On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mardi 26 janvier 2010

Le fanatique

En 1870, Lénine venait de naître, mais Bakounine avait déjà rencontré un bolchevik, ou un précurseur du bolchevisme, Serguei Netchaïev, dont l'énergie l'avait fasciné quelque temps, et qui allait inspirer les Possédés de Dostoievski.
Voici le portrait qu'il en brosse dans une lettre où il exprime l'effroi que lui inspire son fanatisme :
Lettre de Bakounine à Tallandier [Texte français de Bakounine]
Neuchatel, 24 juillet, 1870.
Mon cher ami, je viens d'apprendre que N. s'est présenté chez vous et que vous vous êtes empressé de lui faire connaître l'adresse de nos amis (M. et sa femme). J'en conclus que les deux lettres par lesquelles, O. et moi vous avons prévenu et supplié de le repousser, vous sont arrivées trop tard ; et, sans exagération aucune, je considère le résultat de ce retard comme un véritable malheur. Il peut vous paraître étrange que nous vous conseillions de repousser un homme auquel nous avons donné des lettres de recommandation pour vous, écrites dans les termes les plus chaleureux. Mais ces lettres datent du mois de mai et, depuis, nous avons dû nous convaincre de l'existence de choses tellement graves, qu'elles nous ont forcés de rompre tous nos rapports avec N., et, au risque de passer à vos yeux pour des hommes inconséquents et légers, nous avons pensé que c'était un devoir sacré de vous prévenir et de vous prémunir contre lui. Maintenant je vais essayer de vous expliquer en peu de mots les raisons de ce changement.
Il reste parfaitement vrai que N. est l'homme le plus persécuté par le gouvernement russe et que ce dernier a couvert tout le continent d'Europe d'une nuée d'espions pour le chercher dans tous les pays, et qu'il en a réclamé l'extradition tant en Allemagne qu'en Suisse. Il est encore vrai que N. est un des hommes les plus actifs et les plus énergiques que j'aie jamais rencontrés. Lorsqu'il s'agit de servir ce qu'il appelle la cause, il n'hésite et ne s'arrête devant rien et se montre aussi impitoyable pour lui-même que pour tous les autres. Voici la qualité principale qui m'a attiré et qui m'a fait longtemps rechercher son alliance. Il y a des personnes qui prétendent que c'est tout simplement un chevalier d'industrie ; - c'est un mensonge ! C'est un fanatique dévoué, mais en même temps un fanatique très dangereux et dont l'alliance ne saurait être que funeste pour tout le monde, voici pourquoi : Il avait fait d'abord partie d'un comité occulte, qui, réellement, avait existé en Russie. Ce comité n'existe plus, tous ses membres ont été arrêtés. N. reste seul, et seul il constitue aujourd'hui ce qu'il appelle le Comité. L'organisation russe, en Russie, ayant été décimée, il s'efforce d'en créer une nouvelle à l'étranger. Tout cela serait parfaitement naturel, légitime, fort utile, - mais la manière dont il s'y prend est détestable. Vivement impressionné par la catastrophe qui vient de détruire l'organisation secrète en Russie, il est arrivé peu à peu à se convaincre, que pour fonder une société sérieuse et indestructible, il faut prendre pour base la politique de Machiavel et adopter pleinement le système des Jésuites, - pour corps la seule violence, pour âme le mensonge.
La vérité, la confiance mutuelle, la solidarité sérieuse et sévère n'existe qu'entre une dizaine d'individus qui forment le sanctus sanctorum de la Société. Tout le reste doit servir comme instrument aveugle et comme matière exploitable aux mains de cette dizaine d'hommes, réellement solidarisés. Il est permis et même ordonné de les tromper, de les compromettre, de les voler et même au besoin de les perdre, - c'est de la chair à conspiration ; par exemple : vous avez reçu N. grâce à notre lettre de recommandation, vous lui avez donné en partie votre confiance, vous l'avez recommandé à vos amis, - entre autres à M. et Mme M... Le voilà replanté dans votre monde, - que fera-t-il ? Il vous débitera d'abord une foule de mensonges pour augmenter votre sympathie et votre confiance, mais il ne se contentera pas de cela. Les sympathies d'hommes tièdes, qui ne sont dévoués à la cause révolutionnaire qu'en partie et qui, en dehors de cette cause, ont encore d'autres intérêts humains, tels qu'amour, amitié, famille, rapports sociaux, - ces sympathies ne sont pas à ses yeux une base suffisante, et, au nom de la cause, il doit s'emparer de toute votre personne, à votre insu. Pour y arriver, il vous espionnera et tâchera de s'emparer de tous vos secrets, et, pour cela, en votre absence, resté seul dans votre chambre, il ouvrira tous vos tiroirs, lira toute votre correspondance, et quand une lettre lui paraîtra intéressante, c'est-à-dire compromettante à quelque point de vue que ce soit, pour vous ou pour l'un de vos amis, il la volera et la gardera soigneusement comme un document contre vous ou contre votre ami. Il a fait cela avec O., avec Tata et avec d'autres amis, - et lorsque en assemblée générale nous l'avons convaincu, il a osé nous dire :« Eh bien, oui ; c'est notre système, nous considérons comme des ennemis, et nous avons le devoir de tromper, de compromettre toutes les personnes qui ne sont pas complètement avec nous », c'est-à-dire, tous ceux qui ne sont pas convaincus de ce système et n'ont pas promis de l'appliquer eux-mêmes.
Si vous l'avez présenté à un ami, son premier soin sera de semer contre vous la discorde, les cancans, l'intrigue, - en un mot de vous brouiller. Votre ami a une femme, une fille, il tâchera de la séduire, de lui faire un enfant, pour l'arracher à la moralité officielle et pour la jeter dans une protestation révolutionnaire forcée contre la société.
Tout lien personnel, toute amitié, toute... sont considérés par eux comme un mal, qu'ils ont le devoir de détruire, - parce que tout cela constitue une force qui, se trouvant en dehors de l'organisation secrète, amoindrit la force unique de cette dernière. Ne criez pas à l'exagération, tout cela m'a été amplement développé et prouvé. Se voyant démasqué, ce pauvre N. est encore si naïf, si enfant, malgré sa perversité systématique, qu'il avait cru possible de me convertir, - il est allé même jusqu'à me supplier de vouloir bien développer cette théorie dans un journal russe, qu'il m'avait proposé d'établir. Il a trahi la confiance de nous tous, il a volé nos lettres, il nous a horriblement compromis, en un mot, il s'est conduit comme un misérable.
Sa seule excuse, c'est son fanatisme ! Il est un terrible ambitieux sans le savoir, parce qu'il a fini par identifier complètement la cause de la révolution avec sa propre personne, - mais ce n'est pas un égoïste dans le sens banal de ce mot, parce qu'il risque horriblement sa personne et qu'il mène une vie de martyr, de privations et de travail inouï. C'est un fanatique, et le fanatisme l'emporte jusqu'à devenir un jésuite accompli, - par moments, il devient tout simplement bête. La plupart de ses mensonges sont cousus de fil blanc. Il joue au jésuitisme comme d'autres jouent à la révolution. Malgré cette naïveté relative, il est très dangereux, parce qu'il commet journellement des actes, des abus de confiance, des trahisons, contre lesquels il est d'autant plus difficile de se sauvegarder, qu'on en soupçonne à peine la possibilité.
Avec tout cela N. est une force, parce que c'est une immense énergie. C'est avec grand-peine que je m'en suis séparé, parce que le service de notre cause demande beaucoup d'énergie et qu'on en rencontre rarement une développée à ce point. Mais après avoir épuisé tous les moyens de m'en convaincre, j'ai dû m'en séparer, et, une fois séparé, j'ai dû le combattre à outrance. Son dernier projet n'a été, ni plus ni moins, que de former une bande de voleurs et de brigands en Suisse, naturellement
dans le but de constituer un capital révolutionnaire. Je l'ai sauvé, en lui faisant quitter la Suisse, parce qu'il est certain qu'il aurait été découvert, lui et sa bande, dans l'espace de quelques semaines ; il se serait perdu et nous aurait perdus tous avec lui. Son camarade et compagnon S. est un franc coquin, un menteur au front d'airain, sans l'excuse, sans la grâce du fanatisme. Il a commis devant moi des vols nombreux de papiers et de lettres. Et voici les gens que M., malgré qu'il ait été prévenu par J., a cru devoir présenter à Dupont et à Bradlaugh. Le mal est fait, il faut le réparer sans bruit, sans scandale, autant que faire se pourra (...)
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