On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

samedi 15 octobre 2011

La bonté et la beauté de la vie

Aurait-on lu tous les traités de philosophie morale, l'on n'y trouverait, à quelques rares exceptions près, rien ou presque qui parle de la bonté humaine. Est-il pourtant vertu qui suscite davantage en nous approbation et louange et lorsque nous la voyons incarnée dans tel être d'exception – pour la plupart d'entre nous, ce serait, si l'on y songe, Mère Teresa ou l'abbé Pierre - un profond sentiment d'admiration ? Alors d'où vient, à ce propos, le surprenant silence des philosophes ? De ceci : la bonté n'est pas un devoir. Autrement dit : elle n'est pas exigible. Le respect, oui ! qui oblige à considérer tout homme comme une fin en soi, non comme un moyen. C'est la grande leçon universelle de Kant, qui reste, aujourd'hui encore, la maxime plus indiscutée de son système moral, ouvert pour le reste à bien des controverses.
Mais la bonté, qu'est-ce donc ? Une absence originaire de toute volonté de nuire à autrui, liée à ce que les hommes ne sont pas, tout d'abord, en relation, moins encore en compétition envieuse, les uns avec les autres ? Du fait que, laissés à eux-mêmes, ils jouissent de la plénitude de la vie et du bonheur d'exister, tout simplement ? Telle est, en substance, l'idée de Rousseau, lorsqu'il ferraille, on le sait, avec la description de l'état de nature que Hobbes avait proposée, un siècle auparavant, comme un grand défi à relever. A quoi s'ajoute que la pitié les anime, comme une disposition naturelle, immédiate, qui précède la réflexion, à être affecté par la souffrance des autres, et à agir en conséquence : la loi même du vivant qui s'applique à tout individu doué de sensibilité, les animaux aussi. Mais c'est de l'angélisme, dira-t-on, ou une pure fiction de l'esprit. Admettons ! S'il en est ainsi, se pourraient-ils que les grands maîtres de la fiction éclairent davantage notre lanterne ?
De fait, si l'on veut en savoir davantage sur l'énigme de la bonté, c'est bel et bien du côté de la littérature qu'il faut se tourner. Dans la bibliothèque où se rangent les plus beaux livres du monde, il en est un qui, plus que tout autre, aura voulu, follement, magnifiquement, relever le gant et présenter la figure de l'homme « positivement beau », c'est L'Idiot de Dostoïevski.
D'où vient qu'il soit bon, le prince Mychkine, cet innocent venu d'ailleurs, dénué d'amour-propre, qui tombe comme un grand perturbateur dans la société policée et hypocrite des hommes, où l'emporte la grande loi de l'égoïsme ou encore les funestes ravages de passions insatiables ? D'une seule et même révélation, déployée en trois expériences cruciales : les moments d'extase et de joie totale qui précédent la crise d'épilepsie, la découverte de l'infinie préciosité de la vie chez celui qui, condamné à la perdre, apprend, à cet instant, que, s'il lui était donné de vivre encore, il saurait transformer «chaque minute en un siècle », le sentiment, enfin, de plénitude qu'engendre la contemplation de la beauté de la nature.
Quiconque a connu, à un moment de son existence, une telle expérience de l'excès, de la fête, de la richesse de l'être aura éprouvé une joie ineffable, qui l'appelle, à son tour, à la bonté. Mais on l'aura compris, cette expérience n'a rien de « moral » : elle est métaphysique. Le malheur, hélas, c'est que l'aurions nous connue, nous sommes incapables de nous maintenir à la hauteur de ce qu'elle exige de nous. Défaillants toujours, si nous ne savons pas être bons, ce n'est pas que nous sommes pas assez « moraux » - « la vraie morale se moque de la morale », dit Pascal - c'est que nous ne sommes pas capables de faire de « chaque minute un siècle » et de percevoir, à tout instant, ce qui dans la vie est un bien merveilleusement donné.
La bonté n'est pas le sacrifice de soi en faveur du bonheur des autres, mais la libéralité, la dépense, l'excès de l'être que nous répandons à notre tour, dès lors que nous l'avons vécu au plus intime de nous-même.
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