On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

jeudi 5 janvier 2012

Comment développer des conduites socialement favorables ?

L'égoïsme est-il nécessairement socialement négatif et l'altruisme toujours bon en soi ? Il faut, à ce propos, se garder d'une approche trop réductrice ou manichéenne des choses.
Dès le XVIIIe siècle, nombre de philosophes ont souligné les limites de la bienveillance altruiste, dans laquelle Hume ne voyait qu'"une générosité restreinte" ou un "égoïsme élargi". Le principal problème tient, en effet, à la sphère limitée dans laquelle s'exerce, le plus souvent, notre souci des autres : notre famille, nos enfants, nos amis, nos proches. Mais dès lors que les êtres sont à plus grande distance de nous et que nous n'entretenons pas avec eux des relations particulières, ils nous sont aisément indifférents. Et, quoique l'imagination puisse pallier ce défaut - les images de catastrophes lointaines, qu'elles surviennent en Haïti ou ailleurs, sont tout à fait capables de susciter notre compassion et notre aide en faveur de victimes qui ne sont rien pour nous - néanmoins, dans les situations ordinaires, les êtres nous touchent à mesure qu'ils nous sont proches et il faut autre chose qu'un élan suscité par l'émotion ou la sensibilité pour que nous prenions sur nous de commencer de nous soucier de leur sort. C'est alors davantage une affaire de principes - par exemple le principe de justice - que d'altruisme et c'est bien plus à eux qu'il faut se confier pour améliorer la condition des êtres dans le besoin qui nous sont étrangers qu'à un "sentiment" (en réalité, il ne s'agit pas simplement d'un sentiment, y entrent des aspects proprement cognitifs) dont l'intensité décroît à mesure que les êtres sont éloignés de la sphère de nos relations.
Il y a une autre limite, bien connue : au nom de la bienveillance altruiste, nous sommes parfois enclins à nous comporter d'une manière dégradante ou humiliante, à désirer sincèrement faire le bien d'autrui tout en lui témoignant un mépris non dissimulé. En sorte que sans le cran d'arrêt du respect de la dignité de la personne - magnifiquement formulée par Kant dans son deuxième principe (considérer toujours autrui comme une fin en soi et non comme un moyen) - la motivation altruiste s'expose à bien des dérives et des perversions, un risque d'autant plus grand que l'être confié à notre charge est en situation de vulnérabilité et de dépendance.
Inversement, les mobiles égoïstes peuvent fort bien servir au bien commun, lorsque la recherche de l'estime de soi ou le désir d'attirer l'approbation des autres nous poussent à agir en faveur de ceux qui sont dans le besoin. Il se peut même qu'à cette occasion se développe une sorte de "dynamique vertueuse", nous faisant comprendre que de telles actions méritent d'être accomplies, non pour le bénéfice que nous en retirons, mais pour elles-mêmes.
Lorsque Daniel Batson s'interroge, à la fin de l'ouvrage, sur les facteurs qui seraient de nature à établir une société plus humaine, davantage soucieuse du bien-être des plus démunis, la proposition qu'il suggère tient dans une conjugaison de nos diverses motivations à la fois égoïstes et altruistes, et tenant compte également de l'importance des principes proprement éthiques. Ce qu'il s'agirait de promouvoir, c'est une société qui tout à la fois accorde certaines formes de rétribution (imaginaires et symboliques), de nature égoïste, aux conduites apparemment "désintéressées", qui recommande et transmette les valeurs altruistes de l'aide, tenues pour bonnes en elles-mêmes, qui incite les individus à s'engager en faveur de leur communauté d'appartenance et s'élargissant possiblement à la communauté humaine dans son ensemble, qui, enfin, garantisse le respect de principes éthico-politiques (ceux par exemple qui sont au fondement de nos démocraties libérales) dont la portée est universelle.
En raison de leurs limites et de leurs défauts propres, aucun de ces facteurs ne suffit à soi seul à créer entre les hommes les conditions d'une relation attentive et responsable, soucieuse du bien-être de chacun, en particulier des plus vulnérables. Il se peut même qu'ils entrent en conflit les uns avec les autres et que, portés à l'incandescence, ils soient incompatibles entre eux. Le défi est, pourtant, de les faire jouer ensemble, aussi bien au plan de la société qu'en chacun d'entre nous.
Un tel projet, aussi difficile soit-il à mettre en œuvre dans toutes ses applications (sociales, politiques, économiques, etc.), présuppose néanmoins de reconnaître que les motivations humaines sont plurielles et qu'il convient de sortir d'un vision moniste, s'exprimant sous la forme du "ou bien ou bien". Une des raisons du drame de nos sociétés modernes est d'avoir privilégié et érigé en dogme fondateur, une seule motivation, tenue pour seule réelle, l'égoïsme rationnel et calculateur, dans l'oubli et la dénégation des autres mobiles (altruistes et proprement éthiques) qui nous poussent également à agir, parfois avec une force qu'il est temps de prendre sérieusement en considération.
Enregistrer un commentaire