On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

jeudi 27 mai 2010

A la nuit montée

Hier soir, comme la lune s'élevait dans un ciel encore mêlé de gris, à une branche de pin s'égosillait, haut perché, un petit oiseau – à ma grande tristesse, le chant des oiseaux se fait rarement entendre dans ma maison –, cependant que deux crapauds croassaient paisiblement se répondant en rythme l'un à l'autre. Alentour les hauts arbres entraient tranquillement dans l'ombre qui suit le déclin du jour. Et la nuit monta. (Il ne faut pas dire, m'avait presque tancé René Char le jour maintenant lointain où je le rencontrai et comme nous nous apprêtions, mon amie et moi, à le quitter, qu'elle « descend ». Eh bien, soit ! Je ne vais tout de même pas contredire le grand poète !)
Les animaux auraient-ils appris à commencer leur vie lorsque les hommes cessent la leur ? La sagesse imperturbable de la nature m'a toujours profondément frappé comme si, malgré tout le mal que nous lui faisons, les dévastations irréversibles que nous lui infligeons, nous étions, nous les êtres humains, quantité négligeable, à peine des moucherons sur le cuir d'un éléphant. Cette image me vient toujours à l'esprit lorsque je vois de loin des skieurs minuscules descendre les flancs d'une montagne laquelle reste impassible dans sa splendide indifférence et sa royale solitude. Hélas, ces flancs nous les creusons aussi et les dévorons à l'envi, en sorte qu'impasssible, il y a beau temps qu'elle a cessé de l'être.
Si la nature n'était rien et que nous étions tout, d'où vient que nous trouvions tant de bonheur et de sens mystérieux à nous ressourcer à son silence ?
Que l'homme soit devenu un prédateur cruel et inutile, qu'il eût mieux valu pour tous ne jamais voir apparaître, n'est pas une idée que je partage - j'en connais les terribles dangers -, mais c'est une tentation à laquelle il faut parfois faire un effort pour résister. Au reste, cet homme-là, de l'exploitation sans frein et sans limites des biens naturels et disponibles, est apparu il y a quelques siècles à peine. En d'autres temps, en d'autres lieux, si les hommes savaient mieux se tenir à leur place, c'est qu'ils en avaient une. On peut seulement espérer qu'ils la retrouvent, avec un plus grand sens de la mesure et de la justice. Pour qui sait l'entendre, le grand cyprès qui s'élève devant ma terrasse n'enseigne pas une autre leçon.
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