On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

jeudi 5 octobre 2017

Eclairer la barbarie ? A propos de Sartre et de Merleau-Ponty

Expliquer, est-ce justifier ? Evitons les confusions. Il y a loin de l'analyse à l'excuse qui ne sont pas de même "nature" : l'un est descriptif, l'autre normatif, l'un relève du fait, l'autre de la valeur. On peut nuancer le tranchant de la distinction, et cela a été fait, mais, entre les deux démarches, si ça frotte presque, ce n'est jamais dangereusement. Entre les deux justement, il y a le saut de la liberté humaine qui nous fait advenir dans le champ de la responsabilité. Les actions humaines sont sans causes nécessitantes, même si elles ne sont pas sans raisons, et que bien des facteurs parfois lourds peuvent y conduire. La liberté empirique est dans cette indétermination : un espace où il y a de la marge, où ça "joue" comme entre les pièces d'une machine pas tout à fait ajointées. Sans quoi, quel jugement moral ou judiciaire serait jamais possible ?
Mais ce n'est pas le sujet de mon petit billet du jour. Je voulais vous citer cette répartie que Sartre prête à Merleau-Ponty dans l'admirable article publié dans les Temps Modernes qu'il lui a consacré au lendemain de sa mort, et qui a été republié dans Situations philosophiques [Tel, Gallimard] : "Eclaire tant que tu veux la barbarie, tu n'en dissiperas pas l'obscurité".
On pourrait dire le même des analyses historiques, politiques, psychologiques, psychosociologiques, etc qui tentent de "comprendre" l'Holocauste. Plus on s'en approche, plus le trou noir de la réalité se creuse : éclairer la barbarie [tenter de la comprendre ou la montrer tout simplement]] ne la rend pas moins barbare. Au contraire. On jette de la lumière et tout devient à la fois plus clair et plus obscur : l'évidence de l'horreur se conjugue avec l'incompréhensibilité de l'événement et la honte qu'il ait eu lieu. Ne reste plus que la littérature comme document. Cela donne Chalamov et les Récits de la Kolyma. Chef d'oeuvre absolu de la littérature concentrationnaire et de la littérature universelle. Sartre s'est davantage égaré. En pleine conscience ou en toute mauvaise foi, comme on voudra ou encore, plus vraisemblablement, les deux à la fois. Sartre avait fait un choix, en toute conscience pour surmonter son statut d'intellectuel "petit-bourgeois" : être du côté des opprimés, même si le régime censé les défendre est l'URSS des camps. C'est que pour lui il n'y avait pas de symétrie entre le régime capitaliste et le communisme soviétique. Ce-dernier était le dévoiement d'une espérance, le premier n'avait d'autre raison d'être que l'oppression des plus pauvres et la quête du profit. De là sa radicalité et son aveuglement volontaire, contestable, il le savait.
L'article de Sartre est une émouvante présentation de l'amitié difficile qui liait ces deux hommes qui avaient fondé les Temps Modernes. La langue magnifique de Sartre nous donne à saisir, dans le contexte historique si particulier des années 50, le sens de l'engagement politique en direction du communisme que l'un et l'autre envisageaient avec un sérieux - une radicalité dans le cas de Sartre - qu'on n'imagine plus aujourd'hui et qui a fini par les séparer. La découverte des camps staliniens jeta Merleau-Ponty dans un scepticisme à l'égard de la politique et de ses espoirs de liberté et d'émancipation - il se replia avec une mélancolie dans sa riche vie intérieure - que Sartre se refusait à partager. Cela tient aussi à la conception que ce-dernier avait de l'intellectuel engagé. Sartre s'y révèle un grand écrivain certes, mais surtout un homme plein de distance à l'égard de lui-même, d'humilité presque. Un éblouissant éloge de l'ami disparu.
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