On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

dimanche 29 septembre 2013

Face au mal

Voici le texte de la conférence, donnée hier à l'Université de tous les savoirs, et que j'ai intitulée, changeant le titre initial : "Petite réflexion hérétique sur le mystère du Mal". Je m'attendais à des protestations, l'accueil fut, au contraire, très chaleureux.

A l'heure où j'écris les premières lignes de cette conférence, nous apprenons qu'un commando d'une dizaine de djihadistes a pénétré dans un luxueux centre commercial à Nairobi au Kenya et massacré à la grenade et avec des fusils d'assaut une soixantaine de personnes, en blessant plus d'une centaine d'autres. Qui pourrait nier que cet événement est l'expression de la capacité humaine au mal, mais serions-nous prêts à admettre que c'est là une manifestation du Mal, du Mal écrit en majuscule ? Telle est la question troublante, à bien des égards intempestive et heurtant notre conception moderne sur laquelle je voudrais m'interroger avec vous aujourd'hui. Ce n'est pas une interrogation purement intellectuelle, moins encore est-elle gratuite. Lorsque vous avez travaillé pendant des mois, des années, sur les conduites humaines destructrices, l'extermination de masse, les génocides, la torture, lorsque vous vous êtes penché d'un peu près sur les analyses contemporaines, particulièrement en psychologie sociale, sur les « raisons » qui permettent d'expliquer, en partie du moins, de telles conduites, vous n'avez pas le sentiment que vous avez fait le tour de la question, ni que vous avez trouvé la clé. Tout au contraire. Plus vous vous approchez des raisons humaines (sociales, politiques, psychologiques) qui poussent les hommes à commettre des actions qui nous apparaissent, de toute évidence, comme malfaisantes et souvent atroces, plus vous avez l'impression que quelque chose se dérobe sous vos pas. Vous vous approchez d'une sorte de trou noir qui est indicible, incompréhensible, non résolu et qui ne pourra peut-être jamais l'être, « le mystère du mal ».
Je voudrais, dans un premier temps, tenter de justifier cette formule, cette interrogation qui n'est pas de nature politique ou psychologique ou sociale mais proprement métaphysique. Dans un deuxième temps, je m'efforcerai de voir ce qu'une telle notion peut bien signifier et en quoi les différentes approches de ce mystère chez certains grands écrivains contemporains peuvent constituer, non pas des vérités, mais des hypothèses fécondes.

Le Mal n'existe pas

Lors d'une émission sur France Culture, une philosophe dont j'ai oublié le nom déclara avec le ton d'une affirmation définitive et incontestable, et qui, de fait, ne fut contestée par aucun des participants : le mal n'existe pas, il n'y a que des maux. J'avais été extrêmement frappé par cette affirmation péremptoire. D'où vient qu'on puisse affirmer cela comme une certitude, une vérité absolue ? Quel type de démarche aboutit à une semblable assertion ? Il y a évidemment bien des raisons et qui tiennent, pour le dire en bref, à l'histoire de la philosophie contemporaine. Parler du mal au singulier, du Mal avec une majuscule, serait en revenir à une de ces notions métaphysiques, une de ces « vieilles lunes » aurait dit Nietzsche, dont nous avons enfin compris qu'elle sont une illusion et, tout d'abord, une illusion du langage dont il convient de se déprendre. On ne peut pas plus parler du Mal que du Bien. Il n'existe pas de Bien, de Bien en soi, simplement de bonnes intentions – l'intention de faire le bien ou de bien faire – ou, ce qui serait plus aisément accepté par le plus grand nombre, des conséquences profitables (c'est le point de vue utilitariste dominant). Le mal semblablement se réduit aux conséquences nuisibles (en termes de plaisir et de peine) sur le nombre des personnes concernées par une action, et ces conséquences sont rationnellement quantifiables et mesurables. La philosophie contemporaine, à quelques rares exceptions près – je songe à Paul Ricœur, au philosophe polonais Leslek Kolakowski ou encore à Hans Jonas, l'auteur d'un essai très stimulant, Le concept de Dieu après Auschwitz - a très largement délaissé toute réflexion proprement philosophique ou métaphysique sur le mal, pour s'intéresser plutôt aux causes sociales ou psychosociales ou encore politiques des comportements humains destructeurs.
La dernière grande période où la question métaphysique du mal a nourri des débats et des controverses de très haute volée est maintenant loin de nous. En gros, entre la fin du XVIIe siècle et le milieu du XVIIIe. Les grands penseurs qui ont affronté cette question sont Malebranche, Pierre Bayle, l'auteur du Dictionnaire historique et critique où se trouvent des articles sur le manichéisme qui eurent une durable et profonde influence jusque sur Melville, Leibniz et ses Essais de théodicée, Voltaire, enfin, qui lui répond dénonçant le caractère désespérant de la philosophie optimiste – songez à Candide, au Voyage de Scarmentado, ces contes noirs de la derrière période de sa vie ou encore au Poème sur le désastre de Lisbonne - après quoi, c'est Rousseau qui domine la scène et comme on le sait, pour Rousseau, si les hommes sont méchants, ce n'est pas parce qu'ils le sont par nature (du fait du péché originel) ou parce que s'exercerait sur eux la force de puissances diaboliques, mais parce qu'ils se sont eux-mêmes pervertis par les institutions sociales injustes qu'ils ont établies. Par conséquent, nul besoin de se tourner vers Dieu pour lui demander des comptes et instruire son procès en raison de l'imperfection de la nature, du malheur des hommes et de la grande boucherie qu'est l'histoire humaine, comme le voulaient les auteurs que je viens de citer. Une certaine approche, disons métaphysique et théologique, s'est effacée au profit d'une autre, centrée sur l'homme seul et se confiant aux vertus de la raison et de la méthode scientifique pour dégager facteurs et causes de la malfaisance humaine. Mais cela suffit-il ?
Avant de poursuivre, je voudrais souligner un paradoxe, du moins une incohérence. Face à un acte particulièrement atroce, nous sommes disposés à admettre, non, vraiment, il n'y a pas discuter. Quiconque nierait que le meurtre sauvage d'un enfant est, non seulement une expression de la barbarie humaine, mais quelque chose de mal, de mal en soi – et pas simplement parce qu'il existe des lois qui condamnent ce type d'acte - serait privé, à nos yeux, des capacités minimales du jugement moral que nous prêtons à un homme ordinaire. Et ce mal en soi, nous ne pensons pas non plus qu'il est un simple fait explicable (je ne dis pas excusable, mais simplement explicable). Admettons qu'un esprit omniscient puisse connaître toutes les causes, et elles sont infinies, qui ont conduit un ou plusieurs êtres humains à commettre tel acte de barbarie individuel ou collectif, celui-ci demeure tel qu'il est : l'horreur même. Notre conscience – laissons de côté le jugement des victimes (trop émotionnel, soit) - est heurtée non pas parce qu'une norme est transgressée, mais parce que la transgression de la norme laisse advenir dans le monde quelque chose qui ne devrait pas être. Mais ce qui ainsi advient, ce qui a lieu et qui se manifeste, le Mal, nous rechignons à le désigner comme une réalité, de quelque nature que soit cette réalité: une force, une énergie destructrice qui combat toutes les formes de stabilité et d'ordre ou tout simplement un mystère qui échappe à notre intelligence. On considérera peut-être une telle appréciation comme une forme de naïveté philosophique. Mais dites-moi, est-ce une naïveté de penser que le Mal s'est manifesté à Auschwitz et à Treblinka, que les camps d'extermination nazis ou cambodgiens étaient vraiment le lieu du Mal ?
En fait, c'est à ce type d'interrogation que nous conduit la multiplication des connaissances et des aperçus percutants sur les raisons qui poussent à faire le mal : les facteurs de la soumission à l'autorité, les contraintes psychologiques liés à un certain type d'environnement, le discours idéologique de la déshumanisation, etc. Tout cela contribue à accréditer la thèse, que j'ai moi-même défendue, que l'homme n'est pas tant un être maléfique par nature, qu'un individu fragile et vulnérable, prompt dans certaines circonstances à agir à l'encontre de ses sentiments et de ses convictions et à se conduire de façon malfaisante en l'absence de toute intention proprement maléfique. C'est ce type d'analyse, développée par les plus grands psycho sociologues contemporains, tels Stanley Milgram ou Philip Zimbardo, qui donne toute sa force à la notion de « banalité du mal » que forge Hannah Arendt à propos d'Eichmann. C'est encore à ces travaux que se réfère Christopher Browning dans son enquête historique sur la succession d'événements et les facteurs qui ont conduit des hommes ordinaires – tel est le titre de son célèbre ouvrage – à exécuter par balle dans la tête 38000 Juifs et à participer à la déportation de 45 000 autres en Pologne entre 1941 et 1942. On essaye de comprendre comment cela a pu arriver et on y parvient dans une certaine mesure, mais à quel résultat aboutissons-nous ? Comment peut-on accorder l'horreur absolu de ces crimes et les analyses qui s'efforcent d'expliquer les contraintes auxquels ont été soumis les exécuteurs (admettant ce que soit cela principalement ce qui se dégage de vos recherches) qui pour la plupart d'entre eux apparaissent plutôt comme des individus médiocres, des « poupées de chiffon », disait Nadejda Mandelstam, que comme des monstres ? Plus nous multiplions ces analyses – il n'est pas question de discuter leur pertinence et leur utilité - plus l'écart s'approfondit. Comprendre (en partie du moins) les facteurs de la malfaisance humaine ne réduit nullement le mystère du Mal. On peut même dire que c'est le contraire qui est vrai. Mais cela, les philosophes ne s'en sont guère avisés. Qu'on puisse même, à ce propos, parler de « mystère » a des relents théologiques qui sent le moisi. En fait, il faut plutôt se tourner vers des écrivains, et des écrivains de haute volée, pour retrouver l'intuition créatrice qu'il existe bel et bien un mystère du Mal. Je voudrais prendre ici trois écrivains particulièrement remarquables, appartenant à la littérature contemporaine : Gustaw Herling, J.M. Coetzee et Norman Mailer. Naturellement, nous aurions aussi bien pu nous appuyer sur Billy Budd de Melville, Les démons de Dostoïevski, Le Maître et Marguerite de Boulgakov ou Sous le soleil de Satan de Bernanos. Ces grands écrivains étaient loin d'être tous des croyants impeccables, par contre ils ont abondamment puisé dans le fonds théologique et mythologique de notre tradition religieuse et, ce faisant, donné à leurs œuvres une profondeur de champ qui trouble notre vison purement rationnelle des choses. Appartiennent-ils à une tradition dépassée ? Rien n'est plus faux.

Le mystère du Mal dans la littérature contemporaine

Commençons par Norman Mailer. Dans son dernier roman, publié en 2007 peu avant sa mort, Le château dans la forêt, il retrace l'enfance d'Hitler depuis sa naissance jusqu'à l'âge de treize et revient sur l'histoire trouble de la famille du Führer. Mais ce qui est étrange pour nous, et certainement très troublant, c'est que le récit est fait par un démon, un lieutenant de Satan, qui raconte comment le diable a pris possession de l'enfant dès sa conception. Et voici comment le romancier justifie ce choix, qui n'est pas simplement un choix littéraire. Ici, de toute évidence, c'est lui qui parle, adoptant une des idées essentielles de la doctrine manichéenne.
« Etant donné l'autorité présente du monde scientifique, la plupart des gens cultivés rechignent à l'idée d'une entité tel que le diable. Ils sont encore moins disposés à accepter le drame d'un perpétuel conflit cosmique entre Satan et le Seigneur. La tendance moderne est de croire qu'une telle spéculation est une absurdité médiévale, heureusement extirpée il y a des siècles par les Lumières. L'existence de Dieu est peut-être acceptable pour une minorité d'intellectuels mais non la croyance en une entité opposée, égale à Dieu ou à peu près. On peut autoriser un Mystère, mais, deux, jamais ! C'est du foin pour l'ignorant. C'est donc sans surprise que le monde a une intelligence appauvrie de la personnalité d'Hitler. Détestation, oui, mais compréhension, non ! Après tout, c'est l'être humain le plus mystérieux du siècle. Néanmoins, je dirais que je peux comprendre sa psyché. C'était mon client » (p. 71-72).
Ce que nous dit donc Norman Mailer, c'est que, quelles que soient vos croyances, sans l'hypothèse d'une possession maléfique de Hitler, vous ne pouvez avoir qu'une compréhension « appauvrie » de la personnalité de cet homme et du régime que, plus que tout autre, il contribua à mettre en place.
Cette hypothèse que les événements humains doivent être envisagés du point de vue d'une lutte cosmique entre les forces du bien et les forces du mal, entre la lumière et les ténèbres – peu importe sur ce point, les divergences théologiques entre le christianisme et le manichéisme, après tout, les Evangiles et les Epitres enseignent que le monde est sous l'emprise de Satan – cette hypothèse se retrouve également au cœur de la pensée métaphysique du grand écrivain polonais, Gustaw Herling, l'auteur de Un monde à part et du Journal écrit la nuit. Voici ce qu'il explique dans son Entretien sur le mal avec Edith de la Héronnière, publié dans le recueil intitulé, Variations sur les ténèbres (Le Seuil, 1999) : « A mon avis, le mal existe de façon immanente, comme un phénomène particulier, et il n'est pas l'absence de Bien ». Ici, Herling réfute la conception catholique traditionnelle, initiée par saint Augustin qui, dans sa polémique contre les manichéens, définit le mal de manière uniquement négative comme privatio boni. Et Herling de préciser sa pensée en réponse à la question suivante de son interlocutrice :
« Constater qu'il y a du Mal dans le monde et croire en l'existence du diable, ce n'est pas la même chose. Croyez-vous en l'existence du diable ? Pensez-vous que le Mal prend une identité ?
Il existe diverses manières de représenter le diable. Le Mal s'exprime à travers des personnages variés, sur un mode mineur ou majeur. Mais le vieux type du diable à cornes et queue n'existe pas […]
Le diable est en fait une expression humaine du Mal à travers une personne humaine ou un régime social. Pour moi, par exemple, il ne fait aucun doute que le nazisme a été un empire du Mal. » (p. 120-121).
Pour en finir avec cette brève évocation de la pensée métaphysique de Herling qui avait été déporté au Goulag entre 1940 et 1942 – pour lui le régime stalinien était incontestablement un « empire du Mal » - voici la distinction qu'il établit entre les deux types de Mal, l'infestation et la contagion : « Il y a une grande différence entre les deux. L'infestation envisage plus le Mal comme une contagion, c'est-à-dire que les gens sont contaminés par le Mal, comme dans le cas d'une maladie contagieuse. Tandis que la possession est une chose beaucoup plus sérieuse et beaucoup plus difficile à vaincre parce que le diable pénètre dans une personne et la transforme entièrement ». Si l'on en revient au roman de Mailer, cela veut dire que, à l'époque du nazisme, le peuple allemand avait été infesté, alors que Hitler et ses principaux sbires, étaient proprement possédés par l'esprit du Mal, ce « mystère d'iniquité » qui seule explique la haine du maître d'armes, John Claggart, contre le beau matelot, Billy Budd, dans le roman éponyme de Melville.
Pour ne pas quitter tout de suite ces figures de la littérature d'Europe centrale, qui ont connu l'expérience concentrationnaire, je voudrais un instant évoquer la compréhension du système stalinien qu'avait un des plus grands poètes polonais, ami de Herling, Alexander Wat. Voici ce qu'il explique à Czeslaw Milosz dans une série extraordinaire d'entretiens, publiée sous le titre Mon siècle : « A partir d'un moment, chez les Soviets, j'ai réellement senti que pour un homme d'aujourd'hui il était extraordinairement difficile de croire en Dieu, mais aussi terriblement difficile de ne pas croire au Diable ; peut-être même plus difficile. Dans un essai intitulé La mort d'un vieux bolchevik, je raconte (…) un moment que j'ai vécu à la prison de Saratov. C'est ce jour-là que j'ai compris ce que c'était que le diable dans l'histoire. Ce jour-là, le communisme m'est apparu comme une figure diabolique […] Cet élément diabolique est devenu ma base de la compréhension du communisme, disons du totalitarisme, car enfin l'hitlérisme est aussi une de ses formes, en tant que réaction au communisme. Cette idée ne m'a jamais quitté. (L'Age d'Homme, Editions de Fallois, 1989, p. 71).
Aucun livre contemporain n'explore plus énigmatiquement cette idée de l'infestation du mal, ici envisagé du point de vue de l'acte littéraire, que le roman de J.M. Coetzee, prix Nobel de littérature 2003, Elisabeth Costello (Le Seuil, 2004) et, plus précisément, le chapitre intitulé « Le problème du mal ». En bref, à quelque moment du roman, nous retrouvons l'héroïne, Elisabeth Costello, un écrivain mondialement célèbre, à Amsterdam où elle s'apprête à donner une conférence intitulée « Témoignage, silence et censure ». Alors qu'elle a défendu jusqu'à présent une conception libérale de la littérature, ses idées sont chamboulées par la lecture du roman de Paul West, Les très riches heures du comte von Stauffenberg – le livre existe bien, il a été publié à New-York en 1989. A la fin de ce roman, l'auteur décrit ou plutôt imagine les circonstances particulièrement atroces de l'exécution des conjurés qui ont ourdi le complot contre Hitler, en juillet 1944. « Ce qu'elle a lu, écrit Coetzee, à propos de la réaction d'Elisabeth, écœurée d'elle-même, écœurée d'un monde dans lequel de telles choses se passent, au point qu'elle a fini par repousser le livre, restant là sur sa chaise, la tête entre les mains. C'est obscène ! Avait-elle envie de crier […] Obscène parce que de telles choses ne devraient pas se produire, mais obscène aussi parce que, une fois qu'elles se sont produites, elles ne devraient pas être mises à la lumière du jour, mais devraient être étouffées, rester cacher à jamais dans les entrailles de la terre... » (p. 214-215). Je n'ai pas le temps d'entrer dans le détail des questions tourmentées que découvre la romancière à la lecture de ce récit imaginaire. En substance, la thèse qu'elle défend maintenant est qu'il y a des lieux qu'un romancier, aussi bien intentionné soit-il, ne doit pas franchir, qu'il y a des sujets dont l'imagination ne peut pas faire le récit, sans redonner en quelque sorte vie au mal, sans libérer le génie enfermé dans la bouteille, lequel en vient ensuite à contaminer non seulement l'écrivain, mais le lecteur également, de telle sorte que tous deux deviennent « la dupe de Satan » : « Lorsqu'il a écrit ces chapitres, M. West s'est trouvé exposé à quelque chose d'absolu. Le Mal absolu. Ce fut pour lui bénédiction et malédiction, dirais-je. Quand je les ai lus, j'ai été moi-même atteinte par ce Mal qui l'avait touché » (p.238). Notez que le Mal est ici écrit, à juste titre, en majuscule. Voilà ce que découvre l'héroïne du roman et sans doute cette préoccupation profonde, qui est bien plus qu'éthique, mais proprement spirituelle, travaille-t-elle la réflexion de Coetzee lui-même sur ce qu'implique l'acte même d'écrire et de lire.
Si j'ai tenu à évoquer ces grandes figures de la littérature contemporaine, c'est parce qu'elles mettent le doigt sur la dimension métaphysique du Mal que les philosophes contemporains répugnent et refusent généralement d'admettre et d'envisager. La plus grande victoire du diable, dit-on, est de nier son existence. Si l'on suit la leçon des auteurs que nous avons évoqué, nul doute qu'aujourd'hui il est à la fête. Nous nous sommes délivrés des mythologies anciennes, et la démonologie que l'on trouve dans toutes les religions n'est plus considérée que comme un archaïsme enfantin. Mais il n'est nullement nécessaire de croire les yeux fermés aux démons, et la croyance à l'existence de puissances maléfiques œuvrant dans le cœur des hommes n'a rien d'une vérité, au sens d'une vérité démontrée. Il se pourrait bien cependant qu'on puisse voir dans cette approche une hypothèse féconde qui ne se substitue pas à la recherche scientifique mais qui lui ajoute une profondeur de champ, dès lors que les sciences sociales ne sont pas en mesure de sonder le mystère abyssal du Mal. Bien plus, comme je l'ai dit, c'est à ce mystère que la science et la recherche nous conduit, même si pour l'envisager il faut se déprendre d'une compréhension purement rationnelle des conduites humaines, en particulier des conduites humaines destructrices. Cette déprise n'a pourtant rien d'une perte ni d'un retour en arrière. Les artistes et les créateurs ne sont nullement tenus à une approche purement scientifique du monde, ils obéissent à une vision qui n'est pas seulement le fruit de leur imagination, mais qui jaillit d'états de conscience qui les ouvrent, avec une sensibilité accrue, à ce qu'il y a de plus vertigineux dans les ténèbres humaines. L'intelligence du Mal ne saurait se limiter à l'accumulation des causes qui le produisent. Et le mystère du Mal n'est pas simplement une notion, moins encore un concept. Il désigne comme une résistance à toute les analyses purement rationnelles : quelque chose se produit qui ne devrait pas être et c'est non pas un scandale mais une sorte d'effroi silencieux qui engendre la honte, cette honte métaphysique dont parle Primo Lévi aux premières pages de La Trève.
La conférence d'Elisabeth Costello fut accueilli par les applaudissements polis d'un public qui n'était pas disposé à la suivre sur cette voie. J'espère que tel ne sera pas le cas ce soir. Après tout, nous étions en bonne compagnie. Je vous remercie de votre attention.
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