On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mardi 15 janvier 2019

A propos du débat national : de la nécessité de donner vie à nos valeurs.

Puisque nous en sommes à l'ouverture de ce débat national, dont nous ne savons trop ce qu'il en sera, il est une question fondamentale qu'il convient de se poser, question qui animait autant Emile Durkheim que le grand philosophe américain, hélas trop peu connu en France, John Dewey : comment donner vie à à nos valeurs ? Comment faire que, bien plus que des principes abstraits ou des dispositions procédurales, nous y adhérions avec la ferveur des croyances religieuses ? Cette dimension "religieuse" de l'adhésion à la démocratie, qui en fait un véritable acte de foi, est fortement soulignée par Dewey autant que par William James et c'est encore à cette ferveur que nous conduit Emile Durkheim.
Je republie ici un texte que j'avais mis en ligne en juin 2016. Jamais les réflexions d'Emile Durkheim n'auront été plus actuelles.
Le voici donc :

Comment faire que nos valeurs morales, républicaines et laïques, issues d'une longue tradition humaniste, suscitent en chacun d'entre nous, et auprès de nos enfants en particulier, une force d'adhésion aussi fervente que les anciennes « morales » religieuses ? Comment leur donner intensité et vie ? Telle est la question essentielle que pose Emile Durkheim au premier chapitre de L'éducation morale, un ouvrage tiré de ses cours dispensés à la Sorbonne en 1902-1903.
Ce n'est pas le défaut de fondement que Durkheim met en cause : les impératifs moraux, tel le respect de la vie humaine, revêtent un caractère d'obligation sacrée qui repose sur « la nature des choses », et ces devoirs ne sont nullement affaiblis par le fait qu'ils ne sont plus dictés par Dieu. Nulle trace chez lui de ce relativisme des valeurs que l'on trouve, par exemple, chez Hans Kelsen, le théoricien du positivisme juridique. Le problème est ailleurs, et ce problème a si peu perdu de son actualité qu'on peut y voir une des raisons de l'adhésion de nombre de jeunes convertis à l'islamisme radical.
Il ne suffit pas que les principes éthiques et juridiques qui structurent nos sociétés démocratiques – les droits de l'homme ou le principe d'égale dignité de tout homme – soient inscrits dans nos constitutions et nos conventions, encore faut-il que nous y adhérions avec une intensité comparable à celle que produit la foi, que nous en éprouvions sensiblement, j'allais dire, « affectivement », la valeur immense, que nous y tenions comme à la substance même de notre être.
« Il faut, écrit Durkheim, découvrir ces forces morales que les hommes, jusqu'à présent, n'ont appris à se représenter que sous la forme d'allégories religieuses ; il faut les dégager de leurs symboles, les présenter dans leur nudité rationnelle, pour ainsi dire, et trouver le moyen de faire sentir à l'enfant leur réalité, sans recourir à aucun intermédiaire mythologique ». La raison nue, comment éviter qu'elle soit une raison stérile, une raison morte ? Comment la charger de cette intensité émotionnelle qu'engendrait autrefois la conscience d'obéir à un Dieu vivant ? Aujourd'hui et plus encore qu'à l'époque où Durkheim en formulait les termes, la question est fondamentale.
On ne la résoudra que si nous sommes en mesure de partager un idéal commun, un idéal de justice et de progrès social qui ouvre à notre humanité commune un horizon. Voyez ce qu'il écrit et qui trouve bien des résonances dans les phénomènes actuels de radicalisation : « Quand les forces morales d'une société restent inemployées, quand elles ne s'engagent pas dans quelque œuvre à accomplir, elles dévient de leur sens moral, et s'emploient d'une manière morbide et nocive ». Il est de la plus haute importance de se demander en quelle manière les violences exercées au nom d'idéologies religieuses attestent, pour une part du moins, d'une semblable déviation « morbide » des forces morales ?
Nos sociétés, encastrées dans la rationalité économique du marché, avec toutes les conséquences socialement et même spirituellement dévastatrices qui accompagnent cette hégémonie – et elle est sans précédent dans l'histoire des sociétés humaines – savent-elles encore produire de l'espérance, sont-elles encore capables de donner à leurs valeurs rationnelles, tolérantes, humanistes, ce caractère de grandeur et de noblesse sans lequel elles ne sont que des coquilles creuses ? Un vide qui ouvre la porte au retour de Dieu, d'une certaine figure de Dieu, sous son visage humainement le plus mortifère.
Ce n'est pas seulement à titre personnel que nos valeurs doivent être pleines de sens et de vie, et engager nos actions. Il faut encore qu'elles constituent le principe vital des politiques publiques et des hommes et des femmes qui les décident et les conduisent. Sans quoi, il faut, en effet, craindre que se développe ce que Durkheim redoutait : la perversion morbide des forces morales qui, loin de se tourner vers la vie, se tournent vers la mort
Nulle voie ne tente aujourd'hui d'apporter réponse plus féconde au redoutable problème posé par Durkheim que le mouvement convivialiste dont je vous invite à suivre les propositions.
[http://www.lesconvivialistes.org/]

3 commentaires:

rose gomez a dit…
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Agnes a dit…

Inculquer des valeurs, générer une adhésion à des valeurs me semblait instinctivement être un vœu pieux si l’expérience de vie ne confortait pas leur réalité et leurs bienfaits. Un séminaire auquel j’ai assisté récemment donné par Madame Catherine Gueguen, pédiatre française spécialiste de l’éducation bienveillante, m’a amené à penser que les neurosciences affectives et sociales au développement très récent pouvaient présenter des pistes de réflexion intéressantes pour répondre au « comment faire ». Son propos, étayé par les recherches les plus récentes sur le sujet, était de montrer l’influence de l’environnement affectif et social sur le développement du cerveau de l’enfant :
Une des toutes premières personnes à avoir travaillé sur le circuit cérébral des émotions est A Damasio (directeur de l’institut neurologique de l’émotion et de la créativité de Los Angeles) qui a publié « L’erreur de Descartes » en 1995. Depuis, ses travaux et les recherches ont montré que les émotions influencent notre vie entière, notre façon de penser, notre vie affective, notre façon de faire des choix, d’apprendre et d’agir. Chez l’enfant, on sait maintenant que le cerveau reste très immature jusqu’à environ 5 ans et que la maturation ne s’achève qu’à l’âge adulte avec celle du cortex orbito frontal où s’effectue la régulation des comportements émotionnels et sociaux, les capacités d’affection, d’empathie, de régulation des émotions, le développement du sens moral et l’aptitude à prendre les décisions. Jusqu’à 5 ans, les humiliations verbales et physiques ont des effets nocifs sur le cerveau, alors qu’à l’inverse l’expression des émotions aide à réguler et apaiser le cerveau émotionnel du cortex préfrontal et renforcer sa sociabilité. La partie du cerveau qui contrôle les émotions et les impulsions commence à maturer entre 5 et 7 ans en fonction de l’attitude de l’entourage. Un environnement qui ne console pas, n’apaise pas, entraine la production de molécules de stress (cortisol, adrénaline) toxiques pour le développement du cerveau, à l’inverse d’un environnement bienveillant et empathique, qui aide l’enfant à exprimer ses émotions, aidera les lobes frontaux à maturer, renforcera l’aptitude à faire face au stress et améliorera la mémoire et l’apprentissage.
Différentes recherches démontrent que l’attachement sécurisé avec les adultes et les enseignants ont des effets importants sur le développement cognitif et social de l’enfant : Rebecca Waller (Oxford 2013) a fait le bilan de 30 études sur les éducations punitives et sévères et a montré leur impact sur les enfants qui deviennent insensibles, durs, sans empathie et adoptent des conduites antisociales (agressivité, délinquance, vol, drogue). M Teicher, chercheur à Harvard a montré en 2006 avec une étude sur 554 adultes que les mauvais traitements émotionnels durant l’enfance ont des conséquences chez l’adulte : troubles anxieux, dissociatifs, dépressions, manifestations d’agressivité. Il a également montré que la maltraitance verbale et physique diminue chez l’enfant le volume de l’hippocampe qui joue un rôle central dans la mémoire et la mémoire émotionnelle (Teicher 2012). B Mac Ewen, directeur de laboratoire de neuroendocrinologie de New York, a montré que le stress permanent qui génère un taux élevé et prolongé de cortisol peut altérer certaines zones cérébrales chez l’enfant : cortex préfrontal, hippocampe, corps calleux, cervelet. Ainsi le stress des premières années peut entrainer de nombreux troubles de l’humeur chez l’enfant et avoir des répercussions sur sa vie d’adulte.
Les recherches les plus récentes montrent bien à quel point l’éducation et la façon dont on prend ou non soin des enfants est fondamentale dans le type d’individus que produit une société et donc le type de collectivité humaine et politique qui en découle. On peut se dire qu’au-delà des discours et des injonctions à la tolérance et à la fraternité, créer la ferveur et l’adhésion aux valeurs passe par une meilleure prise en compte de la bienveillance, de l’écoute et de l’empathie dans l'éducation.

xavier Coursol a dit…

Contrairement à ce qui est communément scandé il n'y a sûrement pas de disparition des valeurs, en revanche celles ci ont sûrement perdu de leur lustre et n'occupent plus la place centrale qu'elles avaient autrefois. Sans doute cela est-il en partie la conséquence d'un individualisme croissant dans nos sociétés; il reste certes des valeurs, mais elles sont souvent individuelles dans leur appréciation et ne peuvent en aucun cas permettre de structurer de manière solide et profonde une société.
John Dewey, caractérise l'homme, à la différence de l'animal, par sa capacité à se fixer des buts à suivre. Ainsi il ne tiendrait qu'à nous mais surtout à ceux qui dirigent, les hommes politiques notamment, de fixer ces valeurs censées donner forme et corps à notre société. Le problème majeur des valeurs actuellement est sans nul doute leur relative dépréciation, elles ne sont plus que des valeurs évoquées comme tant d'autres banalités, elles sont devenues creuses et sans aucun sens. Et c'est précisément là que Dewey peut devenir précieux, il précise qu'il faut "valuer" les valeurs, autrement dit, il faut accorder à nos valeurs plus ou moins d'importance pour en quelque sorte les priser de la bonne manière. Il est nécessaire de redonner de la vie aux valeurs, de les inculquer des le plus jeune âge, en montrant la place centrale et incontournable qu'elles doivent occuper dans la vie de chacun, mais aussi dans la vie de tous. Une des clefs pour réussir à réhabiliter les valeurs, est peut être de s'appuyer sur ce que nous dit Oscar Wilde, " la vraie valeur d'un homme réside, non dans ce qu'il a, mais dans ce qu'il est.", il faudrait surement faire prévaloir la place de l'être et de sa construction, plutôt que celle de l'avoir qui n'est que du paraître dans la plupart des cas. Cela doit se jouer dès l'entrée dans le système scolaire, et donc en quelque sorte dans la société, avec la rencontre de l'altérité, en mettant en évidence en quoi les valeurs seules peuvent permettre de vivre ensemble de manière optimale, en construisant une vraie société faite de liens, entre et autour de ces mêmes valeurs.