On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

dimanche 17 février 2013

La pensée politique de Descartes et sa postérité (I)

Venues de tous les horizons politiques, de nombreuses critiques, depuis la fin du XVIIIe siècle, ont dénoncé dans la Révolution française, l'application d'une conception purement spéculative et artificielle de l'ordre social. Edmund Burke condamne ainsi une métaphysique individualiste, abstraite, des Droits de l'homme et le projet de construction de la société civile selon des plans, certes rationnels, mais qui ne tiennent pas compte de la réalité historique des sociétés existantes, et qui brisent brutalement le complexe équilibre entre les ordres sociaux que le temps avait forgé ; une telle façon théorique de penser a priori le fondement des institutions politiques conduit inévitablement à la violence et à la terreur. Tel est encore le principal reproche que Benjamin Constant adresse à la doctrine rousseauiste de la souveraineté du peuple : justifiable en théorie, elle n'est pas autre chose en pratique, qu'un « bréviaire du despotisme ».
Si les révolutions modernes – et, en particulier la Révolution française – révèlent une alliance funeste entre la violence et la raison, c'est tout d'abord parce qu'elles prétendent constituer un commencement à la fois absolu, volontaire et rationnel, exigeant, en la pureté de leur geste instaurateur, de tenir pour sans valeur ce qui nous vient de la tradition, ce qui épouse l'expérience des hommes : la révolution s'inscrit, par nature, dans une métaphysique de la rupture.
Cette volonté consciente de rompre radicalement constitue un des traits marquants de la modernité. Elle avait hardiment été inaugurée par Descartes dans les Règles pour la direction de l'esprit (1628). Mais Descartes, à cette époque, avait paru limiter son entreprise au seul domaine des sciences et de la métaphysique, et il avait fallu attendre un siècle et demi pour qu'un tel mouvement se déployât dans le domaine de la morale et de la législation. Comme l'écrit très justement Hannah Arendt : « L'emphase de nouveauté si caractéristique de l'âge moderne mit près de deux siècles à quitter l'isolement relatif de la pensée scientifique pour atteindre au domaine politique » [Essai sur la révolution, coll. « Tel », Gallimard, Paris, 1985, p. 63].
Descartes, pour sa part, s'en tenait, s'agissant des valeurs morales et des régimes établis, à une prudente réserve, se prémunissant contre tout désordre par les règles d'une « morale par provision », dont le premier principe est « d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays » (Discours de la méthode, troisième partie). On a souvent parlé du désintérêt que Descartes aurait manifesté à l'égard des affaires publiques. Un récent commentateur signale que, parmi les raisons d'une telle attitude, il faut accorder toute son importance à l'affirmation du Discours de la méthode – « il n'appartient pas à un homme de réformer un Etat, en y changeant tout pour le redresser » - la philosophie ne pouvait avoir qu'un but privé, vers lequel s'achemine « un homme qui marche seul et dans les ténèbres » |[Pierre Guenancia, Descartes et l'ordre politique, Paris, PUF, 1983, p. 14]. On peut, cependant, montrer que l'indifférence de Descartes vis-à-vis de la politique est, en réalité, purement feinte ; souscrire cette indifférence, c'est ignorer la conscience que lui-même avait de la portée véritablement révolutionnaire de sa philosophie.

I L'universalité du projet de refonte rationnelle

La méthode de Descartes conduit à établir une radicale distinction entre la réforme qui se contente de corriger ce qui provient du passé, et la révolution qui met en doute les opinions et préjugés, issus de l'éducation, avec l'ambition de tout reconstruire « tout de nouveau dès les fondements ». Descartes réprouvait fortement la première attitude, à laquelle il opposait les vertus de la seconde. En outre, il pensait que sa nouvelle méthode de connaissance devait conduire à des applications dans les principaux domaines de l'existence humaine et que, pour cette raison, elle constituait un système de résolution de tous les problèmes se posant) à l'homme. Il est vrai, néanmoins, que Descartes ne pensait pas que la révolution dans la méthode qu'il annonçait pût porter la plénitude de ses fruits de son vivant ; il laissait ce soin aux générations futures, à ceux qu'il appelle ses « neveux » et, parmi lesquels, il n'est pas illégitime de compter, outre les philosophes des Lumières, les principaux théoriciens de la Révolution française. La volonté des révolutionnaires d'édifier un ordre social et politique nouveau, en rupture avec les institutions politiques anciennes, de même que la croyance qui les animait que la raison est un facteur de transformation de la totalité de l'existence humaine selon les principes qu'elle doit tirer uniquement d'elle-même et non de l'histoire ou de l'expérience, cette volonté et cette croyance sont directement issues de la philosophie de Descartes. C'est donc vers elle que devons de nouveau nous tourner pour y trouver l'origine de cette conception purement rationnelle de l'ordre social, que les penseurs libéraux et les contre-révolutionnaires ne cesseront de dénoncer, percevant dans la métaphysique juridique de la liberté, de l'égalité et de la souveraineté du peuple, les dangers inédits d'un nouveau despotisme. S'il existe un lien profond entre l'idée de révolution et l'esprit de système, c'est parce que celui-ci tient pour acquis que rien dans la réalité humaine ne doit échapper à la connaissance et à la maîtrise de la raison, en même temps que cette mise en ordre ne peut s'exercer que lorsque tout ce qui repose maladroitement sur d'autres fondements a été préalablement jeté à terre pour être reconstruit sur des bases nouvelles, entièrement rationnelles. Or, le penseur qui est l'origine de cette double idée est, sans nul doute, Descartes.
Système, cela se dit, en langage cartésien, « unité des sciences » : toutes les sciences « ont entre elles un lien si étroit » qu'elles « sont toutes unies entre elles par un lien de dépendance réciproque » (Règle I]. L'unité des sciences provient de l'universalité des règles de la méthode, qui s'appliquent uniformément à tous les domaines de la connaissance humaine, de telle sorte qu'il n'y a pas de champ qui en soit, par nature, exclu : « L'utilité de cette philosophie … s'étend à tout ce que l'esprit humain peut savoir » [Lettre-préface à l'édition française des Principes]. A un ami du père Mersenne, Descartes fait valoir que « cette méthode s'étend à tout » [Lettre du 27 avril 1637 ?] Dans l'Entretien avec Burman, Descartes dit explicitement : « Celui qui aura une fois habitué son esprit aux raisonnements mathématiques le gardera apte à rechercher les autres vérités, parce que le raisonnement est partout identique". L'image cartésienne bien connue de l'arbre de la philosophie, dont les branches sont la médecine, la mécanique et la morale, révèle assez que la méthode cartésienne de destruction des opinions et de refondation de la connaissance humaine ne se limite pas aux seuls de la science mathématique, la vieille distinction aristotélicienne entre les sciences théorétiques et les sciences pratiques (l'éthique et la politique) qui ne peuvent satisfaire à l'exigence d'exactitude et de rigueur des premières, cette distinction est désormais abolie.
La méthode cartésienne tient en deux règles principales : mettre en doute toutes les opinions reçues par l'éducation qui n'ont pas d'autre racine que la tradition et la coutume ; chercher en toute matière les premiers principes, clairs et évidents à l'esprit humain, dont doivent être déduites les propositions logiques qui en découlent. Or ces règles de la méthode, qui constituent pour Descartes la définition même de la sagesse et de la philosophie, ont une portée universelle, conduisant à « une parfaite connaissance de toutes les choses que l'homme peut savoir, tant pour la conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé et l'invention de tous les arts. » [Lettre-préface]. Ces règles sont de nature mathématique, mais ce n'est pas la résolution des problèmes qui intéressait Descartes ; Descartes empruntait aux mathématiques une méthode dont il attendait qu'elle apportât une solution à tous les problèmes qui se posent à l'esprit humain [Règle IV]. Ainsi, il y a une méthode mathématique, rationnelle, de résolution des questions touchant à « la conduite de la vie des hommes », c'est-à-dire, pour traduire la formule volontairement vague de Descartes, touchant aux valeurs morales et aux institutions politiques. Là, comme en mathématiques ou en physique, il s'agit de connaître les premiers principes et d'en déduire les conséquences. Toutefois, en matière de morale et de politique, tout comme en médecine, les conclusions ne sauraient être uniquement de nature théorique ; elles sont, à l'évidence, pratiques et commandent des actions concrètes.
La connaissance des premiers principes de la physiologie permet de prescrire des médications thérapeutiques précises. Et l'on voit Descartes s'y exercer dans sa correspondance. On le voit également écrire, à la fin de sa vie, un Traité des passions de l'âme et de fonder ainsi une morale rationnelle de la maîtrise de soi. Mais on ne le voit pas appeler à une réforme des institutions? Descartes ne traite pas de l'application de sa méthode au domaine politique. Bien a contraire, il désavoue explicitement une telle déduction de son système. Est-il bien nécessaire de se demander quelles sont les raisons d'un tel désaveu ? Ne va-t-il pas de soi qu'en ces domaines, une attitude prudente s'imposait ? Faut-il, cependant, croire Descartes lorsqu'il nous dit : « Jamais mon dessein ne s'est étendu plus avant que de tâcher à réformer mes propres desseins, et de bâtir dans un fonds qui est tout à moi » [Discours de la méthode]. Le contexte de l'affirmation devra être rappelé. Ce serait, en outre, parmi d'autres arguments que l'on pourrait évoquer, oublier la loi, à laquelle il se sentait contraint de répondre, « qui nous oblige avant tout à procurer autant qu'il est en nous le bien général de tous les hommes ». En vérité, c'est secrètement que le philosophe, qui avait avoué, un jour, qu'il devait avancer masqué, en appelle à une réorganisation rationnelle des institutions politiques. Il le fait entendre dans cette deuxième partie où c'est, semble-t-il, tout le contraire qu'il paraît dire.

II Des analogies éclairantes

Isolé, en Hollande, durant l'hiver 1619, dans un chambre chauffé par un poêle, Descartes se livre en toute liberté à ses méditations.
Il songe, tout d'abord, à ces ouvrages humains qui sont faits par un seul maître et qui, pour cette raison, ont plus de perfection que ceux qui résultent de la conception de plusieurs. À l'appui de cette thèse, Descartes prend l'exemple de la construction des bâtiments. Deux situations s'opposent : un seul architecte conçoit les plans de l'édifice et utilise des matériaux neufs, il en résulte ordre et beauté ; il en va bien différemment lorsque plusieurs maîtres d'œuvre corrigent une construction ancienne, avec des matériaux destinés à d'autres fins. La conclusion est claire : tout ouvrage humain exige, pour être beau et ordonné, d'être conçu par un seul esprit, lequel en dessine par avance et le réalise avec des matériaux neufs, appropriés à cette fin.
Afin de souligner les avantages de ce « rationalisme constructiviste », pour reprendre la formule de Friedrich Hayek, Descartes traite ensuite de l'édification des villes. Là, de nouveau, il oppose deux situations : les villes qui sont mal proportionnées parce qu'elles ont été bâties avec le temps, sans ordre ni plan, selon les hasards de la fortune, quoique les maisons puissent individuellement y être fort belles ; les villes dont un ingénieur a tracé les plans et qui sont régulières  ; elles sont le résultat « de la volonté de quelques hommes usant de raison".
Cette conclusion sur les mérites de la construction rationnelle des bâtiments et des villes conduit Descartes à des réflexions, de nature politique, sur les civilisations humaines. À nouveau, il met en balance deux types de sociétés : celles qui ont été civilisées peu à peu, qui ont été lentement tirées de leur état « demi sauvage », et dont les lois ont été édictées principalement pour mettre un terme aux conflits et aux crimes ; ici les lois sont secondes par rapport à un état premier de guerre ; elles sont prises, si l'on peut dire, au coup par coup, au hasard, a posteriori, comme autant de conventions nécessaires à la perpétuation de la vie en société, selon le principe de l'intérêt particulier. Cette conception de l'ordre social correspond, en bref, à celle qui sera exprimée par la philosophie politique libérale, en particulier au XVIIIe siècle, par David Hume ou Adam Smith. Descartes lui oppose la société qui, dès l'origine, a été organisée selon des lois édictées par « quelque prudent législateur ». L'exemple que prend le philosophe d'un tel ordre social rationnel est Sparte : « Et pour parler des choses humaines, je crois que, si Sparte a été autrefois si florissante, ce n'a pas été à cause de la bonté de chacune de ses lois en particulier, vu que plusieurs étaient fort étranges, et même contraires aux bonnes mœurs, mais à cause que, n'ayant été inventées que par un seul, elles tendaient toutes à la même fin ». Le double principe de rationalité et de finalité, qui vaut pour les architectes, vaut donc également pour le législateur. Quelles conclusions faut-il en tirer ? S'agit-il, dès lors, d'édifier de nouvelles constructions sociales, de nouvelles institutions, de nouvelles législations, lorsqu'elles ne procèdent pas d'un dessein rationnel conçu par un seul homme ? Tout dans le texte semblerait conduire, selon une logique implicite, à une telle conclusion. Les diverses analogies mises en place – écrire, bâtir, faire des mois – viennent montrer la valeur éminente de la planification rationnelle de la législation.
Descartes établit une typologie des régimes politiques, qui ne reprend ni la distinction traditionnelle depuis l'Antiquité, des régimes (monarchique, aristocratique et démocratique), ni la séparation machiavélienne entre les principautés héréditaires et les principautés nouvelles ; sont opposées, d'une façon toute nouvelle, les sociétés dont l'organisation politique a été planifiée et celles où un tel plan est absent. Est posée ainsi la distinction entre une conception contingente des sociétés humaines, de leurs institutions, de leurs coutumes – celle-là même que les libéraux et les contre-révolutionnaires tout comme les romantiques voudront préserver contre les méfaits de l'esprit de système ; et une conception, « constructiviste » de l'organisation sociale, mise en œuvre d'en-haut par quelque autorité centrale. Cette distinction qui est au cœur des débats politiques et idéologiques depuis le XVIIIe siècle jusqu'à nos jours, a été, pour la première fois, pensée et explicitement formulée par Descartes dans la deuxième partie du Discours de la méthode.
[A suivre...]

12 commentaires:

Franck Nicolas a dit…

Il est sans doute possible de penser que les affaires d'Etat, dans la France du milieu du xviie siècle n'offraient pas encore une terre propice à un élan révolutionnaire. Le contexte politique et économique est bien différent de celui du XVIIIe siècle. L'heure n'est pas à l'action mais à la juste direction de l'esprit. Et, pour le coup, il appartient à Descartes d'avoir permis au peuple de lire ; ce qui fait de sa pensée, une pensée en un sens assez engagée, politiquement. La révolution qu'il a donc opérée par la philosophie est didactique et servira la construction lente de l'esprit révolutionnaire. Il publie en effet "le discours de la méthode" en français et ce presque un siècle, "jour pour jour", après l'ordonnance de Villers-cotterêts... Même si Descartes ne s'est pas engagé comme le feront les philosophes des lumières, il a malgré tout, comme vous le soulignez bien, préparé les mentalités, dans l'esprit et dans l'usage de la lettre pour que le peuple français ait la capacité d'entendre ce que diront les penseurs révolutionnaires.
Merci pour cet article très intéressant. Franck

Catherine.Cudicio a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Catherine.Cudicio a dit…

Bonjour à tous
La conception contingente des sociétés humaines, demande de les contextualiser en tenant compte de tous les facteurs ayant joué un rôle dans l’édification du type de société. Une telle conception implique que l’homme ne détient pas tous les pouvoirs, qu’il ne s’est pas rendu «maître et possesseur de la nature», bref que la raison n’occupe pas toute la place qu’elle devrait. Ce type de société peut être vu aussi comme une étape vers un devenir et pourquoi pas celle qui précéderait le grand soir, où ayant du passé fait table rase, l’homme aurait chassé ses doutes et fausses croyances. Il pourrait alors, se servir des seules idées claires et distinctes afin de commencer à construire avec rigueur le meilleur des mondes, où chacun, tels les esprits animaux avec le zèle et la vélocité accomplirait sa mission. Le garant de cette belle organisation ne serait autre que Dieu lui même dans sa véracité et sa toute puissance. Quelles raisons aurait-on de rejeter un tel modèle? Pourquoi Descartes ne l’a-t-il pas exposé?
Descartes ne s’est attaqué ni à la théologie, ni à la morale ni à la politique, en ce sens qu’il n’a publié aucun écrit traitant explicitement de ces sujets. Son décès brutal y est sans doute pour quelque chose, son souci de discrétion aussi... Féru de culture antique, Descartes ne pouvait ignorer le sort que Denys de Syracuse réserva à Platon venu le conseiller. Né sous le règne de Henri IV, Descartes connut trois souverains au cours de sa vie dont Louis XIV, monarque absolu, sous le règne desquels, philosopher n’est pas sans risque.
La pensée politique de Descartes apparaît dans sa correspondance, ses réflexions, et grâce à des jeux de miroirs qui transposent la version officielle de sa pensée. Qui peut douter de l'influence de sa révolution silencieuse ?

MathieuLL a dit…

Je trouve l’analogie entre le méthodisme cartésien et la Révolution un peu risquée… pour ne pas dire osée. Ne sommes-nous pas en train de projeter sur le philosophe nos propres associations franchement anhistoriques ? Gare à la tentation de mélanger les auteurs, les époques et les idées comme on mélange des aliments… Le goût laisse souvent à désirer.

Pour ce qui est de l’inefficacité de la Révolution, je vais même plus loin : non seulement elle fut mauvaise dans ses conséquences, mais elle le fut aussi dans sa théorie. Offrir une liberté quasi absolue à la masse condamna l’humanité à vivre ce qu’elle vit aujourd’hui (pas besoin de commentaire). Si la théorie paraît belle, la violence de la Révolution et de son impérialisme idéologique, naïvement universaliste et « droits de l’hommiste », est bien une invention protestante et bourgeoise… (Je n’ai rien contre les protestants bien sûr ; je me contente de dénoncer une parcelle de leur idéologie, comme je le ferai volontiers avec toute autre religion, et en particulier le mauvais élitisme dans la société des trois ordres, lequel ne reposait pas sur les mérites mais sur les liens du sang.)

Mais, cela dit, cet événement a aussi eu du bon. Comme à chaque fois : l’histoire est grise… mais d’un gris argenté.

Anonyme a dit…

A la lecture du texte de Descartes les commentaires de M. Terestchenko sont très éclairants. Descartes y pose, en effet, la question de la rationalité en politique. A la lumière de sa méthode scientifique, il se demande à quelles conditions une société humaine peut être le plus rationnellement possible constituée et organisée. Sa réponse est clairement centraliste. Ce qui émane d'un seul cerveau, d'une seule volonté contient plus de rationalité, d'ordre, de garanti de bon fonctionnement que ce qui provient de la multitude. Sa réponse traduit aussi un rapport à l'histoire sur le mode de la rupture : ce que le temps sédimente est biscornu et, comme tel, peu efficace. La solution rationnelle réside dans un commencement volontaire et consciemment décidé selon ce que la raison commande. Une société humaine est d'autant plus harmonieuse qu'elle s'organise selon des règles produites par une pensée unitaire (l'idéal spartiate que cite Descartes) et qu'elle obéit à un dessein pré-établi qui ignore l'histoire et décide de son moment d'origine, de sa naissance. On le voit, Descartes plaque les catégories qu'il a découvertes dans le domaine du savoir sur le champ politique. C'est une pensée politique d'ingénieur, de géomètre. Les choses vont bien mieux quand elles obéissent à un plan et c'est encore mieux si ce plan est celui d'un seul. D'ailleurs, une des analogies qu'utilise Descartes est celle de la ville et de son plan. On sait l'importance de l'urbanisme dans certaines visions révolutionnaires : à homme nouveau, ville nouvelle selon l'idée que l'espace et les fonctions de la ville rationnellement conçus vont produire un individu idoine.
Cette rationalité est, chez Descartes, un idéal mais pas une réalité qu'il lui a déjà été donné de rencontrer. Elle se situe à l'intérieur de l'individu comme vérité inscrite en chacun. Ainsi, politiquement elle peut sourdre d'une personne mais elle ne peut être le produit d'une élaboration collective et historique à partir d'un champ politique pré-éxistant.
Descartes n'enracine pas la rationalité politique dans une civilisation particulière « ayant reconnu que tous ceux qui ont des sentiments fort contraires aux nôtres, ne sont pas pour cela barbares, ni sauvages, mais plusieurs usent, autant ou plus que nous, de raison ». Il ne semble pas y avoir, pour Descartes, une civilisation de la raison qui pourrait éclairer le monde, donc pas d'impérialisme politique et culturel dans son propos. Selon lui, un régime politique rationnel n'est pas le produit d'une histoire ou d'une culture particulière mais d'un acte de raison posé comme moment fondateur. L'universalisme de la pensée de Descartes renverrait à la raison en tant que telle, raison qui se manifeste en et par l'homme qui sait y accéder.
Il me semble que ces considérations entretiennent bien, comme relevé par M. Terestchenko, une relation avec « la distinction entre une conception contingente des sociétés humaines [...] et une conception, « constructiviste » de l'organisation sociale ». Le lien avec la Révolution française apparaît tant celle-ci s'est menée au nom de la raison contre un état des choses qui était vécu comme contraire à celle-ci et selon la conviction que l'on pouvait démarrer radicalement du nouveau ce dont atteste exemplairement la mise en place d'un calendrier révolutionnaire avec son An 1.

MathieuLL a dit…

Je vais revenir sur mon commentaire qui, manifestement, manque terriblement d'argumentation.

Descartes mène une réflexion rationaliste, c'est-à-dire qu'il entend réduire la réalité à quelques principes élementaires (allant du complexe au simple) et, comme chez la plupart des fabriquants de systèmes en philosophie, Descartes croit pouvoir, par une simple translation, expliquer d'autre pan de la réalité avec les mêmes principes - et ce en usant de malencontreuses analogies. En outre, la philosophie de Descartes est encore profondément pénétrée de superstition chrétienne (il suffit de constater à quel point il s'acharne à convaincre les théologiens que, en vertu du principe d'économie chez Dieu, la conservation des accidents du pain et du vin serait incompatable avec le remplacage de ces substances par celle du corps du Christ... drôle de débat, je trouve, pour un père des Lumières). La philosophie cartésienne, [[comme sa physique et sa mathématique (là, mes amis, je sais de quoi je parle)]] ne repose pas du tout sur une méthode rigoureuse et objective, mais sur des a prioiris 'théologico-religieux' (chrétiens) qu'il cherche à rendre raisonnables par la fabrication d'un système artificiel (aujourd'hui complètement obsolète) dont la seule fin est, à terme, de justifier le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob (il faut lire les Méditations métaphysiques entre les lignes...: il y fait des rechutes à chacune de ses grandes étapes).

La pensée révolutionnaire, plutôt théiste, protestante et maçonnique, voire complètement athée et blasphématoire, repose sur la négation d'une autorité absolue (qui plus est religieuse) en matière de politque, ce qui est en totale contradiction avec la pensée de Descartes - lequel fut prêt à brûler certains de ses écrits pour éviter de contrarier l'Eglise... La pensée révolutionnaire est une pensée du corps, une pensée "sauvage" (pas au sens de Lévinas) qui fut d'abord celle d'une minorité en quête d'expansion (la classe 'bourgeoise', bien que ce sens soit complètement différent aujourd'hui) et qui, dans un déchaînement de violence, a renversé l'Ancien régime (et donc celui de Descartes). Aucune trace de rationalité dans ce mouvement : mais un débordement de passions ardentes. La pensée révolutionnaire est encore un matérialisme moral, une éthique sans dieu et sans âmes - sur fond de croyance en l' "Homme". Or, Descartes n'a rien écrit en matière de morale (Les passions de l'âme n'étant qu'un traité de physiologie depuis longtemps obsolète). Ses textes sur "la lumière naturelle" ne vise qu'un objectif : justifier l'existence de "DIeu" et, par une identification de ce DIeu avec celui du Christ : justifier la foi indépendamment de la raison. Descartes croyait aux hérétiques...
Décidément, je ne vois pas grand-chose de révolutionnaire chez ce philosophe par ailleurs intéressant. En outre, il faut bien se l'avouer : la révolution a été "inventée" au 20ème siècle. On écrit toujours l'histoire après coup - le temps que les événements sédimentent et s'enrichissent de nouvelles expériences ; le temps de créer des ponts entre des époques plus lointaines : afin de se persuader d'un "sens dans l'histoire"...

Toujours cavalier, ne croyez pas moins en mon amitié...
Salutations à tous.

MathieuLL a dit…

ps : "la pensée sauvage... pas au sens de" Strauss et non de lévinas bien sûr. C'est un mauvais lapsus de ma part. Lévi+Strauss =Lévinas peut-être..?

MathieuLL a dit…

et remplacement... pas "remplacage".

Pascale Boulogne a dit…

La lecture de cet article est éclairante dans la mesure où elle nous offre un regard étonnant sur l’impact du système philosophique cartésien, en l’occurrence, dans le domaine particulier de la politique, qui d’emblée, n’est pas le terrain de prédilection de ce penseur.
En effet, s’il est incontestable que Descartes a opéré une révolution philosophique en faisant de la raison le guide suprême de la pensée, sa réflexion politique semble peu poussée car celle-ci apparaît, sans doute, comme une branche mineure de l’Arbre de la Connaissance.
Pourtant, force est de constater que cette pensée du début du XVIIe siècle a des influences évidentes sur les sociétés dans lesquelles il est question de faire naître un homme nouveau.
Si la révolution consiste à faire table rase du passé, alors on peut comprendre que cet homme qui s’est battu contre les traditions et contre les préjugés dans tous les champs du savoir puisse devenir le chantre involontaire d’une révolution politique dont il s’est, cependant, lui-même gardé comme semble l’indiquer cette première règle de la « morale par provision » dans laquelle, il affirme nécessaire d’« obéir aux lois et aux coutumes de mon pays ». Cette double articulation qui amène à une contradiction semble alors en dire long non pas sur la pensée de Descartes mais bien plus, sur la place dangereuse que tient le philosophe dans la société. Effectivement, on a de la difficulté à imaginer un esprit aussi brillant se contredire de manière si grossière. Il faut par conséquent, admettre que le doute systématique conduit à la révolution.
La description de la cité idéale telle qu’elle est envisagée par Descartes est une application dans le réel et dans la vie des hommes de ce principe révolutionnaire : construire du neuf avec des matériaux neufs, dans un cadre limité et ordonné sorti de l’imagination d ‘un seul et unique esprit.
Cette description fait froid dans le dos, elle me fait penser à ces villes chinoises nées sur le béton, toutes identiques et ternes. Construites à l’emplacement des anciens quartiers traditionnels, colorés et pétaradants, elles offrent, certes, le confort mais sans vouloir faire d’angélisme, à quel prix ? Le bonheur semble avoir quitté ses rues. A force de vouloir lutter contre les sens, ennemis de la raison, on a fait de l’homme une mécanique coupée de son environnement. Le prix de la révolution du tout raisonnable est d’avoir effacé la mémoire et réduit l’homme à un devenir sans racine : un homme nouveau qui n’existe que dans la théorie.
Il est à noter que pour les chinois, la France est le pays de la raison « Faguò », en référence justement à Descartes …
Pascale Boulogne


Nina a dit…

Je suis tout à fait d'accord avec Mathieu pour ce qui est de la contradiction entre l'aspect théologique et religieux de la philosophie de Descartes, et celui athée de la Révolution.

De plus, je trouve l'analogie avec la maison dangereuse. Certes, la maison est plus belle si elle est pensée par un seul esprit. Mais est-ce le cas pour une Constitution ? N'est-il pas risqué de considérer qu'un état sera mieux géré si sa politique est pensée par un seul homme ? Selon moi, on s'approche lentement mais sûrement de la tyrannie...

Cependant, au-delà de cet aspect, la "philosophie politique" de Descartes (entre guillemets, car elle n'existe pas en tant que telle) est particulièrement intéressante sur un point : l'idée qu'une politique dictée par un seul but, qui a une unique finalité, sera meilleure qu'une politique dont les différentes actions tendent vers différents idéaux.

Puisque nous sommes dans l'anachronisme, je me permets de continuer dans cette voie, et j'ose la comparaison avec l'Europe du XXIe siècle. Face à la crise, nos dirigeants ont tendance à régler les problèmes un par un, dans avoir de vision globale. Ainsi, une solution libérale par ci, une solution sociale par là, le tout dans l'espoir que la crise finira bien par s'en aller.

Peut-être la solution est-elle cartésienne : et si l'on s'attaquait au problème, l'entier, le système dans lequel on s'embourbe depuis trop longtemps ? Et si l'on inventait une nouvelle politique, toute entière dirigée vers un seul but ?

Nina a dit…

Je viens de tomber sur une interview du philosophe Michaël Foessel dans le Philosophie Magazine de février, qui exprime mieux que moi ce que j'essayais de dire dans mon commentaire précédent, alors je partage un extrait !

"Pour pouvoir façonner à nouveau un monde, il faut avoir une direction, être guidé par un idéal - ce qu'avaient très bien saisi Augustin ou Kant. Il me semble qu'une telle projection vers le futur manque beaucoup aux Européens à l'heure actuelle. Leur grande préoccupation est de sauver ce qui peut éventuellement l'être de la tourmente. En France, on prétend vouloir "sauver" la planète, mais aussi l'Etat providence, le système des retraites, quand ce n'est pas la vie des individus. Le problème est que la justice de ces mesures de sauvetage n'est jamais interrogée. Tout se passe comme si, dans l'esprit de nos contemporains, le présent se réduisait à une alternative entre catastrophe et sauvetage. Cela amenuise considérablement le champ des possibles."

Emmanuel Gaudiot a dit…

Peut-on reprocher à Descartes de faire du Descartes.
Une fois de plus, Mathieu, je vais opposer mon conformisme à ton impertinence (au diable ce Nietzsche!) Descartes est obsolète, mais que dire de la physique, de la logique d'Aristote? Descartes se bat contre les préjugés et pourtant conserve celui de Dieu, mais que dire de Diderot qui faisait mentir l'expérience de Redi avec une expérience bien moins rigoureuse, sous le prétexte de laquelle il avança sa théorie de la génération spontanée de germes... tout cela pour appuyer son athéisme?
Non, Descartes qui fait du Descartes c'est très bien!
Par exemple, l'idée que le cadre limité (d'une politique ?)doit sortir de l'imagination d'un seul peut s'interpréter comme la nécessité de dégager quelques principes fondamentaux de fonctionnement pour la société (pourquoi pas enfantés par le premier de tous que pourrait être celui de l'égalité entre les hommes?).
On sort ainsi de la stupeur légitime que représenterait une constitution issue d'un seul esprit.
C'était le point de convergence avec l'hypothèse de Mr Terestchenko. Voici maintenant un point de divergence :
puisqu'on ne peut empêcher Descartes de faire du Descartes, on le verra faire table rase de tout ce qui s'est fait ; en soumettant la nature aux principes mathématiques, Descartes voulait que l'homme se rende maître de la nature. Grossière erreur. Car si les principes mathématiques semblent (je dis bien semblent car comme dirait Mme Le Ru "la physique de Descartes est une physique où il y a du jeu") gouverner la nature, la nature est cependant un terrible fouillis : en dehors du mouvement des astres qui paraît réglé au quart de poil, il faut avouer qu'entre les mouvements théluriques qui engloutissent des espèces, entre les proliférations exponentielles de criquets et autres horribles bestioles du genre qui ravagent tout sur leur passage, etc. et l'harmonie que semblerait dessiner une considération mathématique des relations entre les objets du monde, vous avouerez qu'il y a un gouffre!
Alors une politique qui ferait tabula rasa des désordres du passé serait sûrement très bien, mais les comportements des hommes sont encore plus difficiles à mathématiser que les mouvements de la nature... je rejoins ici Pascale : une organisation politique qui ferait fi de tout ce que les ans ont apporté d'expérience pour s'orienter vers une décision mathématique de gestion est humainement abhérente.
Par un dernier détour dans la nature, je prendrai l'exemple de l'eau : l'eau s'insinue, l'eau fait des détours, l'eau est inconstante car elle ne sait pas lequel des trois états elle doit épouser. L'homme fait des barrages et se rend maître de l'eau,l'homme fait du drainage et évacue l'eau ; mais, au bout du compte, l'eau déborde et emporte le barrage car, en amont, l'homme à voulu placer des drains... Il suffisait peut-être que l'homme mît une roue sur le courant de la rivière pour entrer en symbiose avec l'eau...
Descartes, tu nous en fais dire de choses!