On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mercredi 4 janvier 2012

Daniel Batson, L'altruisme en l'homme

« Pour la plupart d'entre nous, il est évident que le cher amour de notre propre moi joue un rôle éminent dans notre vie. Il est moins évident, mais non vrai, que l'altruisme tient aussi une place éminente. L'amour de soi n'épuise pas notre capacité à aimer ; nous pouvons avoir profondément souci du bien-être au moins de quelques autres » Telle est la thèse centrale que le psycho-sociologue, Daniel Batson, un des meilleurs spécialistes de l'altruisme, affirme et démontre, expériences à l'appui, dans son dernier ouvrage, Altruism in Humans (Oxford University Press, 2011), vingt après celui qu'il avait consacré à ce sujet (The Altruism Question, 1991), et auquel j'avais consacré un chapitre dans Un si fragile vernis d'humanité.
Sans revenir sur ce qui a été expliqué ailleurs, on s'en tiendra ici aux idées-force que présentent les premiers chapitres du livre.

Aspects définitionnels

L'hypothèse de l'empathie-altruisme, résumée à son principe essentiel, affirme que « le souci empathique produit une motivation altruiste ». Il convient, tout d'abord, d'expliquer la signification de ces deux notions.
Batson distingue l'émotion empathique du souci empathique. La première est « une émotion orientée vers autrui, suscitée par et congruente avec la perception du bonheur de quelqu'un d'autre » [p. 11]. Le souci empathique ou, tout simplement, l'empathie, est « une émotion suscitée par et congruente avec le bien-être perçu de quelqu'un dans le besoin » [p. 11]. Sans une telle perception du besoin de l'autre, il n'est pas d'élan susceptible de pousser au changement. Quoique Martha Nussbaum ajoute à cette condition que la perception du besoin doive s'accompagner du principe d'innocence – le sujet doit être perçu comme n'étant pas responsable de son état – Batson conteste, je crois avec raison, qu'il en soit toujours ainsi. De fait, il se peut fort bien que nous éprouvions de l'empathie et désirions le bonheur de quelqu'un que l'on estime, par ailleurs, être en partie responsable de sa situation. De là vient que l'empathie relève d'un registre radicalement distinct de la justice rétributive.
Le souci empathique n'est pas une émotion unique, mais une « constellation » de sentiments, incluant la sympathie, la compassion, la délicatesse de cœur, la tendresse, la désolation, la tristesse, le fait d'être bouleversé, la détresse, le chagrin. Il est « orienté vers l'autre » au sens où c'est un sentiment pour l'autre [for the other], et non pas éprouvé à cause de l'autre [by the other]. Mais il n'est nullement nécessaire de voir dans l'empathie une identification à l'émotion que l'autre éprouve, quoique ce soit la définition généralement retenue par les dictionnaires.
Il est exact que le fait de se mettre à la place de l'autre constitue généralement une incitation à développer le sentiment d'empathie – ce transport de l'imagination sur lequel insistent tant les philosophes anglais des Lumières, Adam Smith en particulier (Théorie des sentiments moraux, 1756) – toutefois, selon Batson, l'empathie doit être distinguée de cette perspective vu de l'autre [imagine-other perspective], pour la raison qu'il n'est pas établi qu'elle la produise nécessairement (elle peut également engendrer des sentiments et des représentations de type « égoïste », orientés ver la considération de son propre intérêt).
L'altruisme désigne « un état motivationnel dont le but ultime est d'accroître le bien-être d'autrui » [p. 20], par opposition à l'égoïsme qui est « un état motivationnel dont le but ultime est d'accroître son propre bien-être ». Par « état motivationnel », il faut entendre, non pas simplement une impulsion interne mais une « une force orientée vers une fin » et qui a les traits suivants : l'individu désire, en imagination, quelque changement dans le monde tel qu'il est ; la force doit avoir une réelle ampleur ; si un obstacle se présente dans la réalisation de ce but, une voie alternative sera choisie ; une fois le but atteint, la force incitative disparaît. Le but est, en l'occurrence, une fin en soi, et non un moyen instrumental en vu de la réalisation d'une autre fin.
La question est de savoir au bien-être de qui il s'agit d'agir. De soi ou d'autrui ? C'est ce qui fait toute la différence qualitative entre l'égoïsme et l'altruisme, et elle porte sur la fin visée par la motivation. Toutefois, il n'est nullement nécessaire de donner à celle-ci une dimension proprement sacrificielle : « Je pense qu'il vaut mieux définir l'altruisme en termes de bénéfice pour autrui plutôt que de coût pour soi »[p. 23]. L'altruisme n'est pas seulement l'affaire des héros, des martyrs ou des saints. Tout d'abord, parce que rien n'exclut que ceux-ci puissent agir en vu d'un bénéfice propre, serait-il reçu dans une autre vie, mais, plus fondamentalement, parce que l'altruisme ne relève pas d'une conduite d'exception (quoique ce soit parfois le cas), cette motivation tournée vers autrui étant plus ordinaire qu'on le prétend habituellement, et que le prétend la théorie des choix rationnels laquelle ne lui accorde aucune place.
Ce qui est essentiel dans la définition de l'altruisme, c'est qu'il demande une intention de la volonté, de sorte qu'on ne saurait identifier l'altruisme instinctif, biologique, que l'on trouve dans la théorie de l'évolution (chez Darwin en particulier) et l'altruisme psychologique, qui seul correspond à ce que nous entendons par là. La conséquence est qu'une conduite d'aide ne suffit pas à définir l'altruisme : l'élément de la motivation ou de l'intention est essentiel.
L'hypothèse de l'empathie-altruisme ne prétend pas que le souci empathique soit l'unique source de la motivation altruiste, il suffit qu'elle soit une de ses sources. Une telle position n'exige nullement d'adopter un point de vue radical ; une position « faible » est, en réalité, parfaitement recevable et, de surcroît, elle s'applique bien mieux aux conduites humaines quotidiennes. La version forte affirme, non seulement que le souci empathique produit une motivation altruiste mais également que toute motivation produite par l'empathie est altruiste. La version faible affirme que le souci empathique peut également s'accompagner d'autres motivations, à savoir des motivations égoïstes ou des motivations morales » [p. 29]. De la vient que l'altruisme n'est pas en soi moral (il peut également être immoral, conduisant à des actions que la morale réprouve, ou, tout simplement, comme pour Kant, amoral, cf. p. 26].
Quelles sont les conditions liminaires du souci empathique ? Généralement, et dans la vie de tous les jours, deux choses sont requises : tout d'abord, percevoir le besoin d'autrui, ensuite, avoir des valeurs qui favorisent le bien-être d'autrui (valuing the other's welfare) [chap. 2, p. 33]. C'est sur ces deux aspects que Batson insiste désormais, plutôt que sur le changement de perspective, un critère sur lequel insistent a plupart des théoriciens et que lui-même a longtemps adopté [p. 43-46].

Pour une conception pluraliste des motivations humaines

Néanmoins, comme on le sait, la motivation altruiste n'entraine pas automatiquement un comportement. Par contre, elle produit un désir d'atteindre ce but lequel conduit généralement le sujet à peser les coûts et les bénéfices de chaque action possible. Un tel calcul, bien qu'il soit de nature "égoïste" et qu'il vise à réduire autant que possible le coût pour soi-même, n'est nullement incompatible avec la motivation altruiste [p. 60]. Batson remarque, à mon sens très justement, que « la présence de ces mobiles égoïstes ne contamine et ne pervertit nullement le caractère altruiste de la motivation » [id.]. Le fait que l'on puisse désirer que l'action en faveur d'autrui se fasse à un moindre coût personnel ne change rien à la fin poursuivie qui ne serait pas nécessairement poursuivie quel que soit le prix ni même encore, ce que demande l'altruisme sacrificiel radical, s'il devait être « à mes dépens ». Autrement dit, l'existence de motivations égoïstes n'est nullement incompatible avec la nature proprement altruiste de la fin poursuivie. Le point décisif, cependant, c'est qu'un tel calcul ne tient qu'un rôle secondaire et non premier dans la décision.
Batson remarque, ensuite, ce qui est également confirmé par de nombreux exemples, que la délibération n'a pas besoin d'être longue, elle peut tout aussi bien durer quelques secondes à peine [p. 63].
Ces aspects étant établis, la question est, évidemment, de savoir s'il est possible de trancher entre ces deux hypothèses, l'une qui affirme que tout comportement humain vise, consciemment ou non, à la réalisation d'un intérêt propre (hypothèse de l'égoïsme psychologique) ou l'autre, au contraire, qui prétend que les hommes sont également capables de conduites altruistes qui visent le bien-être d'autrui pour lui-même (hypothèse de l'empathie-altruisme). L'avantage de la psychologie expérimentale, c'est qu'elle nous permet de trancher ce débat d'une façon qui n'est pas seulement théorique (et renvoyant chacun à ses opinions) mais empirique. Je ne reviendrai pas ici sur les expériences mentionnées par Batson, dont certaines avaient déjà été exposées dans l'ouvrage précédent (The Altruism Question), et que j'ai présentées dans un chapitre du Fragile Vernis. Ce qu'elles montrent – et l'on s'en tiendra à cette conclusion - c'est que entre ces deux hypothèses, c'est l'empathie-altruisme qui se trouve validée par le comportement effectif des individus (dans les diverses expériences mises en place), et non le paradigme inverse, de telle sorte qu'il convient de réviser radicalement notre vision de l'homme et, surtout – ce qui est plus important encore – de tirer toutes les conséquences sociales, économiques et politiques, qui résultent d'une telle révision.

Cette question fait l'objet d'un court article, que m'a commandé le journal La Croix et qui sera publié vendredi 6 janvier, dans le cadre d'une page consacrée à la convivialité, où figurera également un article d'Alain Caillé.
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