On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

dimanche 16 janvier 2011

L'angoisse du roi Salomon, ou le coeur bête de Romain Gary

Ce petit texte paraîtra, dans un premier temps, sur le site en ligne La Revue permanente du Mauss. En avant-goût de ce que pourrait donner le livre auquel je songe, à condition de donner à cette présentation davantage d'ampleur. Comme toujours, vos avis, commentaires, réserves, critiques sont bien venus :

« Ce n'est pas avec de bons sentiments qu'on fait de la bonne littérature», le mot d'André Gide, passé en adage, est si unaniment accepté que c'est à peine qu'on oserait en discuter la véracité. Est-il seulement des contre-exemples ? Jean Valjean dans Les Misérablesvde Victor Hugo, Alexis Karamazov dans Les Frères Karamazov de Dostoievski ou Rachel dans Les temps difficiles de Dickens sont des êtres parfaitement bons, mais cela ne fait pas de ces oeuvres, où se rencontrent également des personnages d'une noirceur et d'une perversité singulière, des exemples convaincants de ce que pourrait être une littérature des « bons sentiments ». Ce n'est pas que de tels sentiments n'existent pas et que les hommes soient incapables de répondre parfois aux incitations de la bienveillance, de la bonté et de la générosité, mais écrire un roman où il ne s'agirait que de cela conduirait inévitablement l'auteur à tomber dans le « sentimentalisme » insipide, dans une naïveté larmoyante et ridicule, le cul cul la praline, le tout le monde il est beau il est gentil, le joli joli, un angélisme de pacotille. Quel écrivain de talent voudrait se rendre aussi risible ? Mieux vaut admettre ce qu'écrivait François Mauriac dans son Journal : « Rien ne pourra faire que le péché ne soit l'élément de l'homme de lettres et les passions du coeur le pain et le vin dont chaque jour il se délecte. Les décrire sans connivence […] est sans doute à la portée du philosophe et du moraliste, non de l'écrivain d'imagination dont l'art consiste à rendre visible, tangible, odorant, un monde plein de délices criminelles, de sainteté aussi. » Eh bien ! Il ne s'agira ici ni de l'un ni de l'autre, mais de la bonté tout de même, sans rien de sirupeux ni de rose bonbon.

Dans le magnifique (et avant-dernier) roman de Romain Gary, publié en 1979 sous le pseudonyme d'Emile Ajar, L'angoisse du roi Salomon*, la bonté dispendueuse, la bienveillance munificente du héros, Salomon Rubinstein, est insatiable, inconditionnelle et totalement désintéressée, mais s'il en est ainsi, c'est qu'elle provient d'abord d'une protestation. Une protestation rageuse et colérique contre la vieillesse qui interdirait les plaisirs de la vie et vous apprête à la mort, contre la misère et de la détresse des oubliés de l'existence, contre l'impuissance ou l'indifférence du Dieu qu'il faut bien remplacer puisqu'il fait si mal son travail ; du moins est-ce ainsi qu'un des personnages, Chuck, interprète la raison métaphysique des largesses et de la bénévolence de ce vieil homme solitaire de quatre-vingt quatre ans qui dépense sa fortune au bénéfice de l'assocation SOS-Bénévoles, fondée par lui au soir de sa vie. Le roman est tout entier traversé par un humour étincellant qui est comme la sublimation d'une rage à peine contenue : la générosité pleinement gratuite est une sorte de pied de nez, de résistance ironique, lancé avec panache à la figure de Dieu et à la cruauté imbécile des hommes.

Faire la leçon à Dieu

Le narrateur, Jean, est un chauffeur de taxi, bricoleur à ses heures, qui se trouve engagé par Mr Salomon. Par quoi leur relation, qui deviendra bientôt une profonde amitié, commence-t-elle ? Par une première course en ville au terme de laquelle le vieil homme l'invite à prendre un verre, et tout à trac, sans raisons convenables, moins encore rationnelles, sort son chéquier et liquide le restant dû pour l'achat du véhicule.

  "Je sentais que j'avais rencontré quelqu'un de spécial et pas seulement un marchand de confection qui avait réussi au-delà de toute espérance. J'en ai parlé le soir même avec Chuck et Tong, avec qui je partage la piaule, et ils m'ont d'abord écouté comme si j'étais tombé sur la tête et avais eu des visions religieuses entre le boulevard Poissonnière et le Sentier (…) C'est vrai que monsieur Salomon avait quelque chose de biblique, et pas seulement à cause de son grand âge." [p. 16].

S'il a fait fortune en ouvrant des magasins dans l'Europe entière, il dépense désormais son argent en finançant une association dont les bénévoles prennent nuit et jour les appels téléphoniques de désespérés qui n'en peuvent plus avec les malheurs de la vie. A l'occasion, ils leur rendent visite et leur apportent petits cadeaux ou aides diverses, selon les besoins. Salomon Rubinsten, le roi du pantalon et du prêt-à-porter, a besoin de quelqu'un qui le conduise, ce sera Jean. Et pourquoi donc ? Parce qu'il a la tête de l'emploi. Non du point de vue de l'apparence – de ce côté-là, il a plutôt une gueule de voyou – mais du fait de sa sensibilité aux causes perdues, les bébés phoques qu'on massacre en Alaska, les goélands qui crèvent suite à la marée noire en Bretagne. Voilà qui vous prépare dangereusement au bénévolat, parce que la « désensibilisation », c'est la condition première du fascisme et du terrorisme, et que c'est justement ce talent dont Jean est dénué : « J'ai toujours été prêt à faire n'importe quoi pour diminuer quand ça souffre » [p. 59]. Deux de ses amis se joignent à lui, un jeune homme noir, Yoko et Chuck, à la froide tête métaphysique, mais qui n'est guère mieux loti que lui : « C'est un grand mystère que Chuck, qui n'a que des idées en tête, se met à avoir du coeur dès que quelqu'un s'adresse à lui dans le malheur » [p. 33].
Et voici que Salomon les subjugue tous trois par son élégance souveraine, son refus obstiné de se laisser aller aux renoncements de la vieillesse, ses largesses dispendieuses, sa manière de faire « pleuvoir ses bontés sur tous les cas humains qui lui étaient signalés » [p. 23] et que Chuck interprète comme une manière de se substituer à Dieu : « Pour Chuck, le roi Salomon fait du remplacement, de l'intérim vu que le titulaire n'est pas là et il se venge de lui en Le remplaçant pour Lui signifier son absence (…) Pour lui, le roi Salomon faisait de l'intérim pour donner une leçon à Dieu et lui faire honte » [p. 45]. Et ça, si l'on suit Gary, c'est le propre de la relation que les Juifs entretiennent avec le Créateur :

"Il [Salomon] gesticule, voilà. C'est comme s'il brandissait le poing et faisait des signes pour protester et pour faire comprendre à Jéhovah que c'est injuste de tout faire disparaîtrte, de tout emporter, et, en premier lieu lui- même (…) Tu ne comprendras jamais le vieux tant que tu ne sauras pas qu'il a avec Jéhovah des rapports personnels. Ils discutent, ils s'engueulent. C'est très biblique, chez lui. Les chrétiens, dans leurs rapports avec Dieu, ils ne vont jamais jusqu'à l'engueuler. Les juifs, si. Ils lui font des scènes de ménage." [p. 33]

La protestation, l'humour et l'angoisse

Au coeur du roman, la relation compliquée qu'entretiennent Salomon et Jean avec Cora Lamenaire, une ancienne chanteuse réaliste de soixante-cinq ans, qui fut célèbre avant guerre mais qui tomba dans l'oubli à cause de la relation amoureuse qu'elle entretint avec un collabo. Le vieil homme envoie Jean lui apporter une corbeille de fruits confits, parce que, une nuit, elle a appelé SOS-Bénévoles. Quoiqu'il prétende ne pas la connaître, on apprendra bientôt qu'il a été amoureux d'elle à l'époque de sa gloire, qu'elle a protégé sa clandestinité lorsqu'il est resté enfermé durant plusieurs années dans une cave (pour échapper à la déportation) ; après sa déchéance, alors qu'elle travaillait comme dame pipi dans un restaurant, il lui a acheté un appartement et continue de lui verser une rente. Mais entre les deux, c'est depuis des décennies le refus de se revoir et l'échange de reproches vindicatifs : pour l'un, parce qu'elle n'est pas venue lui rendre visite dans sa cachette ; pour l'autre, parce qu'il continue de la poursuivre de ses reproches alors qu'elle lui a sauvé la vie. Toute l'affaire du jeune homme sera de reconcilier ces deux-là que leur fierté sépare l'un de l'autre, alors qu'ils vivent dans une triste solitude. Quand il ne prend pas des appels au milieu de la nuit, Mr Salomon collectionne des timbres poste et des cartes postales.
Jean se prend d'amitié pour la vieille dame, vient souvent lui rendre visite, la sort en boîte de nuit, l'emmène canoter au Bois de Boulogne, puis devient son amant parce que ce n'est parce qu'on est âgée qu'on n'y a plus droit. Dans le même temps, Jean tombe amoureux d'une jeune libraire, Aline, chez qui il s'installe bientôt sans rien lui cacher de sa liaison avec l'ancienne étoile de la chanson. Si c'est par amour qu'il lui offre une dernière fois les plaisirs de l'union physique, c'est au nom d'un amour en général :

(…) C'était pas personnel avec mademoiselle Cora, Chuck, c'était personnel avec l'injustice. J'ai encore fait le bénévole (p. 163]

Et, plus loin encore cet aveu :

On n'a pas idée de baiser une femme par pitié.
J'ai dû me retenir. J'ai vraiment dû me retenir.
Je ne l'ai pas baisée par pitié. J'ai fait ça par amour. Tu comprends très bien ce que c'est, Chuck. C'est par amour, mais ça n'a rien à voir avec elle.
Oui, l'amour du prochain, dit-il.
J'ai sauté de mon lit et je suis sorti. Il me faisait trop sentir.
[p. 165)

Toute la contradiction de la relation de Jean avec la vieille dame éclate dans ce dialogue. Car c'est tout à la fois elle qu'il aime – sans quoi, ce serait vraiment trop dégueulasse, de la pitié ou de l'aumône justement – et elle, en tant qu'elle est une femme âgée à laquelle il serait injuste de préférer une jolie jeune fille de son âge sous prétexte que cette dernière n'aurait pas de rides et que la vie ne lui est pas encore « passée dessus ». Bien sûr, ça ne peut pas tenir. Jean s'emploie à réunir Cora et Salomon, qui partiront tous deux, à la fin du roman, vivre ensemble à Nice.
L'angoisse qui travaille les personnages, Salomon et Jean, est liée aux ravages du temps, à l'injustice cruelle de la vieillesse qui n'est pas une raison pour ne plus pouvoir profiter des joies de l'existence et espérer dans tout ce qui nourrit l'espoir des plus jeunes. Et toute l'admiration et l'amour que Jean éprouve pour le vieil homme – lequel se fait refaire les dents pour vingt ans ou plus, s'habille avec l'élégance d'un homme qui a la vie devant soi, et se fait conduire chez une prostituée, on ne sait pas si c'est pour le plaisir ou pour l'humour encore – vient de l'immense protestation que celui-ci proclame comme si ses actes et ses largesses désintéressées gueulaient pour lui contre le grand désordre de l'univers. Jean fait face, à sa manière, contre ce chaos, plus métaphysique que humain ou social, en passant son temps à vérifier la définition des mots dans les dictionnaires, parce que là du moins les choses sont à leur place et c'est sans mauvaise surprise.
La bonté, cher Mr Salomon, chez Jean aussi, procède d'une sensibilité à fleur de peau qui refuse bien sûr de se plier aux calculs de l'intérêt bien compris, mais aussi à toutes les formes d'apaisement que procurent les leçons de la sagesse. Mais le caractère déraisonnable de la générosité tous azimuts - « Quand on n'a pas le coeur bête, c'est qu'on n'a pas de coeur du tout » [p. 70] - obéit à une raison supérieure lorsqu'elle est une protestation contre la grande déraison de l'ordre des choses. Dès lors, elle n'a rien de naïf, d'imbécile ou d'angélique : elle est l'expression souveraine de la liberté de dire Non à l'injustice cosmique dont les hommes sont les complices et les artisans en second. C'est pourquoi, chez Gary, la bonté dispendieuse est le propre des êtres d'une intelligence supérieure. Et, comparable en cela à ce que devrait être la bonté divine, elle s'exerce sur les bons et les méchants, sur les cons aussi.
De cette dernière catégorie, Mr Tapu, le concierge de l'immeuble cossu où habite Salomon, est le parfait représentant, caricatural même avec son béret et son mégot aux lèvres. Mais, en homme de coeur, Jean ne l'oublie pas, quoique ce soit d'une façon particulièrement adaptée à son cas :

J'avais de la peine pour lui et je faisais des trucs exprès pour le motiver, j'arrachais une baguette métallique de la moquette, je cassais une vitre ou je laissais la porte de l'ascenseur ouverte pour lui donner satisfaction. C'était un mec qui avait besoin d'assistance […] Il avait besoin de moi, il lui fallait quelqu'un de personnel à détester, parce que sans ça c'était le monden entier et c'était trop grand. Il lui fallait quelqu'un et quelque chose de palpable […] Quand j'ai compris que je lui manquais, je me suis à l'aider. J'ai commencé par pisser contre le mur dans l'escalier, à côté de sa loge. Il n'était pas là mais il m'a tout de suite reconnu quand je suis redescendu. Il m'attendait […] Je lui ai fait un bras d'honneur et je suis parti. Depuis, il me considère avec satisfaction... [p. 96-97].

On l'aura compris, la bonté chez Roman Gary est tout sauf une affaire de morale. Si elle répond à une obligation, celle-ci est d'un autre ordre que le respect de principes, de régles et de prescriptions, qu'elles soient sociales ou autres. Quelque chose comme un don inconditionnel qui s'adresse, comme un vivant reproche, à l'anti don divin, pour lui dire son fait et qui s'enracine dans la colère d'une protestation qui se refuse au désespoir tout autant que dans les élans de la sensibilité. On pourrait voir en cela une forme de naïveté – de fait, elle est assumée comme telle puisque Jean tente parfois en vain de s'en guérir (« J'aimerais bien être un truand qui n'a pas froid aux yeux et qui a tout le confort. Tout le confort ? Le confort moral. Qui s'en fout quoi » [p. 19])- mais quand cette naïveté commence à manquer, c'est le monde entier qui court à la « désensibilisation ». Et lorsque cela advient, ce sont les Juifs qu'on extermine, les bébés phoques qu'on tue à coup de gourdin et Aldo Moro qu'on assassine.
Moquer la sensibilité, la brocarder du nom insultant de « sentimentalisme », au fond c'est l'emploi des salauds. Mais c'est le « coeur bête » de l'homme en colère qui voit l'injustice, qui la dénonce et la combat jusque dans ses conséquences métaphysiques et théologiques. Aussi pourrait-on dire que Gary « voltairise » lorsqu'il reprend les armes de l'humour et de l'ironie de son illustre prédécesseur à des fins assez semblables. En 1979, lorsqu'il écrit L'angoisse du roi Salomon, Gary dresse le poing contre la déficience de Dieu et la méchanceté imbécile des hommes ; bientôt, il tournera la main contre lui-même. Mais cela il est nous interdit de l'interpréter.
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* Mercure de France, 1979 ; réédité dans la collection Folio, Gallimard.
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