On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

vendredi 27 mai 2011

Ce type était un miracle

D'où vient que Viktor Orekhov, cet officier modèle du KGB, hautement apprécié de ses supérieurs lesquels avaient toute confiance en lui et lui promettaient une brillante carrière, en soit un jour venu, chose inouïe et sans précédent dans toute l'histoire de la police politique soviétique, à commencer de protéger les dissidents qu'il avait pour tâche de surveiller, de dénoncer, d'envoyer en déportation ou de faire enfermer dans des asiles psychiatriques, à passer, comme l'écrit Nicolas Jallot, « de l'autre côté du miroir », jusqu'à devenir un de ces « ennemis du peuple » que toute sa formation lui avait appris à haïr et se voir lui-même condamné à une peine de huit ans dans un camp de régime sévère ?
Tout avait commencé par la lecture des livres interdits par le régime et qui circulaient clandestinement, L'archipel du goulag d'Alexandre Soljénitsyne surtout, dont il découvrit progressivement - son métier était de les lire et Viktor avait toujours été un grand lecteur - qu'ils contenaient des vérités terribles que le pouvoir s'efforcaient de dissimuler, que là s'exprimait une parole libre, refusant les mensonges du discours officiel, et dont l'authenticité, dénuée de toute autre intention que de dire les choses avec honnêteté et de défendre les valeurs les plus hautes, le toucha au plus profond de lui-même. Tout se passe comme si, un jour, il se réveilla fatigué de sa fatigue, pour reprendre une expression chère à Vaclav Havel, et qu'au oontact de la vie pleine et entière dont, à l'instar du capitaine Gerd Wiesler dans La vie des autres, il était privé, celle menée par les « dissidents », il se prit au jeu dangereux de la défendre, cette vie faite de spontanéité, de liberté et d'un sens aigu de "ce qui compte", plutôt que la persécuter et de la trahir. Car, de fait, ce fut aussitôt, dès le premier pas où il rédigea un faux rapport, un jeu d'un caractère incroyablement dangereux dont la fin était écrite d'avance. Dés lors, il s'agissait seulement d'en repousser l'échéance, d'aider de toutes les manières possibles ceux qui étaient coupables seulement de porter sur la vie un « autre regard », de vouloir « changer la société et la rendre plus humaine ». Audace et intelligence, ruse et discrétion extrême de sa part, mais incrédulité aussi chez ces défenseurs des libertés et des droits de l'homme qui ne pouvaient croire qu'ils eussent, en ce lieu, un allié – ce devait être un piège, pensait Sakharov. Puis, avec le temps et à mesure que les dissidents réalisèrent qu'ils étaient, en effet, prévenus à l'avance de ce qui les menacaient, la confiance s'installa. Hélas, certains, tel le mathématicien dissident Mark Morozov, se mirent à parler ouvertement, malgré les micros dissimulés partout, de cet informateur dont beaucoup continuaient de penser qu'il était tout simplement impossible qu'il existât, et qui, au bout de quatre ans, fut démasqué par tant d'imprudence. Ainsi que le dira plus tard l'historien Arsène Roginsky : « ce type était un miracle ».
Aujourd'hui, Viktor Orekhov est un homme brisé, qui se considère comme mort depuis qu'il a quitté la Russie en 1997. Pourtant il ne se plaint pas : « Le soir, se confie-t-il, à Nicolas Jallot, je suis un anonyme livreur de pizzas qui, au volant de sa voiture, se remémore un passé douloureux et compliqué sans pourtant regretter les actes qui l'ont forcé à quitter sa terre natale. » « Non, je ne suis pas un héros, ajoute-t-il, juste un homme normal dans un pays qui ne l'était pas." Mais, pour nous aussi, qui découvrons aujourd"hui son histoire magnifique et tragique, cet homme est bel et bien « un miracle ».
Puisque c'est par les livres que le salut lui est venu, lisons celui-ci qui est un document admirable.
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