On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mercredi 4 février 2009

Misère de l'esprit

Les préoccupations du jour nous emportent dans leur permanente surenchère, mais j'ai écouté hier soir l'émission "Du grain à moudre" sur France Culture consacrée au Mal dans l'histoire. La question était de savoir si la notion peut s'écrire en majuscule. Réponse unanime des invités, avec les cris d'orfraie qu'on imagine : le mal ne peut être que pluriel, et pour le comprendre (ou le conjurer) faisons appel à la politique, à la psychologie, à la morale (quoique là...) mais envisager une métaphysique du Mal ou du Bien, c'est le péché capital. Evidemment personne ne s'est sérieusement expliqué sur les raisons ni sur les conséquences potentiellement nihilistes d'une telle position philosophique qui par les temps qui courent est indiscutable. Devant tant de pauvreté - de misère ? - intellectuelle, il y a de quoi redevenir ... platonicien. Car enfin on peut bien soutenir qu'il n'y a que des maux particuliers, si à chaque fois nous parlons du mal, on peut bien se demander, avec Socrate, de quoi l'on parle, quelle est la nature ou l'essence de ce mal dont il s'agit. A défaut de vouloir fonder une métaphysique du Bien et du Mal - tel n'est pas mon propos - la question ontologique demeure. Pour ma part, je soutiens à contre courant que le Mal tout comme le Bien se donnent parfois à voir, qu'ils se manifestent dans une épiphanie à la fois énigmatique et évidente. Treblinka était le lieu du Mal, le lieu de la manifestation d'un Mal absolu, tout comme, à l'inverse, les actes de bienveillance et d'humanité attestaient que le bien n'est pas un vain mot, dénué de sens. Ce n'est pas en tentant d'expliquer pourquoi les hommes se comportent dans certaines circonstances avec une docilité destructrice ou, au contraire pourquoi ils résistent - j'ai moi-même consacré de longues études à ce sujet - que l'on répond à l'interrogation de savoir de quoi l'on parle. A mes yeux, il s'agit de quelque chose qui se donne à voir, en sorte que se manifestant il faut bien que ce qui se montre ait une réalité propre, ce qui est intellectuellement fort gênant, j'en conviens.
Comme me l'écrit une de mes amies et collègue, qui est une des meilleures spécialistes en France de la philosophie grecque : "Ce n'est pas parce que l'on ne rencontre pas d'homme juste qu'il faut renoncer à la justice n'est-ce pas et je trouve qu'il est particulièrement bienvenu de poser le problème (du bien et du mal) métaphysiquement par les temps qui courent où en effet s'effondrent les clefs que l'on croyait pertinentes parce que scientifiquement éprouvées. Ce sera la leçon en ce début du XXIème siècle que de nous laisser découvrir notre pauvreté face à l'infini. Nous avons beaucoup à faire pour ne pas laisser cette fois les usurpateurs s'emparer de questions qui ne pourront être posées que par ceux dont la légitimité part du fond du gouffre."
Brice Couturier a eu raison de citer dans sa présentation l'ouvrage admirable d'Alexandre Wat, Mon siècle, hélas trop peu connu, dans lequel le grand poète polonais n'hésite pas à donner une dimension métaphysique - plus précisément : démonologique - au Mal. La grande différence entre les humanistes de l'Europe de l'Est et les "penseurs" de l'Ouest, c'est que les premiers ne rechigent pas à donner à leur expérience du Mal une portée absolue, ainsi que le rappelle Alexandra Laignel-Lavastine dans son beau livre, Esprits d'Europe (Calmann-Lévy, 2005) consacré à Czeslaw Milosz, Jan Patockà et Istvan Bilbo.
Sur ce sujet, voir également les réflexions de Gustaw Herling - une autre grande figure de la littérature polonaise qui était devenu manichéen - dans ses Variations sur les ténèbres, suivi d'un entretien avec Edith de la Héronnière (Le Seuil, 1999), ou encore celles de J.M. Coetzee dans Elisabeth Costello que j'ai longuement analysées dans un chapitre des Complaisantes, Jonathan Littell et l'écriture du mal (F. X. de Guibert, 2007).
Je gage que vous ne serez pas tous d'accord pour me suivre sur ce terrain, mais est-ce une raison pour balayer d'un méprisant revers de main une tradition de pensée multiséculaire, sous prétexte que nous nous serions délivrés des idoles fumeuses de la métaphysique ? Il est vrai que nous sommes tellement plus intelligents !
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