On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

vendredi 12 novembre 2010

L'incarnation du Mal

Extrait du manuscrit d'Alexis S. qu'il m'a légué après sa mort - j'ai le projet de le faire publier un jour, enfin peut-être -, et sur lequel j'aimerais beaucoup avoir vos commentaires, tant ce qu'il écrit ici est difficile non seulement à accepter, mais tout simplement à envisager et à entendre. L'idée qu'il défend me paraît à la fois très profonde et dérangeante. Nous en avions beaucoup discuté de son vivant et vous verrez que nous avions des références communes, sans être tout à fait d'accord. Mais qu'en pensez-vous ?

"Une société peut devenir tout entière maléfique, mais cela ne signifie pas que les individus, eux, aient à proprement parler voulu faire le mal comme tel, du moins pas tous, ni même la plus grande majorité d'entre eux. Dans le cas de l’Allemagne nazie, par exemple, la Solution finale, mise en œuvre par Hitler et les administrations à son service, qui peut nier que ce soit là le mal ? Treblinka, Auschwitz, les camps de concentration et d’extermination, c’est la réalité incarnée du mal, du Mal absolu et qu’il faut, là aussi, écrire avec une majuscule. Là aussi l’évidence du Mal s'est manifestée et donnée à voir, quoiqu’elle ne soit pas parue telle à l’époque, sauf aux yeux de ceux qui n’avaient rien perdu de leur clairvoyance et qui n’étaient qu’un tout petit nombre.
Mais ce Mal, a-t-il jamais, chez quiconque, jusque chez Hitler, fait l’objet d’une intentionnalité consciente ? Voilà la question troublante que je me pose. A mon sens, personne, je dis pas même Hitler ou Staline, n’a pu consciemment vouloir la réalité de la souffrance qu’ont éprouvée leurs victimes, ce qu’elles ont éprouvé à chaque instant dans leur chair. S’ils avaient pu se représenter ne serait-ce qu’un millionième de millardième de seconde la réalité humaine de cette souffrance, ne fût-ce que chez un seul de ces êtres, ce qu'elle signifiait pour lui qui l'a vécue, non, ils n’auraient pas pu la porter dans leur âme. Leur âme aurait été irrémédiablement détruite à l'instant même. Et c’est justement parce qu’ils étaient incapables de se représenter cela, parce que leur manquait la plus élémentaire capacité d’empathie, la faculté de se mettre à la place des victimes qu'ils avaient désignées à la mort, et d'imaginer les conséquences de leurs décisions sur leur vie, qu’Hitler et Staline et tous ceux qui ont participé à l'atrocité du génocide, ont pu conduire des politiques d’extermination qui font d’eux de véritables monstres. Peut-être parce que l’âme, quoiqu’on entende par là, par tous les moyens, ils voulaient la détruire, en eux-mêmes et en tout homme. Dans le cas de Staline, c’est très clair, c’était même au cœur de son projet infernal, la refonte, la perekovka, de l’âme, comme dit Alexandre Wat. Dans le discours d'Himmler devant les officiers SS à Poznan en 1943, on retrouve la même intention : face à la nécessité de l'extermination des Juifs, des femmes et des enfants surtout, tout SS doit renoncer à ses sentiments, à sa sensibilité, au nom du courage viril d'être dur, inflexible et sans coeur.
Mais cela signifie-t-il qu’ils aient voulu le mal, le Mal absolu, dont ils ont été les artisans ?
On dira que ce sont là des ratiocinations oiseuses et dangereuses. Qu’importe qu’ils aient ou non voulu le Mal qu’ils ont mis en œuvre, puisqu’ils l’ont fait dans une mesure qui dépasse toute proportion ? La question se pose pourtant, au-delà des conséquences de ce qu'ils voulaient réellement faire et qui, pour eux du moins, quelle que soit l'insanité de leur projet, relevait du bien : délivrer la société des adversaires de classes, purifier la race de ses parasites.
Le Mal s’est manifesté, il s’est incarné à Auschwitz, Treblinka, dans les camps aurifères de la Kolyma, mais ces expériences humaines de douleur infinies, cela personne, pas même Staline ou Hitler, n’a pu les vouloir, je veux dire intentionnellement, dans la réalité, la réalité phénoménologique, qu’enduraient ceux qui les ont vécues et éprouvées. Au reste, les criminels de guerre, comme Adolph Eichmann ou Rudolph Höss, s’ils ont été jugés et condamnés, ce n’est pas pour les souffrances qu’ils ont infligées aux Juifs, mais pour leurs actes criminels, quoiqu’il en soit de leurs intentions intimes.
Au-delà des chefs, si tu considères ceux qui ont été les agents et les instruments de leurs politiques, généralement des hommes « ordinaires », qui faisaient leur boulot, sans trop se poser de questions, par ailleurs, époux fidèles, pères aimants, citoyens zélés, alors, il y a comme un écart, un abîme, quasiment métaphysique, qui réduit au silence les explications les plus éclairées, les plus savantes. On a beau dire, le rôle de la propagande, l’endoctrinement idéologique, la soumission à l’autorité, le poison du conformisme, la perversion de l’esprit de groupe, une interprétation tordue du sens du devoir, l’absence de pensée, le manque de toute capacité d’éprouver un sentiment naturel d’empathie avec les victimes, etc., tout ce qu’on a appris par la suite des expériences de psychologie sociale, menées, par exemple par Stanley Milgram et Philip Zimbardo dans les années soixante et soixante-dix, et bien d’autres à leur suite, rien de tout cela, ajouté bout à bout, ne permet d'expliquer comment cela a été possible, comment une telle réalité a pu advenir. A la vérité, plus tu cherches à comprendre, moins tu comprends. On a beau multiplier les explications sur les facteurs de la destructivité humaine, face à l'horreur absolue d'Auschwitz ou de Treblinka, tu te trouves confronté à une sorte de trou noir qui défie toute intelligence, une réalité qui revêt une signification métaphysique, et pas seulement parce qu'elle est irreprésentable et indicible.
Au bout du compte, ce que je vois, moi, dans cette manifestation démoniaque du Mal, parce que c’est vraiment quelque chose de démoniaque, c’est une sorte d’égarement, d’ensorcellement à la fois individuel et collectif, une sorte de possession, de maléfice satanique. L’histoire ténébreuse du Xxe siècle ne peut pas écrite par une main d’homme, seul le Diable pourrait en faire en récit. Comme dans le dernier roman de Norman Mailer, Un château en forêt. Le récit par un démon de la possession des parents d'Hitler, dès la conception de l'enfant. Qui sait ce qu’eût donné la suite de ce récit. Mailer est mort avant d’avoir pu écrire les deux volumes suivants qu’il projetait.
Sais-tu quel titre le psychosociologue américain, Philip Zimbardo, qui n’a pourtant rien d’un théologien, a donné au livre où il revient sur son expérience et sur tout ce qu’elle nous a donné à penser, depuis les sous-sols de la prison factice de Stanford jusqu’à son application récente, bien pire encore, à Abou Ghraib ? Lucifer Effect ! Ce n’est peut-être pour lui qu’une métaphore, mais tout de même pourquoi avoir choisi celle-ci plutôt qu’une autre ?
Alexandre Wat, le grand poète polonais, dans ses conversations extraordinaires avec Milosz, lorsqu’il parle du stalinisme, eh bien, comment le comprend-t-il ? Comme une forme de « démonisme ». Et je pourrai encore citer les entretiens de Gustaw Herling qui font suite à ses Variations sur les ténèbres. Lui aussi, qui a connu dans sa jeunesse l'expérience des camps staliniens, ne pouvait s'empêcher de croire à la réalité substantielle, hypostatique, du Mal, au point qu’il était devenu carrément manichéen.
Seulement, cela, vois-tu, aujourd’hui, ce sont là des propos qui sont vraiment devenus inaudibles. Affirmer que le Bien et le Mal doivent s’écrire en majuscules, c’est déjà vraiment trop en demander. Mais, envisager, ne serait-ce qu'à titre d'hypothèse, qu’il ne s’agit pas là de concepts à entendre dans un sens purement nominaliste, au sens où aucune réalité ne leur correspondrait, soutenir, ne serait-ce qu'un instant, que le Bien et le Mal sont des Réalités ou des Energies qui se manifestent, qui se donnent à voir, qui s’incarnent dans des pratiques, des actions concrètes, au-delà ou en-deçà de la conscience que les hommes en ont, ça, c'est franchement impossible. Et pourtant... on peut tout à fait donner sens à ce type d'interprétation, même si nous sommes en peine d’en dire davantage et qu'il ne s'agisse pas d'y croire entièrement. Quant à les définir, c’est au-dessus de nos forces. Juste une affaire d’intuition, ou de discernement, si tu préfères. Le Mal mis au compte de l’œuvre d'une puissance maléfique, ensorcelante, Satan ? Tout le monde te rira au nez. Mais, moi, j’affirme, malgré tout, que, vois-tu, eh bien, c’est une hypothèse féconde ! Qui n’a rien d’une idiotie, d’une imbécillité, une espèce de vieille lune théologique sortie du fond des tiroirs, une loque médiévale rapiécée pour nous sortir de l’impasse dans laquelle nous sommes de comprendre comment tout cela a été possible, cette honte d’habiter une humanité qui a pu ériger Auschwitz ou Treblinka en trous noirs de l’enfer. Et puis, s’il faut se résoudre à la ressortir, cette vieille lune, qu’il en soit ainsi. Je n’ai pas peur du ridicule."
Enregistrer un commentaire