On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

samedi 2 février 2019

Droit de propriété et modération

Le droit de propriété, dans la tradition libérale issue de Locke, est un droit naturel. Soit ! mais c'est un "droit", qui s'enracine dans l'effort fourni en vu de l'appropriation des biens et, surtout, qui est limité : "La raison nous dit que la propriété des biens acquis par le travail [et non, notez-le, par le capital] doit donc être réglée par le bon usage qu'on en fait pour l'avantage et les commodités de la vie. Si l'on passe les bornes de la modération, et que l'on prenne plus de choses qu'on en a besoin, on prend, sans doute, ce qui appartient aux autres" [Traité du gouvernement civil, chap. VI].
La théologie rationnelle d'un des pères du libéralisme le conduisait à une doctrine de la modération en parfaite opposition avec les dérives insensées de la possession sans limites dans lesquelles on voit la conséquence de l'idéologie libérale (ou néo-libérale). C'est par un raccourci trop facile qu'on parle de la pensée libérale, comme si elle était d'un seul bloc. Pris au sérieux, le principe de limitation de Locke conduirait à des politiques publiques que l'on qualifierait aujourd'hui de "socialistes" (si le terme de socialisme désignait encore quoique ce soit de significatif) ! Voyez ce qu'il advient lorsqu'on refuse de céder aux simplifications faciles et aux clichés !

5 commentaires:

Unknown a dit…

L'être humain est naturellement celui qui est appelé à avoir un droit de propriété. Ainsi le soulignez-vous à travers la pensé de Locke: le droit de propriété est un droit naturel. Il faut dire que chaque personne humaine est portée par cette dimension d'avoir un bien qui d'une part le définit comme étant un humain et d'autre part qui l'appelle à la responsabilité. Le droit de propriété est une force à mon sens vitale qui donne l’existence à l'homme. Si le droit de propriété est un droit naturel, la question se pose de l'acquisition de propriété. Comment cette force naturelle s'actualise dans les processus de l’acquisition d'un bien et des biens dans la vie d'un individu? Vous évoquez bien la question du travail, sa place absolue dans l'acquisition de propriété. Le travail apparaît ici comme le régulateur du droit naturel de propriété. La modération comme valeur humaine est une exigence qui s'applique dans le quotidien, dans les processus de l'acquisition de propriété.La modération est la limite qui s'impose à la conscience de l'homme, d'une part de prendre seulement ce qui lui est dû et ce qu'il gagne au travers de son travail et l'invite à ne pas dépasser les bornes pour n'est pas empiéter sur le droit de propriété des autres. Tout être humain est porté par le droit de propriété, quitte à le vivre dans son quotidien avec modération pour un monde de partage.
Pater MATONDO (identifiant blog groupe facebook EAD: Juliette Bertrand)

rose gomez a dit…
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Thomer a dit…

La philosophie de Locke semble ainsi en quelques sortes porter en elle les germes d’un libéralisme puissant et extensible, certes, mais non sans limites. Si on ne se fie qu’à sa réputation, il semble en effet paradoxal d’associer la philosophie de Locke au « socialisme » (même accepté dans un sens très large). Cette idée de modération appliquée au partage des richesses apparaît en effet sous un aspect quasiment révolutionnaire quelques siècles plus tard. Cette limite évoquée par Locke mériterait d’être précisée davantage pour définir comment « la dynamique du capitalisme » (pour reprendre la formule de l’historien français Fernand Braudel) peut-être fonction de la « juste » répartition des richesses et du capital. Cette « modération » peut d’ailleurs se concevoir sous des modalités d’application très diverses. Là réside probablement l’un des enjeux les plus criants des politiques économiques, fiscales et sociales modernes. Précisons d’ailleurs qu’un certain nombre d’initiatives pourraient et sont d’ailleurs parfois déjà portées par les entreprises afin de motiver la performance de leurs salariés (redistribution d’actions, formules d’intéressements et participations avantageuses…). Voilà peut-être une démarche compatible avec la philosophie des pères du libéralisme et allant dans le sens d’une « juste » et efficace répartition du capital et des richesses.

Aux antipodes de Locke, Proudhon aborde la question de la propriété avec une certaine radicalité mais en instaurant une nuance qui semble intéressante en particuliers si on la replace dans une perspective historique (alors fortement marquée par le communisme). Il est en effet question notamment dans Qu’est-ce que la propriété ? (1840) d’abolir la propriété de manière brutale et immédiate. Toutefois, il s’agit précisément d’une abolition de toute forme de propriété et non seulement de la propriété privée. Ainsi cette dernière ne doit selon lui pas être transférée à l’Etat comme l’ambitionnaient les contemporains communistes de Proudhon. Le transfert de la propriété de la sphère privée vers la sphère publique ne change pas la nature profonde du rapport (dictatorial) au capital selon Proudhon. Il ne s’agirait en effet selon lui que de passer d’une tyrannie à une autre contrairement au mutualisme qui, toujours selon Proudhon, serait le seul système permettant d’atteindre un point d’équilibre.

Francis Vincenti a dit…

La problématique ici est de savoir si l’on peut fixer des limites au droit de propriété. Sur ce point, J. Locke, considère qu’il s’agit là d’un droit naturel mais doublement limité par le fait qu’il ne peut porter que sur les biens acquis par le travail et que son usage est soumis à une obligation de modération. En revanche, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen proclamée le 26 août 1789, après avoir énoncé dans son article 2 que le droit de propriété constitue le deuxième des « droits naturels et imprescriptibles le l’homme » consacre, dans son article 17 (et dernier) « la propriété (comme) un droit inviolable et sacrée (dont) nul ne peut être privé » sauf dans des conditions strictement encadrées. La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme proclamée le 10 décembre 1948 par l’Assemblée générale de l’ONU dispose que « 1. Toute personne, aussi bien seule qu’en collectivité, a droit à la propriété. 2. Nul ne peut être arbitrairement privé de sa propriété. »
Ainsi, la définition et l’étendue du droit de propriété, à l’origine, droit naturel, civil et politique, consubstantiellement lié à la liberté individuelle ont varié depuis le XVII° siècle.
Qu’en est-il aujourd’hui ? C’est, sans doute, sur le plan le plus global (au niveau de l’humanité et de la planète) qu’il importe, en tout premier lieu, de se poser la question de ces limites. A cet égard, il faut bien admettre que l’exercice du droit de propriété ne peut être absolu et doit être régulé. Il importe de définir les modalités d’usage de ce qui constitue le bien commun de l’humanité (notamment les ressources naturelles) et de mettre en pratique le « principe responsabilité » développé par H. Jonas qui doit conduire l’humanité à user de la planète tout en préservant les droits des générations futures.

Pauline L a dit…

L'un des droits de l'Homme par excellence est bien celui de la propriété privée. Il n'y a qu'à lire l'article 2 de la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 pour se rendre compte de son importance. Si l'on s'en tient à une étude textuelle, la propriété vient en second après la liberté. Je cite: "Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression." L'article 17 de cette même déclaration instaure ce caractère sacré de de ce droit imprescriptible et naturel: «La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité".
Nous constatons que la déclaration s'inscrit dans la continuité de la philosophie libérale et s'inspire profondément de la philosophie Lockienne.
Certes, le droit de propriété est un droit naturel et sacrée mais il n'est en aucun cas absolu. Il demeure dans ce droit une limite qui est fondamentale pour Locke: le fait que la propriété porte sur les biens acquis par le travail et que son usage se soumet à une obligation de modération. Ces deux caractères sont essentiels et permettent de réfléchir sur la nécessité de borner le droit de propriété. Ce n'est pas parce qu'il est un droit inviolable et imprescriptible que celui ne doit pas être régulé.

Cependant, nous nous confrontons ici à deux difficultés: d'une part comment limiter le droit de la propriété et d'autre part comment définir l'usage modéré de ce droit. Proudhon et sa phrase célèbre: "la propriété, c'est le vol" nous oblige à réfléchir sur le concept de propriété privée: est-ce la propriété individuelle qui est véritablement mauvaise ou est-ce l'usage que nous en faisons ? Le paradoxe qui est présent dans ce concept de propriété privé est qu'il est à la fois la manifestation d'une liberté mais aussi la source d'inégalité entre les individus: certains posséderons plus que d'autres, animant chez ceux qui possèdent moins le désir d'avoir autant que celui qui possède massivement, voir d'en acquérir beaucoup plus. Cette course effrénée à la possession est destructrice et surtout sans fin. D'autant plus que nous sommes dans une société à l'heure de la jouissance démesurée et qui souhaite l’acquisition de biens superflues, ce qui a des conséquences malheureuses sur l'environnement . Locke qui est une figure fondamentale du libéralisme décrit que cet usage est abusif et qu'il faut à la propriété privée de la modération. Si nous sommes dans la démesure, le risque est de prendre ce qui appartient à d'autres. Nous ne sommes pas loin ici de la notion du vol qu'emploie Proudhon.

Nous sommes actuellement dans un dévoiement de la propriété privé. Le droit de propriété à titre individuelle ne sous-entend pas le droit de posséder dans l'excès et de jouir de tous les biens. De plus, il devient urgent de limiter notre course à la possession car cela à un vrai impact écologique car pour fabriquer ces biens, nous détruisons ce qui nous appartient à tous: la Terre.