? Un petit nombre d’intellectuels, de dégénérés, d’êtres qui se croient ce qu’il y a de plus important au monde et qui, pour cette raison, aiment à s’occuper d’eux-mêmes. L’homme simple qui passe sa vie à travailler, à vivre dans sa famille et, certainement aussi, à faire des écarts, n’est pas touché. » (Dietrich Bonhoeffer, Résistance et soumission)

Mais ne faut-il pas non plus, en dissociant le scrupule de ses fragments infidèles, revaloriser la place des relations dans la pensée morale des fautes commises? Dans Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt rappelle que le pardon et la faculté de promesse sont deux voies complémentaires de restauration de la responsabilité dans les relations entre personnes. S’il est risible de parler de promesses en période électorale et obscène de vouloir pardonner ce dont nous ne sommes pas victimes, si comme le dit Derrida tout ajout au pardon, même sous la forme de commission Vérité et réconciliation, en fait toute autre chose que le pardon, est-ce que nous ne devrions pas en parler sérieusement en public? Notre justice institutionnelle ne juge que des individus au nom de la collectivité ou tient lieu de réparation pour des victimes, mais elle devient davantage un réceptacle de la méfiance (peines planchers, …) qu’un moyen de restauration de la confiance. La faute politique n’est-elle pas justement d’avoir souvent dissocié la responsabilité de la réparation, de ne garder que le cilice et les cendres, pour écarter la libre poignée de mains?

Cordialement,

Guillaume Silhol

Jean Tellez a dit…

Cher Michel Terestchenko, votre conférence est admirable. Je l'ai méditée mot à mot. Je retiens trois idées capitales : 1."Le scrupule ne se révèle que lorsque la loi et que Dieu se retirent". 2. L'expérience du scrupule ne "dit rien de ce que nous devons faire" 3. Toutes les morales (du moins celles que vous citez) oublient le fondement éthique du scrupule.
Je crois en effet que cette singulière expérience d"hésitation (de "blocage", cf "petit caillou")face à quelque "devoir" ou "impératif", est exactement ce qui constitue notre pouvoir éthique. La référence à Kierkegaard est incontournable. Peut-être auriez-vous pu ajouter deux autres. Socrate s'interrompant soudainement dans le Phèdre, bloqué dans son irrésistible discours, comprenant qu'il parle mal de l'amour. Jésus et l'épisode de la femme adultère, où nulle leçon de morale n'est infligée aux lapidateurs; seulement : "que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre".
Si je pouvais ajouter quelque chose à votre si belle conférence, je dirais que le scrupule peut surgir (très énigmatiquement)dans une situation où il y a certitude éthique irrésistible ou, tout simplement, mouvement impétueux. Dans le Phèdre, Socrate est quasiment enchaîné mécaniquement à produire un discours sur l'amour qui rivalise avec celui de Lysias. Ce qui est ici irrésistible est la passion de l'émulation. Quant à l'épisode de la femme adultère, on ne voit que trop où est l'impétueux mouvement. Je crois que j'insisterais, allant d'ailleurs dans votre sens me semble-t-il, sur le caractère déconcertant, pour ne pas dire énigmatique du scrupule. On le voit mieux peut-être dans le cas de Socrate que dans celui de Jésus (mais il est vrai que dans ce dernier cas, nous sommes dans un cadre pédagogique et dramatique : Jésus doit impérativement répondre aux excités qui veulent du sang et leur fournir le blocage du scrupule; pour cela il faut leur parler de bien et de mal, les présenter tous à eux mêmes comme pécheurs)

michel terestchenko a dit…

Cher Jean,

Je suis infiniment touché par votre beau commentaire et heureux de votre appréciation si élogieuse. Un grand merci !
La figure énigmatique des Evangiles à laquelle je songeais, sans lever le voile, n'est ni Pierre ni Judas, mais... Ponce Pilate ! Et c'est étrange n'est-ce pas ? que ce soit lui qui incarne, non pas l'homme qui se lave les mains du crime, mais qui en éprouve du scrupule ? Du moins est-ce ainsi que je le vois.
Bien amicalement
Michel

Alexander a dit…

Votre conférence sur le scrupule est effectivement très intéressante et instructive. Je me demande simplement s'il ne faudrait pas aussi laisser une place à la réflexion sur les conséquences éthiques négatives que peut engendrer le scrupule. En effet, une personne scrupuleuse risque de ne pas faire le bien qu'elle pourrait. Dans ces cas où il faudrait agir avec une grande liberté, parce qu'on veut faire le bien dans la situation concrète, on risque d'être enchainé par les scrupules engendrés par des normes générales. Je m'explique mal, je le sens bien, mais en fait je voudrais juste exprimer mon sentiment qu'il peut y avoir quelque chose de nocif dans le scrupule.

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