On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

samedi 18 février 2012

Passer à côté de la beauté

Par une glaciale matinée de janvier 2007, un homme entre deux âges jouait du violon dans le hall d'une station de métro de la ville de Washington. Pendant près de quarante-cinq minutes, il interpréta des partitions parmi les plus belles et les plus difficiles du répertoire, notammant des Partitas de de Jean-Sébastien Bach. Faisait-il grincer son archet ? Jouait-il mal ? Il faut le croire si l'on en juge par la réaction des passants, pressés, il est vrai, de se rendre à leur travail. Quelques-uns s'arrêtèrent un instant, bientôt repartis ; un jeune homme s'appuya au mur, puis repris hâtivement son chemin après avoir jeté un œil à sa montre ; un enfant de trois ans voulut s'attarder, aussitôt tiré par la main de sa mère et la chose se répéta à plusieurs reprises avec d'autres bambins qui, visiblement, étaient les seuls à être attirés par le spectacle. Sur les centaines de voyageurs qui défilèrent devant lui, six d'entre eux s'arrêtèrent un court moment pour l'écouter, alors qu'il enchainait les œuvres dans l'indifférence quasi-générale. Seule une personne l'avait reconnu. Au bout d'une heure, il s'arrêta, rangea son violon dans son étui, et ramassa les 32 dollars qu'il avait récoltés dans son chapeau. Puis il partit aussi invisible qu'il était arrivé. Sans applaudissement, ni remerciement.
L'homme qui disparaissait ainsi était Josuah Bell, l'un des plus grands violonistes contemporains, et il avait joué sur un Stradivarus de 1713, d'une valeur de plus de 3,5 millions de dollars, les plus belles œuvres composées pour cet instrument. Quelques jours auparavant, l'artiste, mondialement célèbre, avait donné un concert à Boston où il avait été ovationné par les auditeurs lesquels avaient payé 100 dollars leur place.
Cette histoire véridique est le résultat d'une expérience, organisée par le Washington Post, consacrée à la perception, au goût et aux priorités que les individus considèrent comme importantes.
Dans la conclusion de son article, « Pearls before Breakfast » (Washington Post, 8 avril 2007), le journaliste, Gene Weigarten, s'interroge : « Dans un environnement ordinaire, à une heure inappropriée, sommes-nous capables de percevoir la beauté, de nous arrêter pour l'apprécier, de reconnaître le talent dans un contexte inattendu ? ». Cette expérience, et surtout l'article qui fut publié, valurent à son auteur un Prix Pulitzer en 2008.
Combien de choses, magnifiques et belles, manquons-nous ainsi au quotidien, à force d'être pressés ? De toute évidence, beaucoup ! Profitons du don de chaque instant. La vie a une date d'expiration !

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