On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

lundi 28 novembre 2011

Conversations sur le mal (II)

Le problème du mal pose à la théologie chrétienne des difficultés telles que vous devez ou bien poser un Dieu soumis à la nécessité, c’est-à-dire un Dieu qui est rationnel mais qui n’est ni tout puissant ni libre, du moins au sens humain du libre-arbitre, ou bien envisager l’hypothèse d’un Dieu bon mais qui est impuissant à s'opposer aux actions humaines maléfiques, comme pour Hans Jonas dans Le concept de Dieu après Auschwitz, ou encore supposer que Dieu est une sorte de divinité cruelle ou maléfique, à la manière de la Fortune chez Machiavel. Mais dans tous les cas, vous lui ôtez l'une au moins des qualités qui sont propres à son essence, telle que les docteurs de l’Eglise la définissent.
- En vous écoutant parler, je songe à la position complexe et tourmentée de Voltaire.
- Oh, Voltaire ! Evidemment il tient une place importante dans ces controverses sur le mal et la justice divine au XVIIIe siècle. Avec lui, se clôt la période ouverte par Malebranche. Songez un instant à l’extraordinaire richesse des débats métaphysiques qui ont opposé durant soixante-dix ans à peine les plus grands esprits de l’époque. Pour simplifier les choses : Malebranche auquel répond Bayle, auquel répond Leibniz, auquel répond Voltaire. Quiconque s’intéresse à la question du mal trouve là un foisonnement formidablement riche d’arguments qui ne peut être comparé à aucune autre période de la pensée. Voltaire, oui. On ne le lit plus aujourd’hui avec grand sérieux. C’est le domaine réservé des spécialistes de littérature. Et les philosophes de métier le considèrent plutôt avec mépris, ou condescendance. Un peu comme Camus qui n’a pas l’envergure intellectuelle et spéculative d’un Heidegger ou d’un Wittgenstein. Pas plus que Voltaire n’est Kant ou Hegel. Il n’empêche, il y a beaucoup à puiser dans son œuvre. Pour ma part, j’ai toujours été frappé, touché même, par les contradictions dans lesquelles il s’enferre. D’un côté, le Voltaire de la jeunesse qui affirme, avec Pope, dans une veine toute malebranchiste, que “Tout est bien” parce que “Tout est en ordre”; le Voltaire qui ironise, dans les Lettres philosophiques, contre le pessimisme de Pascal. Mais, d’un autre côté, vous avez le Voltaire noir des contes, de Candide, du Voyage de Scarmentado, du Poème sur le désastre de Lisbonne qui résonne d’accents profondément pascaliens. Les contes, c’est vraiment le degré zéro de l’écriture, pour reprendre la formule de Roland Barthes. D’une modernité incroyable. Pas d’adjectifs pour qualifier les événements auxquels sont exposés les héros. Rien que le récit de leur enchaînement absurde dans des périples où se succèdent des expériences qui ne mènent à rien, sinon précisément à la découverte de l’universalité de la méchanceté humaine et l’absurdité de l’existence. Une espèce de voyage initiatique à l’envers. Les “héros”, en fait ce sont plutôt des “anti-héros” n’ont pas d’épaisseur, d’identité, de psychologie, la fortune mauvaise se joue d’eux comme de marionnettes. Les contes de Voltaire ont quelque chose de mécanique qui fait froid dans le dos. La mécanique est grinçante. Voltaire pratique une forme d’ironie “chapelinesque”. Oui, c’est ça, comme dans les meilleurs films de Chaplin, “Les temps modernes” par exemple.
- Cette comparaison est vraiment surprenante.
- Voltaire lui-même compare à plusieurs reprises dans sa correspondance les hommes à des marionnettes, ou à des souris, parfois à des poulets, qui ne savent rien du sort qui les attend, sauf que selon toute vraisemblance il n’aura rien d’heureux et que la mort seule est au bout. On ne retient le plus souvent chez Voltaire que l’image du “Dieu architecte”, du Dieu géomètre. Mais c’est oublier qu’il y a chez lui une toute autre figure, non moins présente, qui est celle du Dieu boucher, du Dieu cruel, qui lui vient de son éducation janséniste. Bon, malgré tout, sa conclusion n’est pas toujours aussi noire. Au “Tout est bien” de sa jeunesse, et au “Tout est mal” que prononce Martin, le philosophe manichéen dans Candide, Voltaire conclut finalement au “Tout est passable” de Babouc dans Le monde comme il va. Et à cette conception “grise”, ni blanche ni noire, de l’existence humaine correspond la fameuse leçon du jardin. Une morale médiocre du travail, où il convient de faire ce que l’on peut sans songer à répondre aux grandes questions métaphysiques. “Mettons à la fin de presque tous les chapitres de métaphysique, les deux lettres des juges romains quand ils n’entendaient pas une cause : N. L., non liquet, cela n’est pas clair”. C’est ainsi qu’il conclut l’article “Bien (Tout est)” du Dictionnaire philosophique. Au fond la métaphysique voltairienne n’est ni optimiste, ni pessimiste, c’est une métaphysique de la perplexité. Comme chez Ivan Karamazov qui s’écrie qu’il est une punaise qui ne comprend pas pourquoi le monde est arrangé ainsi.
- Voltaire et Dostoïevski, je dois dire que je m’attendais pas à les trouver placés côte à côte.
- En effet. Et l’on pourrait ajouter Céline dans la conception anti-initiatique du voyage. Ou plutôt, s’il y a initiation, c’est au malheur, à l’universalité du mal. Il n’empêche, Voltaire reste déiste, malgré tout, malgré sa haine du christianisme. Et il ne croyait pas que la nature humaine put être améliorée. En ce sens-là, il est moins homme des Lumières qu’on le pense habituellement.
Enregistrer un commentaire