On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

vendredi 7 octobre 2011

La raison suffit-elle à Candide ? (1) par Véronique Le Ru

Véronique Le Ru, maître de conférences au département de philosophie à l'université de Reims, dont elle assure la direction, est une éminente spécialiste du XVIIe et du XVIIIe siècle. Qu'elle soit vivement remerciée pour le texte inédit qu'elle nous offre, consacré au Candide de Voltaire :

Dans Candide ou l'optimisme, Voltaire s’insurge moins contre Leibniz, contre son principe de la raison suffisante et contre sa thèse du meilleur des mondes possibles que contre la manière de penser des philosophes prétendument savants, contre l’esprit de système de ceux qui s’arrogent le droit de résumer l’univers dans leur construction philosophique ou métaphysique. Voltaire ne condamne pas l’esprit philosophique, sans doute ce qu’il y a de plus précieux pour lui, mais les faiseurs de système et surtout leurs sectateurs, les professeurs de philosophie. Il ne se moque pas de l’homme, il ne se moque pas de l’animal qui se nourrit de transcendentaux, il sait parfaitement qu’il appartient à cette espèce, mais il se moque des philosophes qui les mettent en système et qui s’en prennent à tel point qu’ils le pensent comme la seule réalité qui vaille. Les philosophes à système et leurs sectateurs, voilà la cible sur laquelle Voltaire tire à boulets rouges. Le conte de 1759 est une arme qui vise à écraser l’infâme décliné non pas dans la version triviale de la superstition religieuse et du fanatisme des prêtres, mais dans la version instruite des systèmes philosophiques. Le voyage initiatique de Candide est un combat contre l’intolérance des faiseurs et des défenseurs des systèmes, c’est un combat contre le dogmatisme de ceux qui les professent. La figure la plus emblématique du conte, en ce sens, est celle du professeur qui ne pense plus par lui-même mais seulement par le système qu’il a fait sien : c’est celle de Pangloss, celui qui enseigne la « métaphysico-théologo-cosmolonigologie »… Nigologie : la science des nigauds enserrée en un système de métaphysique, de théologie et de cosmologie. Cette figure de Pangloss est celle qui permet de comprendre que certes la raison ne suffit pas à Candide mais qu’elle est la condition même de son chemin de vie tout comme la formule Tout est bien de Pope ne suffit pas à Voltaire mais est la condition même de son chemin de vie.
Le conte de 1759 a en effet ceci de tout à fait remarquable qu’il résume dans le chemin de conscience de Candide celui de Voltaire lui-même. En effet, la pensée de Voltaire, dans une première période qui correspond à la vie commune avec la célèbre mathématicienne newtonienne, Gabrielle-Émilie de Breteuil, affiche un déisme souriant compatible avec la liberté de l’homme. Puis Voltaire soutient que même s’il y a du mal sur la terre, on est là pour toujours chercher le sens et la vérité sans cynisme. Enfin, à partir de 1756 et de son Poème sur le désastre de Lisbonne, Voltaire nie que tout soit bien aujourd’hui mais laisse une place à l’espérance. Pour suivre la manière dont Voltaire évolue du déisme souriant au constat qu’il y a du mal sur la terre et que tout arrive nécessairement, on peut s’aider des trois traductions successives qu’il propose de l’expression Tout est bien de Pope qu’il a adoptée lors de son séjour en Angleterre de 1726 à 1728.
Entre 1734 et 1746, Tout est bien signifie pour Voltaire à la fois « tout est ce qu’il doit être » et « tout est relatif ». Face à cette reconnaissance de l’ordre du monde et de la relativité générale du bien et du mal, les hommes sont d’égale condition, tout est égal.
Dans un deuxième temps, entre 1747 et 1755, Voltaire traduit Tout est bien par « tout est passable ». L’argument du dessein qui consiste à inférer de l’ordre de la nature, le principe d’ordre qu’est le Dieu créateur, bat de l’aile et le Dieu des déistes est aussi menacé que celui de la Providence chrétienne. Mais Voltaire a peur de l’athéisme : il juge Jean Meslier (1664-1729), prêtre et philosophe français qui dans son Testament se déclare ouvertement athée, comme un penseur dangereux. Il ne peut ni ne veut renoncer au Tout est bien. Dieu existe mais l’humanité souffre, la philosophie est impuissante à résoudre le conflit qui naît de ces deux certitudes et mieux vaut écrire des contes que faire un système vain par définition.
Enfin, à partir de 1756, Voltaire soutient comme le point d’orgue à la fin de son Poème sur le désastre de Lisbonne : « un jour (peut-être ?), tout sera bien ». Dans les Questions sur l’Encyclopédie rédigées en 1770, il revient une dernière fois sur la question du Bien, Tout est bien et son dernier mot est de renoncer à lire Spinoza : « Des raisonneurs ont prétendu qu’il n’est pas dans la nature de l’Être des êtres que les choses soient autrement qu’elles ne sont. C’est un rude système ; je n’en sais pas assez pour oser seulement l’examiner ». Au Tout est ainsi, Voltaire préfère finalement le Ainsi soit-il. Même si la condition humaine est régie par les lois de la nature, le regard de Voltaire demeure celui d’un déiste sceptique qui préfère se désoler de la souffrance humaine que de la renvoyer au réalisme indifférent du Tout est nécessaire. Pour cela, il maintient Dieu à bout de bras et il conclut que tout est une question de point de vue : ce qui est ordre au regard de Dieu est pure nécessité pour l’humanité souffrante.
L’idée forte qui transparaît, à travers ces variations sur le thème du Tout est bien, est que Voltaire est demeuré fidèle au scepticisme de Bayle sans que cette fidélité l’ait jamais conduit à rejeter radicalement le déisme ni à laisser toute espérance.
Mais l’infléchissement de ses traductions du Tout est bien témoigne du scepticisme grandissant de Voltaire à qui l’on pourrait peut-être reprocher ce que lui-même critique chez Pangloss : soutenir avec une certaine mauvaise foi la thèse déiste alors qu’il est persuadé que tout arrive nécessairement. Malgré qu’il en ait, son Dieu ne serait-il pas au fond celui de Spinoza ? Le portrait final de Pangloss que fait le narrateur n’est-il pas, en réalité, un auto-portrait ? Quand Pangloss est décrit dans ces termes : « Pangloss avouait qu’il avait toujours horriblement souffert ; mais ayant soutenu une fois que tout allait à merveille, il le soutenait toujours, et n’en croyait rien », Voltaire ne se peint-il pas lui-même en habit de déiste contre vents et marées et tremblements de terre ?
En effet, que s’est-il passé entre 1734 et 1756 ? De l’eau puis des torrents de boue ont coulé sous les ponts, et les ponts eux-mêmes se sont effondrés à la suite du terrible tremblement de terre du 1er novembre 1755 qui a secoué une capitale européenne, Lisbonne, causant soixante mille morts (plus du tiers des habitants). Après cette catastrophe, Voltaire ne traduit plus de la même manière la formule Tout est bien. En même temps que la terre a tremblé à Lisbonne, la confiance et l’admiration qu’il éprouve envers Pope se sont fissurées : Voltaire devient de plus en plus critique vis-à-vis de cette formule, qu’il met en scène, avec un malin plaisir, dans Candide, ou l'optimisme. Voltaire ne croit plus comme jadis que le paradis est là où il vit, mais il se gausse de ceux qui, comme Pangloss, défendent, malgré tout, la thèse leibnizienne de l’optimisme. Quand Pangloss cherche, dans la conclusion de Candide, à discuter avec le derviche du sens de la vie humaine, et lui demande : « Que faut-il donc faire ? », celui-ci lui répond : « Te taire », et quand Pangloss insiste encore : « Je me flattais […] de raisonner un peu avec vous des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de l’origine du mal, de la nature de l’âme, de l’harmonie préétablie », le derviche lui ferme la porte au nez.
Or ce qui est tout à fait frappant dans Candide, c’est que les trois traductions du Tout est bien qui marquent la vie de Voltaire sont mises en abîme dans le récit : tout commence par une confiance aveugle de Candide dans la parole de Pangloss : « ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise : il fallait dire que tout est au mieux »8 puis, quand Candide pense sa dernière heure arrivée alors qu’il est aux mains des Oreillons, il nuance : « Tout est bien ; soit, mais », enfin quand il rencontre, au sortir de l’Eldorado, le nègre de Surinam à qui on a coupé la jambe gauche et la main droite, il renonce à l’optimisme : « Ô Pangloss ! […] tu n’avais pas deviné cette abomination ; c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme ». Et, à la question de Cacambo - « Qu’est-ce que l'optimisme ? », Candide répond « : « Hélas ! […] c’est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal ».
[...]
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