On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mercredi 11 septembre 2013

180 jours, La leçon de vie d'Isabelle Sorente

Balzac tenait dans le journal Le Voleur une chronique dans laquelle il écrit, le 9 janvier 1831, que Le Rouge et le Noir de Stendhal - il avait lu avec admiration l'ouvrage publié l'année précédente - exprime la "conception d'une sinistre et froide philosophie" qui illustre ce qu'il nomme "l'école du désenchantement" : "le génie de l'époque, la senteur cadavéreuse d'une société qui s'éteint". Premier diagnostic d'une pathologie aux aspects multiples dont le grand sociologue, Max Weber, devait faire l'un des traits distinctifs de notre modernité. C'est ce haut mal d'une humanité d'où la vie, avec sa chair, ses désirs et ses angoisses, est bannie, d'une humanité vidée de sa substance, qu'il faut entendre pour entrer dans l'univers du magnifique roman, 180 jours, qu'Isabelle Sorente vient de publier aux éditions JC Lattès.
Qu'y a-t-il symboliquement de plus cadavéreux, de plus hautement éclairant de notre monde technicisé et désenchanté qu'une usine d'élevage industriel de porcs avec son dispositif mécanisé qui, en six mois, conduit de l'insémination artificielle à l'engraissement puis à l'abattage des animaux réduits à n'être que des « unités » vouées dès l'origine à la mort ?  Tout un processus archi-rationnel et efficace de gestion anonyme est mis en place que l'auteur décrit avec une précision implacable. Peu d'hommes suffisent à faire fonctionner l'usine du groupe ZSR, situé au lieu-dit La Source, près de la ville d'Ombres, sept à peine en charge de la production de dizaines de milliers de porcs charcutiers, plus le directeur, Jean Legai, qui ne se considère lui-même que comme un « manager » ou un « gestionnaire » : « La technique est la partie du métier que je préfère, le reste ne m'intéresse pas », déclare-t-il à Martin Enders, le jeune philosophe que son mentor cynique et désabusé, Dyonis Marco, envoie sur le terrain éprouver la vérité de ses idées. De ces hommes-là dans cet univers-là, qu'advient-il ? Comment vivent-ils ce travail ? Et les porcs, sont-ils quelque chose ou quelqu'un ? C'est là que le roman d'Isabelle Sorente trouve sa profondeur véritable. Ce n'est pas de l'extérieur qu'elle décrit le système, mais de l'intérieur, nous plaçant dans l'anatomie spirituelle des participants et, dans une certaine mesure, dans le regard même des animaux.
On voudrait qu'aucun lien n'existe et ne puisse se créer entre les porchers et les bêtes. De fait, tout est organisé dans le but de garantir une aseptisation prophylactique des âmes et des cœurs, jusque dans l'uniforme, la combinaison noire, que tous doivent revêtir, mais ça craque de partout et la sensibilité à fleur de peau fait entendre sa grande protestation. Les plus endurcis n'échappent pas à l'angoisse, tel Camélia, l'employé modèle élevé au rang de chef parce qu'il ne rechigne pas à faire le « sale boulot », qu'on le croit dénué de sentiment et qu'il sait faire le départ entre son travail et sa vie privée – ce choix si juste d'avoir donné un surnom de femme à cet homme réputé pour sa dureté – avec lequel Enders va nouer une amitié qui les mènera tous deux à la révolte et à ce qu'il faut appeler une révélation. Les porcs ont un visage, ils souffrent, pleurent et gueulent, se consolent les uns les autres et peuvent, à l'occasion, telle la truie Marina, tuer leur progéniture pour les protéger de la mort cruelle qui les attend et s'ils se mettent au garde à vous à l'entrée des hommes, c'est encore un témoignage de leur humanité : « Tu crois que Marina a un cœur humain ? Je ne sais pas, Martin, en tout cas Marina nous regarde d'une certaine façon, peut-être que tous ceux qui nous regardent de cette façon sont humains, qu'ils aient des gueules d'hommes ou de porcs ». Qu'on se garde pourtant de voir là l'expression d'un anthropomorphisme. C'est l'unité du vivant qui s'exprime dans le lien de la pitié pour les animaux qui, dans une scène d'une invention formidable, conduira les deux hommes à baptiser frénétiquement d'un nom ces « choses » – tel est le statut juridique des animaux - qui ne sont dotés que d'un numéro, un chiffre traçable
Il fallait le talent d'un écrivain véritable pour nous ramener à la conscience, la conscience vivante et effective, non pas de nos devoirs envers les animaux, ni même de leurs droits, mais de la dégradation de notre propre humanité que présuppose l'exploitation industrielle de leur chair. Isabelle Sorente n'est pas une militante, à la différence de Tico, la fille de Dyonis, qui participera à un commando en vu de libérer les animaux. C'est une romancière qui, grâce aux vertus uniques de la fiction, nous offre une profonde et bouleversante leçon de vie et qui est à méditer : « Oui, il se passe des choses là-dedans, mais ce ne sont pas des horreurs, juste notre reflet, la porcherie est un miroir. » Ce livre est un grand livre, un des plus beaux de la rentrée littéraire.

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