On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

vendredi 6 mai 2011

Raison publique, Grammaires de la vulnérabilité

Raison publique, la revue d'éthique et de philosophie sociale et politique, publiée par les Presses de l'Université Paris-Sorbonne, consacre son dernier numéro aux "Grammaires de la vulnérabilité".
Voici un extrait de l'excellente introduction, rédigée par Sandra Laugier et Marie Gaille, deux spécialistes de la philosophie du care :

"[...] La reconnaissance de la vulnérabilité est ainsi devenue un élément essentiel de la réflexion sociale et politique du XXIe siècle. Notre but initial a été de proposer un questionnement de cette notion et de ses usages et d’interroger, avant que toute distance critique soit abolie envers une notion aussi féconde et plastique, le présent dépassement de l’approche « humaine » (et sociale) de la vulnérabilité. La vulnérabilité est associée grammaticalement à la blessure ou la nuisance, mais aussi, dans le discours contemporain, à la protection. Mais quel est alors le sens de la vulnérabilité ? S’agit-il d’une extension d’une vulnérabilité humaine, qui resterait alors la référence pour penser la vulnérabilité ? La difficulté conceptuelle alors serait d’étendre un concept défini pour l’humain, non seulement au non-humain (procédure argumentative déjà éprouvée, avec plus ou moins de réussite, par exemple pour les questions de droits) mais dans un domaine où la source de la nuisance est, précisément, l’humain. Or l’analyse grammaticale nous suggère que, plutôt qu’à une extension de la vulnérabilité humaine à l’environnement et à la nature, on procède à une nouvelle définition de la vulnérabilité humaine à partir de celle du non-humain. Parler de nature à protéger revient à inscrire la nature entière sous le chef de la vulnérabilité et à faire de l’humain à la fois tantôt une occurrence, tantôt une cause, de cette vulnérabilité
Le développement des éthiques du care, centrées sur la vulnérabilité de l’humain, semble avoir joué un rôle crucial dans la reconnaissance de la vulnérabilité. Il faut cependant examiner de près la transformation et la complexification de la notion qui s’est opérée sous leur impulsion. Les éthiques du care, développées d’abord aux États-Unis, n’ont pas découvert la vulnérabilité ou la fragilité, thèmes déjà développés dans des réflexions morales antérieures (Arendt, Cavell [5]) ; mais elles ont voulu placer la vulnérabilité au cœur de la morale – en lieu et place de ses valeurs jusqu’ici essentielles comme l’autonomie, l’impartialité, l’équité. Par la place centrale qu’elle accorde à la vulnérabilité des personnes, de toutes les personnes, la perspective du care comporte une visée éthique qui ne se résume pas à une bienveillance active pour les proches, à la sollicitude ou au soin d’autrui, mais constitue un changement radical dans la perception et la valorisation des activités humaines. La perspective du care élabore en effet une analyse des relations sociales organisées autour de la dépendance et de la vulnérabilité, point aveugle de l’éthique de la justice.
Les éthiques du care, contextualistes et enracinées dans la relation vivante à autrui, se sont construites contre le modèle dominant la philosophie politique et morale contemporaine : elles visent à situer les sources de l’éthique dans l’ordinaire des vies, comprises sous le chef du lien et de l’interdépendance d’êtres humains vulnérables. Elles s’inscrivent à contre-courant des modèles tant d’une éthique de l’obligation d’un côté, que des éthiques conséquentialistes de l’autre : le calcul impartial des secondes et l’abstraction rationaliste des premières mettent en dehors de ce qui est moral à proprement parler l’ensemble des relations de proximité où la vulnérabilité ordinaire est quotidiennement prise en charge. Le concept de care a ainsi joué un rôle de révélateur social et politique de la vulnérabilité, en même temps que du caractère restreint des conceptions libérales de la vie sociale : la vulnérabilité et l’interdépendance sont opposées à l’abstraction d’êtres humains isolés, indépendants, dont la confrontation raisonnée (de Hobbes à Rawls) serait à l’origine du lien social..."

Sommaire

Introduction, par Marie Gaille et Sandra Laugier
Les vulnérables et le géomètre. Sur les usages du concept de vulnérabilité dans les sciences sociales, par Estelle Ferrarese
Le care, le souci du détail et la vulnérabilité du réel, Sandra Laugier
La terre est-elle fragile ?, par Catherine Larrère
Comment définir la vulnérabilité ? L’apport de Robert Goodin, par Marie Garrau
Principe d’autonomie et vulnérabilité en droit de la santé, par Denis Berthiau
Les écuries d’Augias : mythe de la performance et déni de vulnérabilité, par Pascale Molinier
Décidera bien qui décidera le dernier ! Vulnérabilité effective et « bonne décision » en contexte hospitalier, par Marie Gaille
La vulnérabilité dans un milieu carcéral, par Vanessa Andrade de Barros, José Newton Garcia de Araújo & João Batista Moreira Pinto
Vulnérabilité et non-domination : quels enjeux pour la justice pénale ?, par Christophe Béal

Le texte intégral de l'introduction peut être lu à l'adresse suivant (où l'on peut également commander la revue) :

  • www.raison-publique.fr
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