On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

vendredi 29 janvier 2010

Rousseau, à nouveau

Je m'aperçois, ayant fini de lire la volumineuse biographie de Rousseau par Maurice Cranston, combien j'ignorais quelles étaient la vie et la personnalité de cet homme que nous nous représentons souvent sous les traits de quelques images d'Epinal. Paranoïaque, il ne le devint, non sans raisons, que dans les dernières années de sa vie, après son exil désastreux en Angleterre. Je l'imaginais volontiers pauvre, fragile et solitaire, persécuté par ses anciens amis de l'Encyclopédie - en réalité, seuls Voltaire et Grimm le détestaient résolument - et sans reconnaissance. La vérité est assez différente.
Le succès remporté par ses livres, surtout après la publication de la Nouvelle Héloïse, avait été immense, bien qu'il n'en retira pas autant de profit qu'il l'aurait pu. Et si l'Emile, puis le Contrat Social, déclenchèrent à Genève et ailleurs les foudres des autorités politiques et ecclésiastiques, le conduisant à un exil de ville en ville, ces oeuvres furent aussitôt reconnues à la mesure du génie dont elles témoignent. Rousseau fut d'emblée établi comme un des plus grands auteurs de son temps par une multitude personnes, parfois de la plus haute aristocratie, qui l'assaillaient de lettres d'admiration et de soutien, de visites aussi. L'homme était de petite taille, le visage aimable - quoique ses dents fussent gâtées - le regard d'une intensité remarquable, et s'il était affligé d'une constante maladie urinaire qui le fit souffrir toute sa vie, il avait aussi la robustesse physique des grands marcheurs. Quant à son talent d'écrivain, il nous laisse aujourd'hui encore interdit d'admiration.
Ce qui frappe le plus - mais comment s'en étonner lorsqu'on l'a lu ? - c'est l'extraordinaire assurance que Rousseau avait en lui-même, son désir éperdu de liberté et d'indépendance - jusqu'à son désir de toujours refuser le moindre cadeau -, sa volonté farouche de ne rien écrire ni penser qui ne soit tiré de son propre fonds, d'où vient qu'il se soit imposé avec une autorité qui faisait dire à d'Alembert "les écrivains font des livres, Rousseau commande".
Enregistrer un commentaire