On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

lundi 2 février 2009

Le moindre mal est-il un bien ?

« Entre deux maux, il faut choisir le moindre », cet adage de la sagesse populaire, qui plonge dans l'expérience ancestrale des hommes, en quoi dit-il autre chose que la nécessité de s'accommoder avec les contraintes parfois rudes et cruelles du réel ? Mais il dit autre chose et qu'on pressent seulement dans la formule : le caractère tragique de l'existence, la dure obligation, dont parle Pierre Bayle, de devoir souvent choisir, non pas entre le bien et le mal, mais entre le mal et le pire. Ces notions pourtant – le bien, le mal, le moindre mal ou le pire – ne se réclament pas de valeurs – et certainement pas de valeurs que l'on pourrait qualifier de « morales » - en sorte que nous voici orienté vers une toute autre signification qui n'est pas de l'ordre de l'acclimatation prudentielle au réel mais d'un jugement et d'une évaluation et qui ont les apparences d'un paradoxe. Comment le « moindre mal » pourrait-il jamais être un « bien » ? Nous ne sommes plus dans le champ des alternatives de l'action pratique où il s'agit de « faire au mieux », comme on dit – une telle orientation se déployant parfois sur le fond d'un insoluble conflit des valeurs que la raison ne peut trancher. Il s'agit de suivre une toute autre séquence : le mal, comme moindre mal, comme bien. Et cette identification n'est pas une affaire de passages successifs, fussent-ils argumentatifs ; elle ne peut procéder que d'un saut qu'aucune justification empirique ne peut jamais engendrer et qui, avant d'être de nature morale, est d'abord de nature métaphysique.. D'où pourrait bien venir ce saut métaphysique du bien au mal, cette identité des contraires qui est bien plus qu'une coïncidence des opposés ? On saisira la condition de possibilité d'une telle solution de continuité si nous comprenons qu'elle résulte d'un changement de registre ou de perspective. Et pour le dire d'un mot, seule la rend possible l'orientation de la pensée qui envisage le mal non pas du point de vue de l'individu qui le subit mais de l'économie du tout dont il est membre.
Deux systèmes philosophiques permettent de réaliser ce « coup de force » qui sont liés l'un à l'autre plus qu'on a coutume de le penser : la théodicée rationnelle, telles que l'ont construite Malebranche et Leibniz, d'une part, et l'utilitarisme, d'autre part. Qu'ont-ils donc en commun ? Précisément ceci : d'être des systèmes de pensée à la fois holistique dans leur nature et sacrificiel dans leurs conséquences.
Reste qu'il est également une autre manière de s'y prendre pour que d'un certain point de vue le mal puisse être considéré comme un bien. Et l'on songe ici tout naturellement à la grande opération accomplie par Machiavel. On voudrait que celle-ci se résume à une manière d'assurer l'autonomie du politique en l'absence de toute référence morale et métaphysique. Il n'en est rien. Dans cette oeuvre qui paraît si dépouillée de considérations de cet ordre, tout dépend, en dernier ressort, d'un arrière plan cosmologique qui impose aux hommes les contraintes d'une action, qu'on peut bien nommer l'action opportune. Cependant, Machiavel n'opère jamais de transvaluation des valeurs et il maintient chaque ordre dans son caractère normatif propre, pour autant qu'on ne procède pas à tort à une confusion qui pour chacun serait ruineuse.
En somme donc, tout est une affaire de perspective, mais il y a bien de la différence entre une méthode – celle de Machiavel – qui distingue et sépare l'ordre des valeurs morales de celui des contraintes de l'action politique et celle qui annule en quelque sorte la réalité particulière du mal – s'agirait-il d'un « moindre mal » - pour la dissoudre dans le bien du tout. Cette opération métaphysique ne va pas sans conséquences pratiques qui peuvent être terribles puisque, en somme, que nous dit-elle, ? sinon que l'individu ne compte pas.
On ne perçoit pas toujours avec assez de clarté en quelle manière l'axiomatique de l'utilitarisme - l'intérêt du plus grand nombre - fonctionne comme une grande machine sacrificielle...
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