On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mercredi 25 janvier 2012

De l'amour-propre

De nos intérêts, nous ne sommes pas toujours les défenseurs aussi attentionnés et scrupuleux que certaine axiomatique utilitariste le prétend. Nous pouvons les négliger ou nous en préocccuper assez mollement, surtout lorsqu'ils sont matériels seulement, et nous ne sommes pas toujours disposés à les garantir avec l'intelligence qu'il faudrait. Si nous ne prenons pas toujours intérêt à nos intérêts – et dans certaines circonstances, il est même étrange qu'il en soit ainsi - ce peut être pour mille raisons, et à ce relatif désintérêt se mêle parfois une bonne dose d'indifférence. Autant dire que celle-ci n'est pas forcément une qualité puisque elle faite, en ces cas, d'une part d'indolence, de paresse ou de distraction de l'esprit. Sur ce point, les êtres sont sans doute sujets à de grandes variations.
Il en est certains qui ne laissent rien passer, qui sont, à tout instant, prêts à dégainer leur calculette intérieure pour vérifier le bilan, débit-crédit, de leurs biens et s'assurer qu'ils ne sont pas lésés, au centime près. Mais sont-ils la majorité ? Je ne sais. Et, malgré l'étroitesse d'esprit ou le caractère un peu mesquin qu'une telle attention exige, il est probable qu'un spectateur impartial ne leur ferait pas toujours reproche de leur vigilance comptable puisqu'enfin, il n'y a rien de mal à compter ses grains et à remplir ses greniers. Il faut bien vivre après tout !
Quoiqu'il en soit, si nous ne sommes pas à tout instant des individus aussi calculateurs et rationnels que le prétendent les partisans de l'égoïsme psychologique, ce n'est pas parce que nous sommes aussi capables d'agir avec désintéressement (ce qui est, en effet, tout à fait exact) : nous pouvons tout simplement avoir la tête ailleurs parce que d'autres choses comptent pour nous qui nous préoccupent davantage. A tort ou à raison.
Mais il est une chose dont nous sommes invariablement sourcilleux : c'est l'image que les autres donnent de nous. Un simple mot de travers, une petite critique, une manière de ne pas faire attention à nous, sans qu'il soit nécessaire qu'elle soit méprisante, de nous négliger, de ne pas nous considérer et nous estimer autant, pensons-nous, que nous devrions l'être, une "bagatelle" en somme - l'expression est de Hobbes - une peccadille suffit à nous dresser sur nos ergots et à nous faire prendre les armes.
Quiconque dira du bien de notre personne, ou laissera croire qu'il en pense sera paré de toutes les vertus - à tout le moins ses défauts feront-ils l'objet de notre bienveillance ; et c'est tout l'inverse à l'égard de ceux qui ne témoignent pas à notre égard d'une semblable aménité. Et bien que la reconnaissance que nous recherchons avec un appétit si peu déguisé puisse être en réalité tout fait hypocrite ou intéressée, qu'elle n'ait rien de sincère ou d'authentique, qu'elle soit une manière frauduleuse de nous duper ou de nous flatter, nous nous contentons bien volontiers de cette fausse monnaie que nous empochons avec grand agrément. Comme il est difficile, à l'inverse, d'entrer dans les raisons de ceux qui nous critiquent !
Ce ne sont pas toujours nos intérêts que nous défendons. Notre amour-propre, par contre, est d'une susceptibilité si irascible que tout manquement, toute atteinte qu'on y portera, ne serait-elle rien de plus qu'une minuscule ride à la surface de l'eau, est une offense qui sera redressée avec toute la discipline qui convient. Tel est le grand ressort de la relation entre les hommes. De là vient que nous soyons si accueillants à la flatterie et si méprisants, si hostiles, envers ceux qui ne nous reconnaissent pas à notre valeur, enfin, à la haute idée que nous en avons.
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