On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

samedi 25 août 2018

La tâche de l'artiste selon Joseph Conrad

La tâche de l'artiste, telle que la présente Joseph Conrad dans les dernières lignes de l'admirable préface à Le Nègre du Narcisse (1897) :

"Arracher, le temps d'un souffle, les mains occupées aux travaux de la terre, obliger les hommes absorbés par la vision d'objectifs lointains à contempler autour d'eux une image de formes, de couleurs, de lumière et d'ombres ; les faire s'arrêter, l'espace d'un regard, d'un soupir, d'un sourire, tel est le but, difficile et fuyant, et qu'il n'est donné qu'à bien peu d'entre nous d'atteindre. Mais quelquefois, par ceux qui ont du mérite et de la chance, même cette tâche-là se trouve accomplie. Et lorsqu'elle est accomplie – ô merveille ! - toute la vérité de la vie s'y trouve : un moment de vision, de soupir, de sourire, et le retour à un éternel repos."

Plus haut, il avait exposé les moyens dont l'art doit user pour atteindre l'objectif si difficile à atteindre qui est d'éveiller nos sens à la vérité de la vie et à "unir les hommes les uns autres et l'humanité tout entière au monde visible". Le souci artistique de faire sentir la présence du monde, cette exigence de vérité s'accompagne d'une conscience tout aussi aiguë de la solidarité humaine.

"Tout art doit donc s'adresser d'abord aux sens, et un objectif artistique qui s'exprime à l'aide de mots écrits doit aussi faire passer son appel par les sens, si sa noble intention est d'atteindre les sources secrètes de nos réactions émotives. Il lui faut aspirer de toutes ses forces à plasticité de la sculpture, à la couleur de la peinture, à la suggestivité magique de la musique, qui est l'art par excellence. Et ce n'est que par une dévotion complète et inébranlable à la parfaite fusion de la forme et de la substance, ce n'est pas un soin incessant et inlassable apporté au contour et à la sonorité des phrases qu'on peut approcher de la plasticité de la couleur, et que la lumière de suggestivité magique peut jouer furtivement à la surface banale des mots, des vieux, vieux mots usés et effacés par des siècles d'insouciant usage. L'effort sincère pour accomplir cette tâche créatrice, pour aller aussi loin dans cette voie que les forces peuvent le lui permettre, sans se laisser abattre par les hésitations, la lassitude et les reproches, est la seule justification valable de qui écrit en prose."

Voilà à quelle hauteur les grands maîtres, ces hommes d'un rude labeur - Flaubert ne se comparait-il à un "casseur de cailloux" ? - exigent que nous plaçions toujours la barre. Et c'est parce que ces "ouvriers de l'art" se sont soumis à une ascèse aussi éprouvante que nous avons envers eux une immense dette, une dette d'amour, et une immense gratitude
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