On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mercredi 7 novembre 2018

Mémoire et histoire, et la nécessaire distinction des ordres

Il est des jours où vous vous demandez si vous êtes bien éveillé, si vous n'avez pas la berlue ou si vous n'êtes pas entré dans l'ère des grandes régressions. Qu'on puisse songer à honorer la mémoire du Maréchal Pétain aux côtés des autres héros et maréchaux de la Grande Guerre, dont il fait incontestablement partie, est une idée si étrange - c'est vraiment le moins qu'on puisse dire - qu'on se demande franchement ce qu'il lui prend, à notre président. N'avait-il pas travaillé, et sérieusement paraît-il, aux côtés de Paul Ricoeur et collaboré à la rédaction de La mémoire, l'histoire, l'oubli ? Aurait-il oublié la différence première entre le travail de l'historien, la démarche scientifique qui lui est propre et qui laisse place au sens de la complexité et le travail de la mémoire, qui est social et politique, et, par conséquent, d'une toute autre nature ?
Ici, il ne s'agit pas de connaître, mais de conserver le souvenir, et désormais, hélas, c'est généralement le souvenir du pire, tel qu'il s'incarne dans des actes dont des hommes furent très précisément responsables. L'idée qu'on puisse séparer le héros qu'ils ont pu être à un moment de leur vie des grands crimes qu'ils commirent par la suite, fut-ce dans le déclin de leur grand âge, est politiquement, socialement et mémoriellement, non seulement une erreur, mais surtout une faute - une faute grave de surcroît, dès lors qu'elle conduit à la division, à la polémique et non au rassemblement. Pour le dire en bref, la politique de la mémoire, avec ses rites, ses commémorations et ses récits, obéit à des raisons éthiques en vu d'unir les citoyens autour d'un socle de valeurs communes indiscutées et qui sont appelées à être transmises. La recherche de la "vérité" historique - en réalité, c'est bien davantage une interprétation - n'a que faire de cette vocation, dès lors que la connaissance est, en sciences humaines, controversée, sujette à discussion et objection. Si de nombreux historiens protestent ce soir, et je me joins à eux, ce n'est pas pour des raisons morales ni pour s'indigner, mais, et selon des arguments principalement épistémologiques, pour dénoncer une confusion et, là c'est moi qui parle, rétablir la distinction pascalienne des ordres qui est si nécessaire à la paix sociale. Car, au bout du compte, c'est cela qui est en jeu et qui est inutilement ébranlé.

3 commentaires:

Francis Vincenti a dit…

La problématique ici est de savoir quelle est la portée de la séparation entre l’histoire et la mémoire : simple distinction ou frontière infranchissable ? Dans les 2 cas, il s’agit d’une démarche qui porte sur le même objet : les faits du passé des hommes et du monde. En revanche, si l’on se réfère à leur nature et à leur finalité, il faut bien distinguer : d’une part, l’histoire qui est une science humaine ou sociale dont la finalité est la connaissance et qui repose sur la recherche et l’interprétation et d’autre part, la mémoire qui relève de la politique et qui consiste à défendre ou à promouvoir certaines valeurs au travers d’actions de communication touchant certains faits exceptionnels. Ces politiques de la mémoire peuvent avoir de multiples finalités : unir les citoyens (Souvenir de la Grande Guerre, Mémoire de la Shoah) mais aussi reconnaitre une injustice, une erreur ou une faute commise par la société (esclavage, torture lors des guerres coloniales) afin qu’il n’y ait « plus jamais ça ». C’est pourquoi compte-tenu de ce type de finalité – politique – on parle souvent de « devoir de mémoire ».
Dans cette perspective, il est clair que l’histoire et la mémoire sont d’essence ou de nature radicalement différente et qu’elles se placent bien sur des terrains manifestement distincts. Elles ne peuvent être confondues, de la même manière que ne peuvent être confondues connaissance et croyance. Entre histoire et mémoire, il y a bien une frontière infranchissable.

xavier Coursol a dit…

Le problème ici est celui de la confusion des genres, ne pas oublier qui était le maréchal Pétain est quelque chose de nécessaire, car il est un personnage important de l'histoire, mais l'honorer voilà qui pose problème. Il ne faut pas se tromper reconnaitre l'importance historique d'une personne, n'en fait pas un héros pour autant. Dans le cas du maréchal Pétain ce qui est problématique est qu'il a connu le statut de héros de la première guerre mondiale, avant de jouer le funeste rôle qui fut le sien lors de la seconde guerre mondiale. Il est évident qu'il ne faut pas oublier son rôle déterminant lors de la première guerre mondiale, cependant les bonnes actions du passé ne peuvent suffire à venir laver les horreurs qu'il a commises par la suite. Rétablir la vérité historique n'est pas ici le problème, mettre en lumière les deux facettes du personnage est même nécessaire, mais en revanche honorer un homme qui a fait ce qu'il a fait pendant la seconde guerre, cela n'est pas possible, et cela est même dangereux.
En effet le problème se situe bien sur la question de la cohésion ou de la division sociale que cela pourrait poser. Le but du devoir de mémoire est de rassembler autour de personnages importants de notre histoire, des hommes et des femmes qui sont les symboles de notre peuple et qui viennent apporter le liant entre nous. Or autour du maréchal Pétain pas de consensus possible, il va créer des dissensions, et même risque de raviver d'anciennes tensions.
Ne pas oublier et ne pas dissimuler tout les éléments du passé, aussi douloureux fussent-ils,cela est aussi un devoir, mais honorer, quelqu'un qui a commis les actes qu'il a commis, voilà qui ne peut que diviser.
Pour finir n'oublions pas le personnage ambigu qu'il incarne même lors de la première guerre mondiale, où s'il est considéré comme le héros de Verdun, il est malgré tout l'un de ceux qui a ordonné qu'on fusille les déserteurs. Il n'est pas là question de faire un bilan des actes, pour voir de quel côté penche la balance du bien et du mal, d'ailleurs le problème ne saurait se résumer à cela, mais en tout état de cause une personne ayant commis des actes tels que les siens, quand bien même les exploits réalisés par ailleurs, ne peut être décemment honoré.

Pauline L a dit…

Tout le cœur du problème réside dans le danger d'instrumentaliser la mémoire, car notre Président, en faisant ce discours, s'approprie le passé et en fait un récit. Dans ce type d’événement, qui est ici celui d'un rassemblement en vue d'honorer la mémoire des anciens combattants de la première guerre mondiale, il est incongru et maladroit d'honorer l'héroïsme du Maréchal Pétain, qui nous savons tous, a durant la Seconde Guerre mondiale participé à la déportation de milliers de juifs français.Il est essentiel dans de telles circonstances non pas de faire de l'histoire mais de rassembler le peuple pour honorer la mémoire des anciens combattants tombés pour sauver la France. Il est juste question de se remémorer et de glorifier la bravoure des hommes au front durant cette violente et pénible guerre. C'est le roman national auquel nous tenons tous.

J'en suis venue à réfléchir sur l'instrumentalisation de la mémoire par le gouvernement. Il est dangereux que le gouvernement intervienne dans l'organisation de la mémoire car ainsi il s'approprie le passé et il pourra en faire le récit qu'il souhaite. Il me vient alors à l'esprit l'image du ministère de la vérité qui ne cesse de réécrire l'histoire. (référence à G.Orwell, 1984) Il est alors fondamental que le gouvernement s'efface et ne participe au récit historique, au risque de se retrouver dans une orwellisation du passé, c'est à dire, une mémoire toujours consensuelle et unique. Le réel danger d'une mémoire organisée par l’État est de tomber dans le refus du dissensus. A titre d'exemple, la Turquie opère une organisation de l'oubli avec la négation du Génocide Arménien. Nous face à une réelle amnésie organisée du Génocide.
Dans La mémoire, l'histoire, l'oubli de P.Ricoeur, la mémoire est dissensuel et ne peut être univoque. Il faut éduquer le dissensus de la mémoire. D'autant plus que la mémoire ne peut être consensuel car elle est avant tout un récit incomplet et imparfait où subsiste l'incertitude et de nombreuses zones d'ombres. Par conséquent, le danger se positionne dans la mise en œuvre d'un discours officiel de la mémoire.

Cependant, il est tout de même important que la loi se mêle aux mémoires pour lutter contre le négationnisme. Réside ici tout un paradoxe. Il faut trouver un juste milieu entre la protection des différentes mémoires sans pour autant que le politique les réécrive. Là se trouve toute la difficulté de la mise en place des lois mémorielles.