On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

jeudi 5 février 2009

Le diable dans l'histoire

Pour revenir sur ce que nous disions dans le précédent billet, cet extrait des admirables entretiens d'Alexandre Wat avec Czeslaw Milosz, publiés sous le titre Mon siècle. Confession d'un intellectuel européen (L'Age d'Homme, Editions de Fallois,1989) :
"A partir d'un certain moment, chez les Soviets, j'ai réellement senti que pour un homme d'aujourd'hui il était extraordinairement difficile de croire en Dieu, mais qu'il était aussi extraordinairement difficile de ne pas croire au Diable, peut-être même plus difficile. Dans un essai intitulé La mort d'un vieux bolchevik, je raconte, pas très bien (je laisse cela de côté pour une description plus ample) un moment que j'ai vécu à la prison de Saratov. C'est ce jour-là que j'ai compris ce que c'était que le diable dans l'histoire. Ce jour-là, le communisme m'est apparu sous une figure diabolique. Et au fond, bien qu'il m'ait fallu reprendre mes esprits, je suis devenu un homme très normal, qui lit les soviétologues, qui s'intéresse aux problèmes économiques. Mais c'est la base. Que je le veuille ou non. Cet élément diabolique est devenu la base de ma compréhension du communisme, disons du totalitarisme, car enfin l'hitlérisme est aussi une de ses formes, en tant que réaction au communisme. C'est le diable ! Cette idée ne m'a jamais quittée. Et si j'ai parlé d'avilissement, c'est aussi d'une véritable diabolisation, qui est aussi trivialisation" (chap. III, p. 71).
A ce moment de sa vie, Alexandre Wat ne s'était pas encore converti au christianisme. Mais gardons-nous de croire que le diable n'est pour lui qu'une métaphore. Il percevait l'engagement des hommes dans les systèmes totalitaires comme une véritable possession démoniaque. L'insupportable maladie neurologique qu'il contracta et qui le devait le conduire à la mort volontaire, il la comprenait comme une expiation de ce qu'il appelle son "avilissement" : "C'est dans une prison communiste qu'est survenu le retour complet à la raison. Et depuis ce temps en prison, en déportation, en Pologne sous le communisme, je ne me suis jamais permis d'oublier mon devoir élémentaire : payer, payer de toute ma personne pour ces deux ou trois années de démence morale. Et j'ai payé." (ibid.)
Je songe encore au dernier roman de Norman Mailer, Un château en forêt (Plon, 2007) dans lequel le narrateur, Dieter - nous apprendrons qu'il s'agit en réalité d'un lieutenant de Satan - relate la possession démoniaque de la famille d'Hitler, en particulier au moment de la conception d'Adolf. Le roman n'est pas très bon, il me semble, mais l'idée dont il se nourrit est, elle, saisissante. On ne s'en tirera pas en mettant tout cela au compte de fanstamagories religieuses. Mailer n'était ni croyant ni chrétien, l'hypothèse de Satan lui apparaissait cependant d'une grande fécondité. Je le crois aussi. Souligner la fécondité d'une telle hypothèse ne consiste pas à prouver qu'elle soit vraie (ce qui est, bien sûr, impossible).
Enfin, quel est le titre que le grand psychosociologue américain, Philip Zimbardo, a donné à son dernier ouvrage, dans lequel il expose ses analyses sur les mécanismes de la destructivité humaine depuis la fameuse expérience sur la prison factice de Stanford dans les années soixante-dix jusqu'à Abou Ghraib ? The Lucifer Effect !
Merci à Pascal de me rappeler, dans la même veine, Le Maître et Marguerite, de Boulgakov que j'avais oublié d'évoquer.
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