On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

jeudi 10 novembre 2011

Conscience de la faiblesse

Ne sommes-nous pas naturellement incités à voir dans la force, physique ou morale, une qualité, en soi toujours bénéfique, positive, et dans celui qui en manque, l'avorton ou le lâche, un être en défaut, incapable de faire face à l'adversité ? Car c'est bien cela qu'il faut se préparer à affronter un jour ou l'autre, aurait-on appris l'art de l'esquive : le combat avec les situations difficiles qui mesureront nos capacités de résistance. Tout dans notre héritage culturel, dans l'éducation que nous avons reçue, dans les valeurs qu'honore notre société est une constante apologie de la force. Une vertu nécessaire chez celui qui devra apprendre dès son plus jeune âge à tracer son chemin dans le monde et à y faire carrière, tout autant qu'en celui que les épreuves ébranleront ou encore chez l'être désireux de ne rien abandonner de ses principes lors même que les circonstances l'y invitent. Dans tous les cas, à quoi pourra-t-il se confier pour rester lui-même et ne rien perdre de son intégrité, sinon à sa « force d'âme » ? Mais ce n'est pas la meilleure façon de s'y prendre.
Mieux vaudrait que nous soyons, tout d'abord, conscient de notre faiblesse, de notre propension à obéir à l'autorité, dès que nous la considérons comme légitime, ou encore à jouer le rôle et à remplir la fonction qui est la nôtre. Non que l'obéissance soit un mal en soi, ni que nous ne devions agir au sein de l'organisation qui nous emploie aussi efficacement que possible. Mais qu'advient-il si celle-ci nous pousse à faire ce qui nous répugne, à commettre des actes malfaisants que nous désapprouvons dans notre for intérieur, à ignorer ou à mettre de côté nos valeurs personnelles ? Nous sommes alors pris au piège d'une situation qui révèle notre profonde vulnérabilité à ce qui est exigé de nous. Dans ce cas, notre prétendue force morale, la conviction que nous avions précédemment que non cela, nous serions incapable de le faire, s'effondre avec une surprenante facilité.
On sous estime trop souvent le poids énorme que les facteurs multiples liés aux circonstances exercent sur nous, bien au-delà de la conscience que nous en avons. Y serions-nous davantage sensible, aurions-nous été mieux éduqué à la connaissance de notre faiblesse, nous serions bien mieux préparés, intellectuellement, psychologiquement et moralement, à ne pas pris dans les contraintes que les structures sociales d'autorité ou de pouvoir – et cela vaut aussi dans le monde de l'entreprise – exercent si puissamment sur nous.
Ce n'est pas que l'affirmation de notre liberté soit entièrement un leurre ou une illusion. Mais la liberté, la marge de manœuvre dont nous disposons, trouverait bien mieux à s'exercer si nous avions toujours présent à l'esprit que nous sommes non pas tant des sujets autonomes que des individus dont les actions sont très largement influencées (mais non pas absolument déterminées) par le poids des facteurs que les institutions mettent en place pour nous conduire à la soumission et à la docilité. Si nous sommes toujours, en dernier ressort, responsables de nos actions, puisque c'est bien nous qui les commettons, cela ne signifie pas que nous en soyons entièrement les auteurs. Et s'il s'agit de devenir auteur de sa vie, de se prémunir contre notre capacité à faire le mal, nulle pédagogie ne serait plus utile et profitable que la conscience de notre faiblesse, non le présupposé de notre intégrité morale, auquel nos conduites effectives apportent souvent un cruel démenti. On saura d'autant plus agir avec « force » qu'on se connaîtra faible et vulnérable, non pas pour justifier nos démissions mais pour les éviter. Pour cette raison, je plaiderais volontiers en faveur d'une révision radicale de la pédagogie civique et morale, et ce dès l'école et le lycée. Comme il est regrettable qu'on n'y enseigne pas, en France du moins, les leçons fondamentales de la psychologie sociale sur la soumission à l'autorité (Stanley Milgram), sur notre propension à jouer le rôle qui nous est confié (Philip Zimbardo) et, plus généralement, sur l'influence des facteurs "environnementaux" sur nos comportements.*
La connaissance de la vulnérabilité humaine est le premier rempart à l'exercice du mal. Elle ne suffit pourtant pas. Plus essentiel encore est d'empêcher que les institutions se transforment en organisations malfaisantes. Et là, ce n'est plus une affaire de conscience individuelle seulement, mais de vigilance politique, au sens large du terme.

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* Je vous invite à lire le dernier livre, remarquable, de Laurent Bègue, Psychologie du bien et du mal (Odile Jacob, 2011) qui, avec une grande science, fait le point sur ce que nous apprennent, en cette matière, les nombreuses expériences menées, depuis une cinquantaine d'années, en psychologie sociale.

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