On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mercredi 2 décembre 2009

Columbine

Plusieurs ouvrages ont été publiés dans les récentes années sur la tuerie qui eut lieu au lycée Columbine en 1999. Le dernier en date de David Cullen, intitulé sobrement Columbine, vient de paraître. L'auteur revient après dix ans d'enquête sur la trajectoire tragique des deux adolescents, Dylan Klebold et Eric Harris, qui en furent les auteurs. L'ayant lu, j'en profite pour consacrer à cette affaire épouvantable une présentation des différentes explications qui en ont été données. La première souligne la personnalité pathologique de ces deux élèves, telle qu'elle s'était formée depuis leur enfance, la seconde insiste sur la situation de harcèlement et d'impunité qui prévalait dans le lycée. Plutôt que d'opposer ces deux types d'explication, l'une "dispositionnelle", l'autre "environnementale", il serait plus juste de conjuguer ces approches qui s'éclairent en réalité l'une l'autre.
Il était 11h19 du matin, ce 20 avril 1999, lorsque Dylan Klebold et Eric Harris, deux lycéens, âgés respectivement de 17 et de 18 ans, firent irruption avec de lourdes armes à feu dans le lycée Columbine qu'ils fréquentaient près de Littelton dans l'état du Colorado. Se déplaçant avec l'efficacité d'un commando militaire, ils tuèrent froidement douze de leurs camarades et un professeur, blessant gravement vingt quatre autres personnes, pour ensuite se suicider d'une balle dans la tête. Cet acte concerté et réfléchi, préparé de longue date, devint le symbole de la violence adolescente portée à l'extrême de l'horreur. Et la question se posa bientôt de savoir comment ces deux jeunes gens avaient pu en arriver là. Une question plus précise consista à se demander quelle était la situation dans ce lycée avant le massacre. Columbine était-il un établissement paisible, sans histoire, ou bien s'y développait-il quelque ferment de haine qui pourrait expliquer, au moins partiellement, pareille explosion ?
Un reportage accablant, publié dans le Washington Post, décrit le lycée Columbine, avant le massacre, comme une barrique pervertie par le « vinaigre social » que constituait le « culte des athlètes »1. Dans cet environnement corrompu, un bande de garçons, qui portaient des chapeaux blancs pour se distinguer des autres, harcelaient en permanence, en particulier sexuellement, leurs camarades tout en recevant un traitement de faveur de la part des autorités scolaires. Les autres élèves détestaient les abus commis pas « ces garçons aux stéroïdes de poster », mais ne pouvaient rien faire. Un ancien étudiant témoigna : « Presque tout le monde avait peur d'eux, mais si vous disiez quoique ce soit, ils venaient vous chercher ».
Voici un extrait du récit que publia le Post de ce qui se passait à Columbine : « Le harcèlement était rampant et incontrôlé. Par exemple, un père nous raconta que deux athlètes harcelaient sans pitié son fils, un Juif, pendant le cours de gymnastique. Un jour, ils se mirent à chanter des chants sur Hitler2, le maintinrent au sol jusqu'à ce qu'il tourne presque de l'oeil et le menacèrent même de le brûler vif. Le père rapporta ces actes au professeur de gymnastique, mais en vain. Lorsqu'il porta sa plainte auprès du conseiller d'éducation, celui-ci se contenta de répondre : « Ce genre de truc arrive ». Outragé, ce n'est qu'en se tournant vers la direction qu'il obtint qu'on laissât son fils en paix.
Les athlètes coupables de ces pratiques n'étaient ni suspendus ni exclus de l'école. Le roi de l'école, une star de football, quoiqu'en libération conditionnelle pour vol, était autorisé à jouer. Le champion de lutte de Columbine, bien qu'étant placé sous contrôle judiciaire par le tribunal, pouvait continuer de participer à des compétitions et l'école ne faisait rien lorsqu'il laissait la journée entière son Hammer de cent mille dollars sur une place de parking où l'on n'avait pas le droit de rester plus d'un quart d'heure.
Le harcèlement de la part des athlètes était quotidien et ignoré. Ainsi lorsqu'une jeune fille se plaignit à son professeur des commentaires grossiers sur sa poitrine que faisait en classe un joueur de football, le professeur, lui-même un joueur de football et un lutteur, lui suggéra de changer de place. Lorsqu'un athlète fit de semblables commentaires à haute voix lors d'une compétition, la jeune fille se plaignit auprès de l'entraîneur. Celui-ci lui conseilla simplement d'aller s'asseoir de l'autre côté de la salle. Finalement, la jeune fille porta plainte auprès d'une femme qui travaillait là, laquelle appela la police. Le lendemain, un des administrateurs de l'école essaya de persuader la mère de la jeune fille de retirer sa plainte au motif que si elle la maintenait le garçon ne pourrait plus jouer au football. Lorsque celui-ci fut jugé coupable, il fut autorisé à continuer de jouer ».
A quel point ces injustices avaient-elles de l'importance pour Harris et Klebold ? S'en souciaient-ils et étaient-ils seulement au courant . Le fait est qu'ils en étaient outrés. Des dizaines d'entretiens et de rapports de justice attestent que leur colère meurtrière commença avec les abus commis par les sportifs du lycée qui bénéficiaient de la part de l'administration d'une impunité totale. Ainsi furent-ils pris de rage lorsqu'ils virent une de leur proche amie être emmenée de force dans un réduit, sous les yeux d'un professeur qui ne fit rien pour les en empêcher. C'est pourquoi avant d'ouvrir le feu dans la cafétéria, ils demandèrent à tous les athlètes présents de se lever. C'est bien eux qu'ils avaient prévu de tuer en premier. En somme, la situation du lycée Columbine avant le massacre était celle d'un poudrière où le harcèlement exercé dans une impunité totale nourrissait quotidiennement la frustration, le ressentiment, la colère et la haine. Telle est l'explication livrée par Brooks Brown qui avait été un proche ami des deux garçons : « Eric et Dylan étaient responsables d'avoir créé cette tragédie. Mais Columbine était responsable d'avoir créé éric et Dylan »3.
Bien que ces sentiments ne suffisent pas à expliquer le massacre qui s'y déroula, reste qu'une part de la responsabilité revient aux professeurs et aux autorités qui couvraient, jour après jour, de tels abus par calcul ou par négligence.
On dira que le cas est exceptionnel. Si le système scolaire fut défaillant en l'occurrence, laissant se développer en son sein ces conduites de harcèlement, celles-ci n'ont conduit à des conséquences aussi extrêmes que parce que les adolescents en question étaient eux-mêmes profondément perturbés. Harris était un psychopathe avéré, Klebold un garçon dépressif et suicidaire4. Il serait certainement trop aisé, inexact et injuste, de mettre cette effroyable tuerie sur le seul dos de l'école. L'on sait néanmoins que l'absence de règles claires de discipline et l'incapacité des professeurs à les faire respecter, le manque d'attention aux différentes capacités des élèves et à leurs difficultés spécifiques, un environnement scolaire particulièrement punitif ou, inversement trop complaisant, comme au lycée Columbine, constituent des facteurs repérés d'émergence des conduites anti sociales au sein des établissements scolaires.
Si le « laxisme » engendre des situations qui peuvent, dans certains cas, être potentiellement explosives, il convient d'ajouter que, inversement une politique scolaire centrée sur la sévérité des sanctions et surtout sur l'exclusion, n'est pas moins un facteur de violence chez les enfants et les adolescents les moins « adaptés » au système.
Notes :
1. Lorraine Adams and Dale Russakoff, "Dissecting Columbine's Cult of the Athlete", Washington Post, June 12, 1999.
2. Le massacre se déroula le jour du cent dixième anniversaire de la naissance d'Hitler.
3. Brooks Brown and Rob Merritt, No Easy Answers, The Truth Behind Death at Columbine, Lantern Books, New-York, 2002, p. 163.
4. Voir David Cullen, Columbine, Old Street Publishing, 2009. David Cullen n'accorde que peu de crédit à l'interprétation qui voudrait expliquer ces actes par la situation qui prévalait au lycée. Il est vrai qu'il n'y consacre aucune page de son livre par ailleurs extrêmement fouillé, rédigé au terme d'une enquête de près de dix ans.
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