On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

vendredi 24 août 2018

Du désir éperdu de littérature, selon Jean-Jacques Rousseau

Du désir éperdu de littérature, selon Jean-Jacques Rousseau, lorsque l'âge venu et avec lui l'amer constat que l'on n'a pas encore vécu et qu'il est désormais tard, trop tard pour aimer et être aimé, du moins avec cette ivresse de la jeunesse - "Vous êtes si jolies, mais la barque s'éloigne", se lamente Apollinaire - il ne reste plus qu'à vivre dans le monde infiniment libre de l'imagination créatrice où tout est possible.

Cet extrait bouleversant du livre IX des Confessions est cité par Jérôme Thélot dans son admirable essai, Les avantages de la vieillesse et de l'adversité, essai sur Jean-Jacques Rousseau (Encre Marine, 2015) qu'il a eu la bonté de m'adresser. J'avais déjà été impressionné par la profonde lecture qu'il donne de L'Idiot (et qui a beaucoup inspiré les analyses que j'ai consacrées à ce roman dans Ce bien qui fait mal à l'âme), et ce dernier opus ne fait pas exception : il est d'une intelligence et d'une écriture remarquables.

Mais laissons la parole à Jean-Jacques qui, plus que jamais, se fait ici notre ami, notre frère.

"Les souvenirs des divers temps de ma vie m'amenèrent à réfléchir sur le point où j'étais parvenu, et je me vis déjà sur le déclin de l'âge, en proie à des maux douloureux, et croyant approcher du terme de ma carrière, sans avoir dans sa plénitude aucun des plaisirs dont mon cœur était avide, sans avoir donné l'essor aux vifs sentiments que j'y sentais en réserve, sans avoir savouré, sans avoir effleuré du moins cette enivrante volupté que je sentais dans mon âme en puissance et qui, faute d'objets, s'y trouvait comme comprimée, sans pouvoir s'exhaler autrement que par mes soupirs. […] Dévoré du besoin d'aimer sans jamais l'avoir pu satisfaire, je me voyais atteindre aux portes de la vieillesse, et mourir sans avoir vécu. […] Je savais que le temps d'aimer était passé, je sentais trop le ridicule des galants surannés pour y tomber, et je n'étais pas homme à devenir avantageux et confiant sur mon déclin, après l'avoir été si peu durant mes belles années. […] Que fis-je en cette occasion ? […] L'impossibilité d'atteindre aux êtres réels me jetta dans le pays des chimères [me dit écrire La Nouvelle Héloïse], et ne voyant rien d'existant qui fut digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal, que mon imagination créatrice eut bientôt peuplé d'êtres selon mon cœur.
[…] Oubliant tout à fait la race humaine, je me fis des sociétés de créatures parfaites, aussi célestes par leurs vertus que par leurs beautés, d'amis sûrs, tendres, fidèles, tels que j'en trouvais jamais ici-bas […] Epris de mes deux charmants modèles, je m'identifiais à l'amant et l'ami [Saint-Preux] le plus qu'il m'était possible ; mais je le fis aimable et jeune, lui donnant au surplus les vertus et les défauts que je me sentais […] C'était un peu par goût, à ce que j'ai pu croire, mais beaucoup pour complaire à Saint-Lambert, que [Sophie d'Houdetot] venait me voir […] Elle vint ; je la vis ; j'étais ivre d'amour ; cette ivresse fascina mes yeux, cet objet se fixa sur elle ; je vis ma Julie en Mme d'Houdetot, et bientôt je ne vis plus que Mme d'Houdetot, mais revêtue de toutes les perfections dont je venais orner l'idole de mon cœur […] Hélas, ce fut bien tard, ce fut bien cruellement brûler d'une passion non moins vive que malheureuse pour une jeune femme dont le cœur était plein d'un autre amour »

J.J. Rousseau, Les Confessions, Oeuvres Complètes, I, Bibliothèque de la Pléiade, p. 426-440 ; cité par Jérôme Thélot, Les avantages de la vieillesse et de l'adversité, essai sur Jean-Jacques Rousseau, Encre Marine, 2015, p. 47.
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