On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

lundi 22 août 2011

Laisser mûrir l'enfant dans l'enfant

Pardonnez-moi, chers et chères ami(e)s, pour ce trop long silence. Je suis de retour, depuis quelque temps déjà, mais absorbé par un travail pour lequel j'ai délaissé tout le reste et renoncé jusqu'au plaisir de nourrir ce site et de m'entretenir avec vous. Ce qui, croyez-moi, est un sacrifice qui me pèse. Mais l'écriture est parfois une maîtresse fort jalouse.
Rédigé à la hâte, comme une esquisse, ce petit texte, à la demande d'un site ami de philosophie et de photographie, Philobjective, magnifiquement créé par d'anciens étudiants de Sc-Pô Aix, auquel je collabore avec joie.

  • http://www.philobjective.com/

    Comme il est faux et bête de parler à l'endroit de l'enfant d'immaturité ! N'est-ce pas chez les adultes surtout que ce défaut se trouve ? « Chaque âge, chaque état de la vie a sa perfection convenable, sa sorte de maturité qui lui est propre .» écrit admirablement Jean-Jacques Rousseau, dans l'Emile. Mesuré à l'aune de la raison, qui fut longtemps considérée, dans notre tradition occidentale, comme le seul critère distinctif de l'humanité, l'enfant devra se faire aussitôt que possible « petit homme », respectueux des règles de la vie sociale et les jouant à merveille, assez intelligent pour apprendre à tracer sa route suivant son intérêt bien compris, à se préparer un avenir où il saura gagner sa place et se rendre utile et efficace, poli et prudent suffisamment pour acquérir les vertus de la dissimulation et du compromis ; il parlera avec aisance le langage des salons ou mieux, le discours formaté des cabinets de recrutement, et se vêtira selon les canons de la mode, désireux déjà de séduire son monde – enfin, il sera, et de toutes les manières possibles, apprêté au grand jeu de dupes qu'est la vie entre adultes au risque, l'âge venu, de voir en celle-ci seulement une foire aux vanités. Et comme bien sûr, malgré toute sa bonne volonté, il ne sait pas encore s'y prendre avec le talent nécessaire, on le jugera, en effet, « immature ».

    Mais l'enfant, abandonné à lui-même, à sa solitude rêveuse – comme il vaudrait mieux le préserver un peu de la télévision et de ces nouveaux médias qui brident et entravent l'imagination ! –, laissé à ses fantaisies, à son intelligence, parfois de voyant, au chiffre de sa langue, vif, goguenard et joyeux comme Gavroche, il prend sa place dans la ronde des elfes et s'il est violent à ses heures, ou capricieux, ou s'il se met en danger, ou s'il rechigne trop à apprendre les règles de la vie commune, sans lesquels, c'est entendu, il n'est pas de société d'hommes libres, on le canalisera, il le faudra, c'est sûr. Et s'il est de notre devoir de lui passer le témoin, de lui transmettre petit à petit le sentiment d'admiration et d'amour pour les plus belles œuvres du génie humain, avec l'espoir qu'un jour peut-être, il saura ajouter à la tradition les formes nouvelles de son invention, ce sera sans jamais toucher à ce beau principe qui demande, sans démagogie, et la formule de Rousseau est magnifique, de « laisser mûrir l'enfant dans l'enfant ».


    Gavroche, dessin de Victor Hugo
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