On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

dimanche 14 avril 2019

Brève remarque sur l'identité

C'est une chose bien compliquée que l'identité puisqu'elle ne désigne ni l'essence impersonnelle et abstraite ni non plus ce qu'il a plus de singulier dans une individualité particulière. Quelque chose comme « le propre » qui est tout à la fois irréductible à chacun et résultant de la relation avec les autres. Quoiqu'il en soit de cette instabilité théorique, la notion est au centre d'un débat constitué que l'on peut présenter de façon synthétique. Le point de départ dans la pensée contemporaine est la Théorie de la justice de John Rawls et la façon dont le philosophe s'y prend pour élaborer les principes de base d'une société juste.
Reformulant la distinction état de nature état de société des théories classiques du contrat social, Rawls place les partenaires dans la « position originelle » et les présente comme des acteurs rationnels, indifférents les uns aux autres, qui ignorent la place qu'ils occupent dans la hiérarchie sociale et les qualités qui les constituent. Dans ces conditions d'incertitude, propres au "voile d'ignorance", tout ce que l'on peut savoir, c'est que chacun vise, avec prudence, à se prémunir contre l'éventualité d'être placé dans la condition la pire. Envisagés ainsi, tout se passe comme si les partenaires du jeu constitutionnel pouvaient seulement aboutir aux deux principes d'égalité et de différence qui constituent la structure de base d'une société juste selon John Rawls : égalité des droits, égalité des chances et légitimation des inégalités à condition qu'elles soient à l'avantage des plus défavorisés.
Cette approche contractualiste, constructiviste, a été à l'origine de débats d'une richesse exceptionnelle qui, aujourd'hui encore, ne s'est pas tarie. L'une des premières critiques, formulées par Michael Sandel, dans Le libéralisme et les limites de la justice, porte précisément sur cette question de l'identité. La thèse principale de Sandel, et des penseurs dits « communautariens » en général, est que la conception libérale de l'individu, qui préside à la construction rawlsienne, est celle d'un « moi désengagé » (disembedded self), le moi étant, comme l'affirme Rawls, « à l'origine des choix valides ». Une telle conception philosophique de l'homme comme un sujet rationnel, autonome, capable de s'affranchir des déterminations historiques et culturelles – tel est le cas du sujet rationnel cartésien qui rejette ce qui lui vient de la tradition et de l'expérience acquise des hommes du passé ou du sujet moral kantien qui, s'échappant des contingences empiriques, obéit à la loi morale selon le pouvoir d'autodétermination de la raison pratique - une telle conception qui considère le sujet comme auteur et source de ce qui fait sens, et non comme un être invité à s'accorder à un sens qui le précède, l'élève et le constitue, est incapable de loyauté et de conviction profonde et engagement véritable.
Le sujet rationnel est capable de s'affranchir de toute détermination sociale, comprise comme une contrainte qui limite, voire qui aliène, la liberté dont le grand principe directeur est le « gouvernement de soi », mais c'est au prix d'un déracinement qui ouvre le sujet libéral aux vents de choix de vie, infiniment révisables, mais jamais profonds. Tel est en très bref, le cœur du débat et comme on le voit, il n'est pas d'abord politique, mais ontologique.
La pensée libérale n'est pas un bloc univoque, elle se déploie dans des conceptions radicalement opposées, qui vont du libertarisme d'un Robert Nozick à la social-démocratie d'un John Rawls, mais elle a en commun une conception de l'individu qui interdit l'enracinement dans une communauté sociale particulière dont se nourrissait la grande tradition du républicanisme civique et de la vie libre. Jamais l'individu libéral, cosmopolite, affranchi d'attaches constitutives, ne pourrait prononcer ces paroles de Machiavel : "J'aime ma patrie plus que mon âme", ce grand cri du coeur qui exprime l'amour que le Secrétaire florentin vouait pour la République qu'il servit avec tant de génie et de dévouement.

5 commentaires:

Agnes a dit…

Je suis étonnée par la conclusion de l’article qui soulève chez moi plusieurs questions.
La pensée libérale qui par exemple imprègne la vie politique et les institutions aux Etats Unis ne semble pas interdire « l’enracinement dans une communauté sociale particulière », ni une forme de patriotisme souvent exacerbé. A l’inverse, l’enracinement communautaire y est fort, qu’il s’agisse de l’enracinement dans la communauté sociale territoriale, économique ou religieuse.
On peut s’accorder sur le fait que courant libéral est historiquement avant tout centré sur la liberté individuelle, avec l’égalité des droits comme garantie pour l’individu la possibilité de poursuivre ses objectifs. Les Etats Unis, historiquement construits par l’assimilation d’individus venant de pays et de cultures extrêmement variés, ont fait de la liberté et de l’égalité devant le droit le socle commun permettant de vivre ensemble. L’autre grand modèle, le modèle républicain repose lui sur une notion plus centrale de « bien commun », avec la participation citoyenne au gouvernement, qui quelque part va « au-delà » de la liberté des individus.
Ma compréhension est que J Rawls tout en s’inscrivant dans le modèle libéral a développé une théorie de la justice sensée promouvoir une société plus égalitaire, avec un contrat social basé sur un accord hypothétique conclu par des individus que le « voile d’ignorance » extrait de leurs particularités. Les critiques apportés au modèle libéral et à la théorie de Rawls, comme la non reconnaissance des identités particulières dans le droit ou la non prise en compte du caractère d’emblée social de l’identité, soulignent certes une conception trop abstraite de l’individu qui ferme les yeux sur les inégalités de départ. Mais cette conception est-elle plus spécifique au modèle libéral qu’à l’universalisme républicain ? Est elle liée à une vision différente de "la nature humaine" ? Et peut-on en déduire que le modèle libéral interdit l’enracinement dans une communauté sociale ou qu’à l’inverse, en ne mettant pas l’accent sur l’intérêt général et sur la participation à un modèle politique co-construit, elle contient en germe le risque du séparatisme social et du renforcement de « l’identité » ?

Domoslo a dit…

Le constat semble en effet dressé : Descartes, en instituant le sujet pensant au cœur de son dispositif, se serait affranchi de tout déterminisme social ou culturel. Sans vouloir réhabiliter un sujet social qui n´apparaît pas explicitement dans l´œuvre cartésienne, ne voit-on pas néanmoins poindre en filigrane une pensée du souci et respect de l´autre, du collectif, et finalement de la démocratie ?
Si Descartes a eu un certain retentissement au pays du libéralisme incarné « L’Amérique où l´on suit le mieux les préceptes de Descartes » comme le notait Tocqueville, c´est parce qu´il a pu incarner aussi une idée de la démocratie où « l´égalité des esprits est un droit inaliénable » comme le souligne Laurence Devillairs (chapitre Descartes et ses petits neveux dans René Descartes, 2018). Reconnaître cette égalité des esprits comme fondement de la démocratie n´est-ce pas en soi poser un jalon indispensable pour faire une société juste ? Certes Descartes n´a pas produit de traité politique comme a pu le faire un siècle plus tôt Machiavel. Mais dans la lettre á la Princesse Elisabeth de septembre 1646, justement consacrée á Machiavel, Descartes, dans sa lecture critique de l´humaniste florentin, nous livre aussi une leçon de politique, et aussi de justice. Descartes interroge en effet la légitimité du prince et fait une critique, certes convenue pour l´époque, de l´idée de conquête et conservation du pouvoir par tous les moyens, que l´on aura tôt fait de résumer par machiavélisme. Il reproche á Machiavel de ne pas mettre « assez de distinction entre les princes qui ont acquis un Etat par des voies justes et ceux qui l´ont usurpé par des moyens illégitimes ». Ce qui prime c´est le comportement vertueux des hommes au sein de l´Etat. Et le meilleur remède contre toute forme d´abus de pouvoir, c´est la passion d´estime, avec le besoin des princes ou dirigeants d´être estimés comme charitables et justes, et susciter ainsi le même type de comportement chez les autres. Se dessine ainsi une véritable pensée de l´art de gouverner, basée sur une vision réaliste et pragmatique du comportement des hommes en société, et au contact du pouvoir.

La primauté du patriotisme de Machiavel est réfutée par Descartes au profit de l´usage du jugement individuel et de la volonté, avant de vouloir adhérer á une cause nationale. Le sujet rationnel cartésien n’est certes pas un animal politique mais par les vertus de tolérance, de respect des singularités, et surtout de générosité, émerge un lien puissant entre accomplissement de son individualité et vie sociale. Un héritage dont John Rawls dans sa théorie de la justice aurait sans doute pu se revendiquer.

Francis Vincenti a dit…

Une observation sur ce qui peut être considéré comme la conclusion de cette « Brève remarque sur l’identité » à savoir que le concept d’identité, le « cœur du débat » entre individualisme (le sujet libéral rationnel) et communautarisme « n’est pas … politique mais ontologique ».
Ce concept est relatif à la problématique fondamentale, « première » de la définition de la nature humaine. Depuis l’époque classique (XVII° s.) et le siècle des Lumières (XVIII° s.) l’homme est le « sujet » autonome, libre, responsable de lui-même. Mais, aux XIX et XX° s., les sciences humaines ont montré que le sujet s’insère dans une dimension supra-individuelle, collective. D’où la question : à quel niveau se forme son identité, c'est-à-dire sa singularité, (ce qui le fait « comme ça » et pas autrement) : au niveau individuel ou au niveau collectif ?
Mais l’observation que l’on peut faire est qu’il y a peut-être aujourd’hui, si l’on se place plus sur le terrain de l’anthropologie que sur celui de l’ontologie, une voie pour dépasser l’antagonisme individualisme et communautarisme : l’idée que l’identité n’est pas une mais multiple. La première caractéristique du monde contemporain est d’être plus divers, multidimensionnel qu’on ne le dit (ou que certains ne le voudraient). La nature est diverse (et doit le rester !) les sociétés sont multiculturelles et l’individu n’est pas taillé définitivement dans une même pierre.
Retenant la conception libérale de l’individu, il faut laisser à chacun la liberté de tailler la sienne …

Alban de Laubier a dit…
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Alban de Laubier a dit…

Une remarque spontanée : construire, tailler son identité, peut-il se faire ex nihilo ? En filant l'analogie de la sculpture, considérons que c'est à une certaine masse de roche, singulière, que l'artisan imprime son intuition. Les singularités, nervures, écarts de densité, humidité, coups de ciseau précédents l'engage à parfaire son geste pour réaliser son intuition, cause de son art.
De la même façon, considérons un être en croissance, épanouissement, réalisation. Ce processus, comme celui de l'artisan avec la pierre, ne se fait pas ex nihilo. L'exercice de la liberté de chacun, objet de la morale, est relatif au cadre singulier dans lequel il s'exerce. Singulier parce qu'il s'exprime en chacun selon la sensibilité de chacun. Ces cadres singuliers ont de commun qu'ils sont des cadres. La morale observe ce cadre, par le truchement de la raison.
On comprend ainsi l'enjeu sociétal du lien entre morale et religion, religion et raison ; la religion est morale parce qu'elle imprime une forme au désir de l'homme. En imprimant le désir, elle modèle la liberté parce que le désir engage le choix, analogue au coup de ciseau de l'artiste. Bernants affirme à propos de l'homme ;" la question n'est pas de savoir ce qu'il veut mais ce qui
le commande".
Alors, qu'est-ce que le désir ? Considérons d'emblée que le désir se nourrit du manque ; selon l'adage pythagoricien "la puissance habite auprès du manque. Le manque implique privation, Privation implique désir". A la suite de Thibon "le seul désir qui ne se nourrisse pas d'un manque mais d'une plénitude, c'est le désir de partager". "Le cœur de l'homme est grand, dit Pascal, les petites choses flottent dans sa capacité , il n'y a que les grandes qui s'y arrêtent et y demeurent". Quels désirs poussent un homme vers un autre ? Y-a-t-il un désir éminent pour les unifier ? D'abord, comme nous le disions, l'exercice de la liberté de chacun est singulier parce que relatif au cadre singulier dans lequel il s'exerce, selon la sensibilité singulière de son auteur. Ensuite parce que l'homme est politique, le désir, en tissant une vie humaine, tisse la société ; objet de la politique.
De ces deux constats, le terme commun est relation. C'est le sens de logos qui veut dire relation plus encore que parole. Le verbe en effet indiqué la relation d'un sujet.
Thibon le moraliste, à propos de la relation de l'homme avec autrui dit encore : "soit on vit par les autres et pour soi, soit on vit par soi et pour les autres". Or, à la recherche du ciment de la société, du noeud de relation entre les individus, Rousseau explique qu'il s'agit de "trouver une forme d'association qui défende et protège de tout la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même, et reste aussi libre qu'auparavant". Cette recherche répond à la conception d'un homme à l'état de nature, vierge.
Pourtant l'étymologie du mot personne, persona, masque de théâtre, semble toute opposée à cette thèse ; le déracinement du sujet semble être un prérequis pour que celui-ci entre en société. Pourtant cette même société n'est-elle pas voulue pour être garante de la liberté de l'individu ? Comment ne pas comprendre comme absurde qu'elle engage, pour être viable, un tel choix de déracinement ?