On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mercredi 6 février 2019

Relativité et pluralité

Pour poursuivre sur le même registre : rien ne conduit la reconnaissance de la pluralité des cultures, des croyances, des modes de vie, et le fait d'y voir une richesse plutôt qu'une sorte de tour de Babel chaotique menant inévitablement à la division et au conflit et dont on ne pourrait sortir que par l'application de normes universellement reconnues, à l'impossibilité de juger les "valeurs". Opposer universalité et relativité est une de ces idées tranchées qui bloquent l'exercice de la pensée plutôt qu'elles ne favorisent. Car, dans nos pratiques et nos jugements quotidiens, ce n'est pas ainsi que nous nous y prenons et, dans certaines circonstances, nous savons parfaitement distinguer quels discours, quelles pratiques sociales sont détestables et lesquels méritent notre approbation et notre engagement, selon qu'ils encouragent et favorisent ou non l'épanouissement de l'être humain et de ses capacités.
L'éventuel défaut d'accord sur ces questions ne constitue pas une objection, du moins pas pour nous, du moins pas à nos yeux. Peut-être serait-il impossible de convaincre un nazi ou un fanatique religieux que le bien ou le dieu qu'il prétend servir est le visage de la barbarie, mais cet échec n'est pas une raison pour renoncer à ce quoi nous tenons. Ces valeurs sont les nôtres, en effet. Est-ce à dire qu'elles ne sont rien ? Que nous devons cesser d'espérer qu'elles l'emportent un jour là où elles sont aujourd'hui bafouées ? L'espoir n'a pas besoin d'être fondé dans l'absolu ou la transcendance pour nourrir le travail humble et patient vers un monde plus humain.
La philosophie aime à se complaire dans des grandes questions théoriques, du genre de celles qui opposent l'absolu au relatif, mais lorsqu'il s'agit d'agir comme il convient, la vérité c'est qu'on s'en fiche pas mal de savoir si le dilemme a été résolu ou non ! Et si elle n'a pas les moyens argumentatifs de convaincre Hitler du mal qu'il fait, nous n'en conclurons qu'il faut renoncer à toute idée de bien et de mal. Le fait est qu'il y a des cas désespérés et qu'on n'y peut rien !

4 commentaires:

PIERRE VANEL a dit…

Il se trouve que professionnellement, je suis confronté au quotidien à des cultures totalement différentes, en Afrique et en Asie, avec des systèmes de valeurs totalement différents et souvent liés à des religions, directement ou indirectement.
Il me semble que l'éthique au quotidien est très différente ; par exemple, on ne peut pas nier l'imprégnation de l'interdit du vol ou les interdits alimentaires en pays musulman, ou encore l'obligation d'accueil du voyageur, etc.
Mais l'horreur devant le crime et les atteintes aux plus faibles me semble totalement partagée partout et par tous ; je pense que l'idée platonicienne ou kantienne d'une éthique universellement valable, en dehors de toute religion, peut se vérifier dans le monde tel qu'il est.

marduk a dit…

Nietzsche à proposé une reprise de l' "agon" grec, la lutte qui permet le dépassement, que serait une force qui ne s'éprouve pas? repris aussi de chez Nietzsche les notions de "fort" et de "faible" ne sont pas à absolutiser,

Discuter avec un nazi (ou une forme du même genre), la fiction (le régime ayant disparut difficile de se représenter "un nazi") il serait probablement insensible à toute discussion (aussi bien en sa faveur que contre lui - le régime n'a t il pas autant travaillé à sa propre destruction que à celle du monde?)

Paul Gr. a dit…

« Je n'ai jamais vu personne mourir pour l'argument ontologique. Galilée, qui tenait une vérité scientifique d'importance, l'abjura le plus aisément du monde dès qu'elle mit sa vie en péril. Dans un certain sens, il fit bien. Cette vérité ne valait pas le bûcher » 1. Ce que Camus reprend en creux ici, c’est cette distinction que vous abordez et qui devrait s’imposer à tous : un fait n’est pas une valeur. Mourir pour l’idée que la Terre tourne autour du Soleil ne la fera pas plus tourner autour de lui. Mourir, comme Kaliayev, pour une certaine idée de la liberté, c’est au contraire lui octroyer tout le poids qu’elle mérite dans le mouvement du sacrifice. Les faits ont l’éternité pour eux ; les valeurs n’existent qu’à proportion de notre combat pour elles.

Être relativiste quant à la vérité scientifique, si l’on accepte l’antinomie apparente, c’est seulement dire que la chose n’est pas accessible en soi, qu’aucune théorie n’achèvera notre connaissance du monde et que l’histoire des sciences ne s’écrira jamais que dans « une révision perpétuelle par approfondissement et rature » 2.

Être relativiste quant aux valeurs, c’est un appel au décentrement, à l’humilité, et l’empathie véritable. Contre les angéliques ou les « salauds », qui veulent définitivement figer un système moral universel, et contre les déprimés, qui, ayant renoncé à le fonder, ne veulent plus de rien, le relativisme est cette « intransigeance exténuante de la mesure » 3. Ni absolutisme, ni nihilisme ; la révision est aussi perpétuelle, la base est fragile. Mais c’est ce pourquoi le combat a du sens – il nous donne à sentir notre liberté. Par ailleurs, chercher une universalité des comportements moraux, comme le plus petit dénominateur commun de l’homme, est une naïveté : il y aura effectivement toujours des cas désespérés. André Comte-Sponville propose à ce titre une expérience de pensée éclairante : supposons que Dieu se révèle à nous, et qu’il soit nazi. Le deviendrions-nous pour autant ? Non, et ce combat nous donne paradoxalement l’orgueil de notre fragile condition d’homme.

Fragilité dont témoigne peut-être l’usage commun d’un relativisme dévoyé. Ce qui était une ouverture à la discussion devient prétexte à la mollesse intellectuelle : nous ne sommes pas issus du même monde - sexe, culture, histoire -, nous ne pouvons rien nous apprendre et tout ce qu’il reste à faire, c’est éviter de heurter nos susceptibilités respectives. Aujourd’hui, il n’y a plus de bûchers en Occident, mais sur les campus fleurissent les « safe spaces », tandis que le « virtue signalling » fait ses premières victimes dans le monde universitaire anglo-saxon. Les auteurs d’une étude sérieuse – portant sur la variabilité des QI ou la dysphorie de genre par exemple – qui viendrait contredire une morale simpliste dominante courent désormais un risque. A cette extrémité du relativisme naît à nouveau l’intolérance et la sottise : le fait doit valider la valeur. N’oublions donc pas que « pouvoir dire la vérité » est encore l’une de nos plus chères valeurs. Et Giordano Bruno ne meurt pas pour que la Terre tourne autour du Soleil, mais refuse de vivre dans un monde qui lui interdit de le dire.


1 Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus
2 Sur la logique et la théorie de la science, Jean Cavaillès
3 L’Homme révolté, Albert Camus

Francis Vincenti a dit…

Comme on l’a dit plus bas, le domaine des valeurs, des croyances s’il est celui de l’inconnaissable, reste le domaine du pensable, de la pensée conduite par la raison. Dans cette perspective, dès lors que l’on se place sur le terrain social, de la confrontation des cultures et des modes de vie, l’essentiel est de ne pas sombrer dans le dogmatisme. Il faut se garder de rejeter les croyances qui ne sont pas les nôtres, sans les avoir discutées. Cette règle présuppose qu’elle soit partagée : la tolérance n’a de sens que si elle est mutuelle. Dès lors, nous sommes contraints, en logique, d’admettre la pluralité des valeurs.
Pour autant, reconnaître la pluralité des valeurs n’empêche pas de porter un jugement sur celles-ci, donc de juger que certaines valent plus ou moins que d’autres.
Toutefois, un tel jugement doit être fondé sur notre expérience et en raison. Dans tous les cas, il conditionne la force de notre conviction.
C’est cette force qui, dans certaines circonstances, nous « pousse », finalement, à agir « comme il convient » en fonction de nos valeurs voire à combattre les valeurs qui ne sont pas les nôtres. C’est dans la force de nos convictions qu’il faut chercher la motivation, la ressource de dire non, de résister, voire même de désobéir.
Mais, l’essentiel est de rester lucide, d’avoir toujours un regard extérieur à soi et sur soi, d’être son propre spectateur critique, pour ne pas sombrer dans l’aveuglement.