On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

vendredi 6 octobre 2017

L'intellectuel, cet "homme de trop" selon Sartre

Il est des reproches qui n'ont pas d'âge. A des années de distance, des décennies parfois, on les ressert avec la même assurance, comme si ce n'était pas une affaire d'époque, mais de nature. Ainsi en est-il des accusations lancées à l'endroit des intellectuels : rêveurs idéalistes, moralistes patentés, donneurs de leçons, bourrés de principes et de certitudes, jetés avec arrogance à la face de ceux qui ont les mains dans le cambouis, et se gardant bien d'y plonger les leurs, sortant de leur domaine de compétence où ils auront acquis quelque notoriété, mais en abusant « au nom d'une conception globale et dogmatique de l'homme », l'intellectuel serait par excellence, aux dires de Sartre, « quelqu'un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. » Sorte de parasite que le système économique et social tolère parce qu'il le nourrit – ne fait-il pas partie de « l'industrie culturelle » ? - et qu'il tolère sans crainte : la critique qu'il pratique n'ira pas au-delà de belles abstractions. Cette soupape a ses violences, mais elle ne conduit à aucun engagement concret. Qu'on se rassure : au bout du compte, tout rentrera dans l'ordre.
Ce qui est nouveau, mais la nouveauté n'est pas si récente, c'est que aujourd'hui l'intellectuel a moins besoin (sinon du tout) d'avoir une œuvre ou une compétence reconnue : les média et les réseaux sociaux lui offriront un espace de publicité où l'essentiel est de faire parler de soi, de faire « le buzz » comme on dit, et peu importe la reconnaissance de ses pairs. Qu'on ne s'étonne pas, dans ces conditions, qu'il ait perdu tout crédit. Inutile de citer des noms, ceux du passé et qui parfois étaient grands ont disparu. Ils s'égaraient peut-être, on les combattait sur tous les fronts et avec véhémence - du moins n'étaient-ils ils pas objet d'indifférence ou de mépris. C'est aussi qu'ils avaient une autre conception de l'engagement et qui n'était pas dénuée de conscience.
Conscience tout d'abord que c'est une pure illusion de se contenter de dénoncer le système auquel on appartient et l'idéologie dominante avec des mots ou des concepts, précisément parce que cet arsenal théorique est lui-même au service du système et qu'il n'existe pas de position en surplomb, de « conscience en survol », celle d'une raison universelle ou d'un moi désengagé. Ou plutôt cette raison, il en adopte les réquisits scientifiques de vérité et d'universalité, alors même que, dans la pratique, elle est au service d'une hégémonie. De là la contradiction qui le définit, dont il doit sortir sans que cela soit tout à fait possible.
A la différence du « faux intellectuel » qui pèse le pour et le contre et renvoie dos à dos les uns et les autres, l'intellectuel – telle est l'idée que s'en fait Sartre – est, par nature, radical : engagé du côté des opprimés et refusant la symétrie des positions (par exemple entre Palestiniens et Israéliens, autrefois entre militants de la décolonisation et l'Etat français), prenant part à l'histoire sans savoir ce qu'elle fait, et acceptant avec discipline la violence inévitable quoique ce soit avec un esprit critique qui interroge les moyens et les fins, mais inévitablement de façon rétrospective : « Il ne s'agit pas pour l'intellectuel de juger l'action avant qu'elle soit commencée […] Mais, au contraire, de la prendre en marche, à son niveau de force élémentaire (grève sauvage ou canalisée déjà par les appareils), de s'y intégrer, d'y participer physiquement, de se laisser pénétrer et porter par elle et seulement alors, dans la mesure où il prend conscience que c'est nécessaire, de déchiffrer sa nature et de l'éclairer sur son sens et ses possibilité […] Banni par les classes privilégiées, suspect aux classes défavorisées (à cause de la culture même qu'il met à leur disposition), il peut commencer son travail ».
L'intellectuel véritable est, par nature – et Claude Lefort reprendra l'expression pour en faire le titre d'un livre consacré à Alexandre Soljénitsyne : un homme de trop. Tout engagement est une cécité volontaire, assumée comme telle et s'il l'on s'en défait ou qu'on s'en libère : désespérante. Ne reste plus alors qu'à cultiver son jardin, à se replier sur sa vie intérieure, ou à s'en remettre à Dieu. Dans tous les cas, à se résigner au monde comme il va : à ses errances. Le reste n'est que vibrations médiatiques. A peine une ride sur un océan de souffrances.
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