On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

samedi 29 octobre 2011

Enfance, de Tolstoï

Cet après-midi à Aix-en-Provence, dans une des excellentes librairies de la ville, par hasard, mon regard se porta sur le présentoir où sont exposés les livres de la collection Librio qui publie, à petit prix, deux euros, tant de chefs d'œuvre de la littérature universelle, Moravia, Dumas, Balzac, Molière, Maupassant, etc. Parcourant cette collection, je tombais sur Enfance de Tolstoï. Et aussitôt mon imagination s'enflamma à l'idée de ce livre que je n'avais pas encore lu.
Ce sera sûrement le souvenir de ce monde à jamais disparu, l'ancienne Russie du début du XIXe siècle, avec ses descriptions de paysages, de ciels, de rivières, de forêts, comme Tolstoï seul sait en faire, avec ses moujiks en caftan et bonnets de fourrure, aux manières rudes et respectueuses, avec ses églises aux bulbes dorés et ses offices où la beauté des chants se mêle aux effluves de l'encens, et il y aura aussi une maisonnée pleine de vie, et des enfants qui jouent dans les prairies battues par les vents, entourés de l'affection de leurs parents, le tout confié à un Dieu aussi présent dans le quotidien que les chevaux qui piaffent dans la cour et les chiens qui aboient et que l'on prie le soir, avec une foi confiante, de veiller sur le bonheur de tous. Et c'est tout cela, en effet, que Tolstoï décrit avec une poésie pleine d'émotion, alors que son âme tumultueuse et enfiévrée s'est dejà éloignée - il a pourtant vingt-quatre ans seulement lorsqu'il écrit en 1852 ce récit autobiographique - des bonheurs insouciants du petit garçon de dix ans qu'il saisit à un moment chanière de son existence. Car c'est ensuite son départ de la maison de campagne pour la capitale, Moscou, où ses parents l'envoient chez sa grand-mère, "babouchka", faire ses études et apprendre les manières du monde. On le verra parler français, danser avec art la mazurka, et, à la mort prématurée de sa mère, percevoir en lui les premiers effets de la maladie sociale lorsque la sincérité des sentiments est pervertie et faussée par l'amour-propre où il s'agit plus d'être vu, de se montrer et de paraître que d'être.
J'aurais voulu recopier pour vous le chapitre XV, au milieu du récit, où l'écrivain revient sur tout ce qui à l'âge adulte est définitivement perdu des joies de l'enfance. A défaut de pouvoir le faire – et puis, il vous sera aisé de vous le procurer vous-même – juste ce court passage qui donne le ton :

« Reviendront-ils encore jamais, cette fraîcheur, cette insouciance, ce désir d'amour et cette foi puissante qu'on a dans l'enfance ? Quel temps meilleur que celui où les deux plus excellentes vertus, la gaieté naïve et la soif d'un amour éperdu sont les uniques raisons de vivre ?
Où sont ces prières ardentes ? Où est ce précieux don des larmes d'une émotion pure ? L'ange consolateur venait et les essuyait avec un sourire. Il soufflait de doux rêves à l'imagination de l'enfant immaculé.
La vie a donc laissé des traces si pénibles dans mon cœur que ces larmes et ces émotions aient disparu à jamais ? Il ne m'est donc resté que des souvenirs ? »

Toute sa vie, malgré ses passions dévastratrices, les emportements de son génie et la mauvaise conscience d'appartenir à une classe oppressive, Tolstoï restera hanté par l'innocence de l'enfance, s'efforçant autant que possible de la retrouver. Son retour à la nature, à la vie simple des paysans, sa condamnation des arts et des faussetés de la civilisation urbaine, aussi outranciers et tonitruants soit-ils, sont l'expression de ce désir éperdu de retrouver ce qui en lui s'était effacé au seuil de l'adolescence : un monde d'amour, de confiance, de joies immédiates où Dieu et les hommes, le ciel et la terre sont unis dans l'harmonie supérieure de la beauté de la vie.
Mais comme il est étrange que Tolstoï ait éprouvé si tôt dans sa vie le besoin impérieux de revenir sur son enfance. Car est-ce à vingt-quatre ans que l'on songe avec nostalgie au passé alors que le futur est encore plein de promesses ? En réalité, ce retour fixait un plan pour l'avenir.

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    Tolstoï avec ses petits-enfants en 1909 :

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