On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

vendredi 2 septembre 2011

Conversations sur le mal (I)

J’ai voulu dans ces Conversations sur le mal, qui pourraient donner un petit ouvrage, aborder une question que tout homme un peu réfléchi ne peut manquer de se poser à un moment de son existence, quoiqu’il ne soit pas aisé de formuler clairement les nombreux problèmes qu’elle pose, ni de voir comment ils ont été envisagés à d’autres époques que la nôtre. En réalité, pour être franc, il m’importe assez peu que les penseurs soient anciens, qu’ils appartiennent aux temps modernes ou qu’ils soient nos contemporains. Qu’ils soient étiquetés ou non du label de “philosophe”. Qu’on les juge importants ou de rang “mineur”. Compte seulement qu’ils nous donnent à penser, qu’ils éclairent la lanterne de notre esprit et y jette de la lumière.
Aussi ai-je puisé librement dans ma petite bibliothèque intérieure pour rédiger ces conversations sur le mal. En fonction de mes propres centres d’intérêt, des analyses personnelles que j’ai développées avec le temps, de la façon dont les problèmes se sont posés à moi quoique j’ai essayé de les traiter le plus objectivement possible. Sans me sentir toutefois en devoir de soutenir une doctrine, un courant de pensée, un point de vue plutôt qu’un autre. Du reste, on aboutira plus souvent à des questions laissées en suspens qu’à des réponses définitives. La philosophie, on le sait depuis Socrate, n’est pas tant l’art de résoudre les difficultés que de les formuler avec un peu de clarté. Mais c’est déjà beaucoup. La raison humaine ne peut pas toujours aller au-delà. On le verra à l’occasion.
Je ne fais pas ici œuvre d’historien de la pensée. Pas plus que je n’ai voulu rédiger un manuel qui fasse le tour du sujet. On ne trouvera pas ici de perspective d’ensemble qui réponde à l’exigence d’exhaustivité. Bien des aspects sans doute essentiels de la question du mal sont laissés de côté. Mais je me suis donné pour règle de parler seulement de ce que je connais un peu mieux que le reste. Sur quoi j’avais quelque chose à partager. Sinon, pourquoi diable se mettre en peine d’écrire ?
D’une manière générale, j’ai voulu éviter toute approche qui pût paraître docte, pédante ou académique. Ce qui n’est pas à dire que nous ne devions pas nous efforcer d’être aussi sérieux et rigoureux que possible. Aussi il est à craindre que la lecture des lignes ne soit pas toujours aussi aisée que je l’eusse désiré. Et d’une certaine manière, je le regrette. Mais je n’ai pas voulu complaire à un peu recommandable désir de céder à la facilité qui, en réalité, est une manière de déguiser le mépris dans lequel on tient son public.
Néanmoins la forme du dialogue que j’ai pris le parti d’emprunter a le mérite d’autoriser une écriture plus libre, plus vivante, plus interrogative que le traditionnel traité didactique. De convoquer le lecteur à prendre part à la réflexion. De le conduire par la main sans lui faire violence et lui asséner des thèses qu’il est obligé de prendre pour argent comptant. Ici, il appartiendra à chacun de se faire sa propre opinion. Je n’attends pas qu’il soit d’accord avec moi. Le contraire me conviendrait fort bien.
Deux philosophes, l’un déjà âgé, l’autre plus jeune. On imaginera la scène où l’on voudra, dans le refuge d’un salon parisien ou bien sur la terrasse d’une maison en Provence à l’ombre des cyprès et des lauriers en fleur...

I. Le christianisme et le mal

“- Mais, en dernier ressort, le mal est une énigme, ne croyez-vous pas ?
- Vous avez raison. Une énigme et qui plonge ses racines dans le mystère de Dieu et dans certaines capacités, les pires, de l’homme.
- De l’homme, sans doute. Mais qu’entend-on par là ? La nature humaine comme une détermination universelle à laquelle on ne peut échapper, comme dans la doctrine chrétienne du péché originel, ou la nature humaine en tant qu’elle est formée par la société ? Dans ce cas, on ne peut pas proprement parler de “nature”. On n’a affaire qu’à des individus, qui n’ont pas de “nature”, d’essence préétablie, qui sont, pour l'essentiel, ce que la société, ou “le temps”, font d’eux. Alors le mal, de quel côté est-il ?
- Je ne suis pas sûr qu’on doive s’en tenir à ces cloisonnements stricts. A chaque fois, si vous suivez la piste jusqu’au bout, vous vous heurtez à des difficultés insurmontables, à un mur.
- Vous pensez donc qu’on ne peut pas échapper à ces apories ?
- Tout de même, il faut distinguer les plans. Et prendre son temps. Considérez, par exemple, la conception chrétienne dans ce qu’elle a de plus général - parce que là encore il y aurait d’importances nuances à apporter. Que dit-elle en somme ? Qu’à cause du péché d’Adam -appelez-le comme vous voulez : “le péché originel” selon Augustin ou “le péché des premiers parents” selon la formulation des Pères grecs- tous les hommes ont été soumis au péché, au diable et à la mort -c’est ce qu’écrit saint Paul ; il n’y a de salut que par et dans le Christ-Sauveur. Le mal règne sur la terre et Satan est le maître de ce monde, selon les paroles mêmes de Jésus. Le combat entre le bien et le mal est un combat entre Dieu et Lucifer qui était, ne l’oubliez-pas, un ange de lumière. Et ce combat se livre en chaque homme. C’est cela qui est important : que tout se joue dans le cœur de l’homme. Pas dans la société en général, dans ses institutions, mais au plus intime de chacun d’entre nous, selon ses orientations, ses choix.
- Mais cela conduit à une totale passivité à l’égard de tout ce qui dans la société est cause de malheur, d’inégalité, d’injustice. C’est plutôt déprimant.
- Aujourd’hui la plupart des chrétiens, qu’ils soient catholiques ou protestants, ne sont pas d’accord avec cette conséquence. Ils estiment au contraire que le message chrétien est avant tout “social”. Mais ce n’était pas l’avis d’un homme comme Pascal, par exemple. La société humaine, quelle qu’elle soit, est fondée sur l’amour égoïste de soi et par conséquent sur la haine. Réformez autant que vous voudrez la société, ses institutions, ses mœurs, donnez lui une structure démocratique, respectueuse des droits de l’homme, en dernier ressort, vous ne sortirez pas de l’ordre de la haine. Vous n’obtiendrez jamais rien d’autre qu’une meilleure régulation des égoïsmes, jamais une société authentiquement juste. ça c’est sa thèse fondamentale, et elle exprime parfaitement le point de vue chrétien, quoiqu’en pensent les croyants d’aujourd’hui. Le salut n’est ni social, ni politique, il est d’une nature autre, d’une nature “spirituelle” et il est d’un autre ordre.
- L’ordre de la charité, n’est-ce pas ?
- Exactement. L’essence de la position pascalienne et chrétienne - en fait, là encore, elle est d’origine paulienne - tient dans la distinction des trois ordres : la chair, l’esprit et la charité. Entre ces ordres, il y a un abîme, et même un abîme infini si l’on considère tout ce qui sépare le deuxième du troisième, bien plus infini qu’entre le premier et le deuxième ordre qui en comparaison se touchent, enfin presque.
- Mais cela peut-on encore aujourd’hui le comprendre ? Même les chrétiens, dans leur immense majorité, ne l’acceptent plus.
- Sans doute, mais enfin, tel est le sens du message chrétien. Les croyants, il me semble, perdent beaucoup à ne plus le saisir. La réforme des institutions, il y a toujours des hommes pour la prêcher. Nul besoin d’être chrétien. Les hommes qui les premiers ont adopté cette perspective “révolutionnaire” n’étaient pas des chrétiens. La plupart luttaient même farouchement contre le christianisme. Les philosophes des Lumières, les Révolutionnaires de 89, Feuerbach, Marx, etc. Pour eux le christianisme, c’était une école de la résignation, et qui fait le lit, avec complaisance, des seigneurs, des maîtres et des rois.
- Mais l’Eglise n’a-t-elle pas toujours été du côté des puissants ?
- Soit ! mais c’est là une autre question. Bien sûr, vous avez raison. Qui pourrait le contester. Les exemples abondent depuis la reconnaissance de l’Eglise par l’Etat, c’est-à-dire depuis l’édit de Constantin. Mais ce n’est pas de ce dont je parle. On qualifie la position chrétienne de “résignée”. C’est à tort. On confond les ordres. Quand même il serait possible d’instituer une société humaine parfaitement “juste”, eh bien, cette justice humaine, sociale, politique, ne serait qu’une illusion, rien d’autre qu’un leurre. Je ne discute pas de savoir si dans la pratique une telle société pourra jamais exister effectivement, si c’est ou non une utopie inaccessible, mais le fait est que tous les théoriciens de la pensée politique depuis le XVIIIe siècle ne parlent que cela, jusqu’à aujourd’hui où les débats continuent de faire rage. Non, ce qui compte pour le chrétien - et je ne vous demande pas de partager sa foi mais d’adopter, un instant, son point de vue - c’est qu’aucune réforme politique ne sera de nature à rendre l’homme vraiment meilleur, à le guérir de ce que Pascal appelle son “injustice”, c’est-à-dire de son égoïsme et qui consiste pour chacun à se considérer comme le “centre du monde”, à se faire centre du tout en lieu et place de Dieu, à instaurer l’ordre de la haine de l’autre : "Tous les hommes se haïssent naturellement les uns les autres", écrit-il dans les Pensées. Parce que, pour Pascal, l’ordre de l’amour de soi, nous dirions aujourd'hui de l'égoïsme, est inévitablement, quoique secrètement, en même temps un ordre de la haine, de la haine de l’autre. C’est la raison profonde de son hostilité à l’égard de l’humanisme, qu’il soit païen ou chrétien.

[A suivre...]
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