On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

vendredi 5 juillet 2013

Notre espoir dans la richesse de la pluralité humaine

Voici la tribune publiée aujourd'hui dans La Croix, en réponse à la montée de l'intolérance. Tel est le sujet que le journal m'avait demandé de traiter, m'offrant ainsi la possibilité d'exprimer certaines idées que j'ai sur le cœur depuis longtemps :

La montée quotidienne des incivilités ordinaires, la violence récente des débats publics, l’exaspération qui se cherche d’absurdes boucs émissaires, les musulmans surtout, l’inquiétante montée de l’extrême droite et la tentation du repli identitaire, les causes immédiates de ces phénomènes sont connues : le chômage de masse, les angoisses de déclassement et de précarisation qui travaillent l’ensemble du corps social, l’échec de l’école et de l’université, qui accroît les inégalités, le délitement de la moralité publique – les «affaires», comme on dit –, le sentiment d’impuissance que donnent les politiques économiques face à la gravité de la crise, la difficulté, l’incapacité même des acteurs sociaux à s’entendre raisonnablement sur des solutions aux problèmes qui se posent à tous.
La société française a toutes les apparences d’une bête blessée, prise de convulsions. Le climat général de radicalisation et d’intolérance s’arrangera, espère-t-on, pour peu que la croissance revienne. Et l’on reste suspendu à l’annonce de cette improbable nouvelle comme la jeune femme éplorée dans le conte de Perrault : «Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?»
La dégradation sur tous les plans de la France, la hausse du PIB faisant défaut, est-elle aussi inévitable que l’exécution de l’épouse de Barbe Bleue, ses frères tardant à arriver ? Entre-temps, notre soleil a cessé de poudroyer et l’herbe de verdir. Notre modèle républicain, issu en grande partie de la construction jacobine de l’unité du corps social, fondé sur les principes abstraits de l’égalité et de l’intégration du citoyen, se transmettant par le récit national avec ses mythes romantiques – Jeanne d’Arc, les soldats de l’an II, de Gaulle –, ce modèle a vécu. La laïcité même s’égare dans une application faite de peurs et de soupçons.
Il est grand temps de s’affranchir de ces fictions et de s’ouvrir aux principes plus modestes d’une démocratie libérale, soucieuse de justice, accueillante – certaines conditions fondamentales étant respectées – aux droits de minorités, introduisant dans tous les domaines qui relèvent de l’intérêt général un débat public laissant place à la libre expression des opinions dissidentes.
À force de vouloir protéger notre identité et nos valeurs, nous avons fermé trop de portes. Être libéral en politique, c’est accepter sans se sentir blessé des modes de vie, des pratiques et des croyances, des tenues vestimentaires, des opinions qui sont différents des nôtres.
Et pourquoi faut-il non seulement les tolérer, mais les accueillir avec bienveillance et amitié dès lors qu’ils ne portent pas atteinte à la liberté des autres, à l’égal respect de chacun et à la sécurité de tous? Parce que ces pratiques et ces croyances comptent de façon essentielle pour les individus qui les partagent et que les respecter, c’est respecter leur dignité, en même temps que leur libre expression est un enrichissement de l’espace public, une manière, dirais-je, de le colorer.
Si nous voulons éviter à l’avenir des aventures politiques et sociales dangereuses, mettons notre espoir dans la richesse de la pluralité humaine plutôt que dans la hausse d’un taux qui ne viendra pas de sitôt. Faisons le pari de la confiance et de l’intelligence. Le repli sur soi et la crainte ne sont jamais les voies du développement humain, personnel et collectif.

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