On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

samedi 27 août 2011

Education à la sympathie

Suite du billet précédent :

Pourquoi dès lors sommes-nous si mal ou si peu capables d'agir en accord avec ces puissants sentiments de sympathie et de compassion ? Car, le fait est qu'ils sont tout aussi naturels que tronqués ou inhibés et qu'ils entrent en conflit avec d'autres incitations plus immédiatement intéressées, étriquées ou égoïstes ? Il y a bien des réponses à cette question, en partie contenues dans sa formulation. Mais elles ne sont pas psychologiques seulement, les raisons sociales y sont pour beaucoup, comme le pensait Rousseau.

La compassion, la sympathie, aussi naturelle soit-elle dans son enracinement humain, il appartient qu'elle soit formée et développée. Il faut y être éduqué. A vouloir trop naturaliser le sentiment on oublie que la sensibilité, dans tous ses aspects, affectifs, intellectuels, esthétiques, moraux et spirituels, ça se forme. Et comment pourrait-elle être suffisamment développée dans une société qui a systématiquement atomisé les individus et les relations qu'ils entretiennent entre eux, qui a privilégié la concurrence et la compétition, les fins de la réussite personnelle, de l'efficacité rationnelle et du productivisme à outrance plutôt que la solidarité, la fête, le jeu et les rites, la conscience de l'appartenance à un monde commun, qui, en somme, est tout entière construite sur une conception extraordinairement restrictive et appauvrissante de l'être humain, qui est sans précédent dans l'histoire des sociétés ?

Il n'est nullement impossible de concevoir et d'imaginer ce que pourrait être une société où la compassion ordonnerait profondément les rapports humains, contribuerait à l'élaboration d'institutions qui ne seraient pas justes seulement, mais conviviales et bienveillantes et certainement bien plus attentives à la condition réelle et effective de chacun, celle des plus en difficulté, des plus vulnérables en particulier, que ne le sont les nôtres. Imaginez, par exemple, quelles profondes transformations la prison et l'univers carcéral connaîtraient s'ils devaient être envisagés comme une "institution bienveillante" (ce qui ne veut pas dire "laxiste"). Mais pour cela, il faudrait commencer, dès l'école, par un apprentissage, une éducation à la sympathie, à la compassion qui donne à cette capacité naturelle la possibilité de se déployer dans toutes ses dimensions personnelles, mais aussi sociales, politiques et institutionnelles. C'est à tort qu'on n'insiste pas suffisamment sur cette dimension pédagogique, qui conduirait, serait-elle mieux prise en compte, à réviser profondément nos formations, de quelque domaine de spécialité qu'il s'agisse, jusqu'à dans l'enseignement du droit et de l'économie par exemple, à laisser bien davantage place à l'imagination, telle que la littérature et l'art nous y invitent, et pas seulement à la rationalisation technicienne des savoirs qui, pour utile et nécessaire qu'elle soit, est loin de suffire à la formation de l'homme complet.

Tels pourraient être, formulés à gros traits, les principes de base d'un programme politique aux implications bien plus larges et transformatrices que ceux auxquels se restreignent ou se résignent, sous prétexte d'être crédibles, les partis d'alternance. A défaut d'avoir ce type de vision large, il n'est pas même possible d'en espérer la réalisation, petit à petit, et de façon pragmatique. Car ce n'est pas d'utopie dont il s'agit ici, ou alors d'une utopie concrète.

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