On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mercredi 6 février 2019

Le relativisme n'implique pas que "tout se vaut"

Reconnaître le caractère relativiste des théories scientifiques, comme le font la plupart des philosophes contemporains de la connaissance, qu'ils soient "réalistes" ou non, cela implique-t-il d'affirmer que "toutes les théories se valent" ? Et en est-il de même s'agissant des valeurs, de nos convictions et des actes qui en résultent ? A ce propos, il convient de préciser deux choses :
1/ Rien ne justifie de poser comme un absolu la distinction faits-valeurs, les premiers répondant seuls aux critères de l'objectivité scientifique, les seconds étant livrés à des choix rationnellement indécidables.
2/ Ce que soutient, en revanche, la position relativiste, c'est qu'il est impossible d'accéder à des vérités qui nous diraient ce que les choses - phénomènes ou normes - sont en elles-mêmes, indépendamment de la façon dont nous nous rapportons à elles et les décrivons. Le relativiste ne dit pas que tout se vaut - ce qui est le propre du nihiliste - mais que le point de vue de Dieu ou d'une raison universelle, anhistorique, libre de toute détermination linguistique, historique et culturelle, nous est à jamais fermé.
Il est autant impossible de nous extraire des médiations qui nous ouvrent au monde qu'il n'est possible au baron Munchausen d'échapper à la noyade en se tirant par les cheveux ! Tel est le coeur de la position "relativiste", quelles que soient les variations des philosophes qui s'en réclament.

2 commentaires:

PIERRE VANEL a dit…

Il me semble que vous traitez en partie le sujet "comment construit-on un fait scientifique" (?)
Je ne manquerai pas de m'en inspirer (sourire)
S'agissant plus spécifiquement de la science en général, il me semble (en lien avec "la responsabilité du scientifique") que le concept de "technoscience" est très pertinent pour rendre compte du lien entre les théories, les faits scientifiques et l'évolution du monde : Tout notre monde "fonctionne" grâce à des technologies issues de théories scientifiques et étayées par des faits scientifiques.
Y a-t-il un autre monde possible et souhaitable ? A titre purement personnel, je ne le pense pas...

Unknown a dit…

On a effectivement tendance à assimiler un peu hâtivement relativisme à nihilisme, dans l’idée que si tout est relatif (à un cadre d’analyse, à un point de vue, à une culture), alors tout se vaut.
Le relativisme, tel que décrit dans l’article, repose sur l’idée ancienne qu’il est impossible d’accéder aux choses en elles-mêmes puisque comme disait Montaigne « les yeux humains ne peuvent apercevoir que par les formes de leur connaissance », ce qui sera repris par Kant et d’autres, avec le rôle central du sujet et des formes de l’entendement dans la connaissance. L’idée que c’est toujours un ou des sujets dans des conditions données qui pensent les choses, avec leur raison, leur sensibilité, les outils à disposition, dans une temporalité donnée, et que cette limite vaut pour les phénomènes comme pour les valeurs semble peu contestable. (NB : le réalisme spéculatif si je ne me trompe pas semble modifier cette perspective mais je ne connais pas assez bien pour comprendre comment…peut être que certains ou certaines peuvent éclairer ce point).
Le relativisme dans cette définition incite à mon sens plus à une forme d’humilité sur le caractère absolue de la connaissance, y compris donc dans le domaine scientifique, dans la mesure où il est impossible de tout connaître et d’accéder intégralement aux choses.
Et de ce constat, déduire que tout se vaut serait un glissement dangereux, qui poussé à l’extrême aboutit à l’idée qu’il n’y a pas de vérité ni de connaissance, et que finalement, si tout se vaut, plus rien n’a réellement de valeur. Le fait qu’il n’y ait pas de vérité ou de connaissance absolue ne veut pas dire qu’il n’y a pas de vérité ou de connaissance possible.
Dans le domaine scientifique, cela ne veut pas dire que certaines théories ne sont pas plus fondées et démontrées que d’autres, et qu’il n’y a plus d’«objectivité » possible, de correspondance plus ou moins pertinente entre ce qui est (que nous soyons là où non pour le décrypter) et ce que nous en disons. Le développement des sciences, le progrès scientifique, la capacité humaine à progresser sur l’intelligibilité du réel démontre plutôt le contraire.
Pour les valeurs, l’idée de relativisme, de polythéisme et de l’absence d’absolu semble aujourd’hui moins paradoxale. Dans le domaine de la morale, si on considère avec Nietzsche que les valeurs sont des créations humaines, qu’elles ne préexistent pas dans le ciel des idées, le travail de connaissance est en partie de nature différente : il n’y a plus de « donné » duquel partir et auquel il faudrait donner de l’intelligibilité. Cela dit dans ce domaine encore, les travaux relevant notamment de l’innéisme moral en cherchant à « objectiver » le développement des sentiments moraux par la mise à jour de « matériel génétique » brouillent les frontières. Cependant, je rejoins l'idée que, quel que soit le statut que l’on donne aux valeurs, la distinction absolue n’est pas alors la distinction faits-valeurs, comprise comme la distinction entre des réalités qui seraient complètement objectivables (les objets de la science) et d’autres qui ne le seraient pas du tout (les valeurs), mais à chercher ailleurs.
La vérité en science et la vérité dans le domaine moral, si on admet dans les 2 cas l’absence d’absolu et des frontières plus poreuses entre les faits et les valeurs, n’est cependant pas exactement du même ordre, et cela mériterait d’être encore creusé…
Dans tous les cas, le relativisme compris comme un refus de l’absolutisme dogmatique et du nihilisme me semble être une position féconde.