On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

vendredi 2 octobre 2009

Platon et la maîtrise de la contingence

Suite de ma petite réflexion sur morale et contingence que j'ai entreprise dans un billet précédent :
L'élaboration platonicienne (dans nombre de dialogues) de propositions éthiques radicales est motivée par un sens aigu des problèmes causés par la fortune incontrôlée dans la vie humaine. Le besoin des hommes pour la philosophie est lié leur exposition à la chance et l'élimination de cette exposition est la fin première de l'art philosophique, tel qu'il le conçoit. La conception que Platon se fait de cet art dans le Protagoras diffère sensiblement de la conception exposée dans les dialogues ultérieurs de la période du milieu – en particulier dans la République et Le Banquet– mais son sens de la nature et de l'urgence des problèmes qui se dissimulent derrière la philosophie demeure constant. De même la croyance que ces problèmes peuvent seulement être résolus par un nouveau genre d'expert dont la connaissance conduira la délibération pratique au-delà de la confusion des opinions ordinaires, accomplissant l'aspiration à l'exactitude et à la précision scientifique qui anime celles-ci. Ce qui est ainsi recherché, c'est un contrôle humain croissant de la contingence. A cet égard, deux conceptions divergentes se font face. La proposition socratique, qui accorde une place centrale à la mesure des plaisirs et des peines, est motivée par l'incapacité de « l'art » de Protagoras de résoudre les problèmes urgents qui les concernent tous deux. Le dialogue est une réflexion complexe sur les relations qu'entretient la science avec la question de savoir en quelle manière celle-ci tout à la fois nous sauve et nous transforme, nous permettant d'atteindre ces fins au moment même où elle les transforme profondément.
Protagoras en niant l'unité des vertus, affirme, contre Socrate, qu'elles sont d'une radicale hétérogénéité (selon la qualité), de sorte que la question de la techné reste en l'état : la pluralité des fins et l'absence de toute mesure quantitative interdit à la délibération pratique d'échapper aux incertitudes et à la confusion des apparences qui ne nous apportent ni paix ni tranquillité. Nous serons sauvé de la contingence de ce qui arrive (de la tukhè) seulement en assimilant la délibération à la science des poids et des mesures, appliquée aux plaisirs et aux peines : « l'art de mesurer est, à ce point de vue, notre sauvegarde » (356e). De là, le principe socratique (que Bentham reprendra plus tard à son compte) de leur commensurabilité (quant à l'excès, au défaut ou à l'égalité) qui seul est en mesure de répondre à son souci fondamental. L'agent moral qui pense selon ces prémisses échappe à la confusion des choix et à l'indétermination : la techné délibérative assure le plein et entier contrôle de ses plans de vie.
Toutefois, délaissant le critère du plaisir dans les dialogues du milieu, Platon établira clairement que les fins ultimes de la bonne vie ne sont pas les perceptions mais les activités, les activités qui ont une valeur en elles-mêmes, non en fonction des états qu'elles produisent, conduisant ainsi à une révision sérieuse de sa conception de la technè éthique, avant que la question du plaisir ne soit rééxaminée dans les dialogues de la fin, tel le Philèbe.
Enregistrer un commentaire