On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

dimanche 19 décembre 2010

Réflexions sur le pragmatisme : vérité et croyance

« Nous ne vivons qu'en risquant notre personne d'heure en heure. Et bien souvent, notre foi anticipée en un résultat incertain est la seule chose qui rende le résultat vrai. Supposons par exemple que vous gravissiez une montagne, et qu'à un moment donné vous vous trouviez dans une position si périlleuse que seul un saut terrible puisse vous sauver : si vous croyez fermement que vous êtes capable de l'accomplir avec succès, vos pieds seront armés pour vous en donner les moyens ; manquez au contraire de confiance en vous-même, pensez aux dissertations des savants sur le possible et l'impossible, et vous hésiterez si longtemps qu'à la fin, démoralisé et tremblant, vous vous lancerez désespérement dans le vide pour rouler dans l'abîme. En pareil cas (et les exemples analogues abondent), la sagesse et le courage conseillent de croire ce qui est dans la sphère de nos besoins ; il n'est pas d'autre moyen de voir nos désirs satisfaits. Refusez de croire, et vous aurez raison, car vous périrez sans retour ; croyez, et vous aurez encore raison, car vous serez sauvé. Antérieurement à votre acte, deux univers étaient possibles ; par votre foi ou votre refus de croire, vous rendez l'un et l'autre réel. »
Ce passage, extrait du chapitre « La vie vaut-elle d'être vécue ? » de La volonté de croire de William James (1897), nous introduit au coeur de la conception pragmatiste de la vérité : est vrai, non ce qui est conforme à une réalité prédonnée, mais ce qui se réalise effectivement, de sorte que ce sont les conséquences pratiques qui constituent le critère essentiel à prendre en compte lorsqu'on parle de vérité. Cette thèse générale, James l'avait empruntée au logicien Charles Peirce. Est vrai, en somme, ce qui réussit. Mais la formule, bien connue, est trop brève. Car il faut ajouter ceci : la confiance, la foi dans le succès possible, est un élément psychologique déterminant dans la réalisation de l'entreprise. A l'inverse, l'hésitation, la réflexion comme close en elle-même, envisageant objectivement tous les obstacles et paralysant l'action, est la cause première de l'insuccès.
Le monde tel qu'il advient, dans la mesure où notre participation y contribue, dépend de la confiance que nous plaçons dans la réalisation de nos désirs et de nos aspirations. Et cette orientation « positive » envers le possible dépend, en dernier ressort, de nos croyances. Franchir l'espace de l'abîme ou s'y perdre pourront bel et bien avoir lieu. Mais le résultat dépend bien plus de la façon, confiante ou non, dont nous l'envisagions que de la considération raisonnée de le voir aboutir. Il y a dans cette confiance une part certainement d'irréflexion et de pari, et l'anti intellectualisme ainsi mis en valeur explique pour une part l'hostilité des pragmatistes envers le rationalisme abstrait, mais qu'est-ce à dire sinon que le vrai n'est pas ce qui est en adéquation avec la réalité puisque la réalité est ce qui advient en fonction de nos croyances et des actes qui en découlent ? Autrement dit, la réalité peut confirmer des visions du monde tout à fait opposées (optimistes ou pessimistes), mais, dans le fait, c'est la croyance qui confirme son propre objet en inspirant ou en déjouant nos efforts et nos actions, ou, pour le dire avec les mots de James lui-même, « certaines croyances vérifient elles-mêmes leur légitimité ».
Envisagé d'un point de vue théorique, rationnel, purement abstrait, il est des cas où l'on ne saurait se décider. Le champ des possibles y parait trop ouvert à l'incertitude pour que l'on sache se déterminer à agir. L'échec qui risque de s'en suivre confirmera le diagnostic. Mais le résultat inverse était également possible aurait-on perçu avec espoir et confiance les chances d'aboutir. Le monde tel qu'il est ne prouve rien de la vérité des représentations que l'on en avait précédemment – c'est là l'erreur première des rationalistes – puisque ce sont nos croyances qui se trouvent validées et non un ordre des choses préexistant qu'il s'agirait de connaître comme tel.
On comprend dès lors qu'il est, selon James, des croyances et des vérités (toujours humaines, subjectives et plurielles) qui permettent davantage à l'homme d'agir et de se réaliser dans ses plus hautes aspirations, qui, par conséquent, lui sont plus "utiles" que d'autres. Tel est le propre de l'idée religieuse d'élever l'homme vers le meilleur de lui-même et de le consoler dans les épreuves de l'existence, quoiqu'il en soit des disputes métaphysiques spéculatives sur l'existence ou non de Dieu. "Parmi les différents idéals qui se présentent, il en est qui possèdent un degré plus élevé de vérité et d'autorité, et devant lequel les autres devraient s'incliner, de manière à faire triompher un système et une hiérachie". Mais comprenons qu'il ne s'agit nullement d'un idéal moral en soi, qui existerait abstraitement antérieurement au sujet pensant, répondant à une prétendue "nature morale des choses". Les croyances - et cela est particulièrement vrai dans le domaine des obligations morales - ne sont pas vraies et bonnes abstraitement parlant, mais seulement concrètement "postérieurement au fait accompli et en vertu de ce fait même", et elles ne peuvent se traduire en actions bénéfiques que si nous y adhérons de tout notre coeur. Les connaissances, même scientifiques, obéissent à cette finalité pratique et elles sont commandées par elle lorsqu'il s'agit de faire le tri entre celles qui répondent aux désirs les plus profonds de l'homme et les autres qui manquent à satisfaire ces exigences. Si l'on devait faire abstraction de cette finalité, il serait intellectuellement impossible de se prononcer entre les diverses croyances en concurrence. Finalement, on ne saurait disjoindre rationalité et subjectivité, connaissances théoriques et fins pratiques. Tel est le sens profondément humaniste du pragmatisme de William James.
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