On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

samedi 2 février 2019

Que vaut la distinction entre l'éthique et la morale ?

On voudrait que l'éthique relève de la seule sphère intime, de ce que, autrefois, on nommait "le for intérieur", en termes modernes : des droits de la conscience et de la liberté comprise comme choix sans contrainte des valeurs et des plans de vie auxquels nous adhérons personnellement et dont nous n'avons pas à rendre compte - mais voyez cette conséquence : l'éthique (ou la morale, peu importe cette distinction dont je dirai bientôt un mot) se trouve exclue, dès lors, de la sphère publique des activités politiques et économiques. Telle est la conséquence, généralement inaperçue, que souligne John Dewey :

"Le fait de dissocier la morale des fins de la nature humaine en important la morale de l'espace public et de la lumière du grand jour dans l'obscurité et l'intimité de la vie intérieure nous prive des moyens qui nous permettraient de la placer au service de fins utiles et conséquentes. Le coût, par exemple, en est de dissocier complètement l'éthique de la politique et de l'économie" [Human Nature and Conduct, 1921, p. 9, cité par Jean-Pierre Cometti, La démocratie radicale, Lire John Dewey, Folio Essais, Gallimard, 2016, p.64-65].

La distinction, généralement admise, entre l'éthique (qui se rapporte à l'individu et à ses "choix de vie") et la morale (l'ensemble des normes socialement acceptées) reproduit la dichotomie entre, d'une part, l'être humain comme "individu" (protégé par des droits) et l'être humain comme membre de la société, mais c'est oublier à quel point nous sommes toujours des êtres situés et en relation avec les autres et que nos choix individuels portent leurs conséquences, bien au-delà de la sphère close, prétendument "privée", de notre petit moi. Prendre conscience de cette dimension s'appelle la responsabilité. L'oublier, c'est ouvrir la porte à la perte, en chacun, de ce que Hannah Arendt appelle "le sens commun" et à l'émergence d'ordres totalitaires. Le "sens commun" - ou la "common decency" selon Georges Orwell - n'est ni de nature strictement sociale ni strictement individuel, autrement dit, la notion ne désigne rien qui soit "moral" ou "éthique". Et pourtant, c'est lorsque se perd cette conscience partagée du bien et du mal, du juste et de l'injuste, que le pire risque d'advenir.

Pour prendre ce seul exemple, les sauveteurs des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale répondaient à une claire conscience de cette sorte et agissaient en conséquence, mais leurs actions ne se recommandaient ni de normes sociales morales, ni de convictions qui leur étaient strictement personnelles. Ils agissaient "naturellement" dans une présence à soi qui indique, inséparablement, une fidélité aux croyances les plus hautes et les plus nobles de notre tradition humaniste. Et ce n'est pas la moralité ni le caractère éthique de leurs actions que nous célébrons, mais leur admirable et courageuse justesse !

1 commentaire:

Unknown a dit…

A lire cet article, je me dis que la distinction entre l'éthique et la morale n'est peut être pas pertinente en tant que relevant de la sphère intime là où la morale serait d'un niveau plus large et publique, mais peut être justement en ce qu'elle met l'accent sur l'agir, sur la façon dont les principes auxquels nous adhérons se déclinent ou non dans nos actions. Comme le serait la différence entre adhérer totalement à la valeur humaine, à sa dignité et s'interroger sur ce que l'on doit faire quand on croise un sdf à moitié agonisant dans la rue ; et on pourrait prendre un exemple semblable sur les choix politiques publiques.
L'éthique interroge alors la cohérence entre les principes universels et leur déclinaison dans les contextes particuliers où nous sommes, et effectivement comme vous le dites se pose alors le problème de la responsabilité, qui suppose d'analyser le contexte et les impacts de ce que l'on fera. On passe alors du" que dois je faire ?" à "qu'est ce je fais / qu'est ce que nous faisons ici et maintenant ?" Cette distinction n'est en ce sens peut-être pas si inutile.
Sur les Justes on admire certes leur justesse, mais on peut s'interroger sur comment est ce que cela a été "naturel" pour eux et pas pour d'autres ? Et n'en revient-on pas alors à des problèmes d'éthique ?