On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

mercredi 22 février 2012

Socrate et l'angoisse du conducteur

« S'il était nécessaire soit de commettre l'injustice soit de la subir, je choisirai de la subir plutôt que de la commettre », s'exclame Socrate dans le Gorgias (469c) de Platon, formulant ainsi un des préceptes les plus connus et les plus controversés de sa pensée. C'est que la « morale », tel qu'il l'entend, avant d'être un rapport à l'autre relève, comme le souligne Hannah Arendt, du « souci de soi », ou, de ce que nous appellerions aujourd'hui l'estime de soi. Puis-je vivre en amitié avec moi-même si je suis à mes propres yeux un meurtrier ? Mais le méchant ou le criminel a-t-il une telle conscience ? N'est-il pas, lui aussi, tout à fait capable de vivre en paix avec lui-même ? A n'en pas douter, Hitler dormait tranquille. L'objection n'est guère aisée à surmonter.
On entendra peut-être mieux l'argument socratique si on le formulait de la façon suivante : mieux vaut être victime d'un accident de voiture que d'en être responsable. Quelle est l'angoisse de tout conducteur – la mienne, chaque fois que je prends la voiture, et la vôtre aussi, je n'en doute pas - sinon de causer, un jour, la mort de quelqu'un ? Ce qui peut arriver sur la route à chacun d'entre nous. Que le malheur arrive de façon involontaire ne change rien à l'affaire, puisque nous serons l'auteur de l'événement. Comment vivre ensuite avec une telle responsabilité ? Nul doute que l'existence ne devienne un enfer insupportable. Et l'on se dira, et si je n'avais pas allumé la radio à cet instant-là, ou manquer d'attention, ou s'il n'y avait pas eu tant de brouillard ce matin-là, etc., et l'on rejouera mille fois la scène, désespérant qu'elle puisse être jamais changée. Mais c'est désormais un fait, une réalité advenue, et pour toujours nous porterons le poids de cette mort. Dans une pareille situation, ne vaudrait-il pas mieux, en effet, être celui qui subit l'accident plutôt que celui qui le cause ? Envisagé à partir de ce cas, le précepte socratique, n'apparaît-il pas plus compréhensible que ce n'était le cas jusqu'à présent ?
Sans doute n'est-ce là qu'une expérience de pensée, mais outre le fait que celle-ci envisage une hypothèse qui est loin d'être invraisemblable, comme tout exercice de ce genre, elle a le mérite de nous conduire à voir les choses sous un angle à la fois problématique et éclairant.

13 commentaires:

Kévin a dit…

A mon sens, quel que soit le profil d'un responsable (que celui-ci soit conscient, inconscient, dictateur, ivre ou je ne sais quoi d'autre), il vaut toujours mieux subir ses actes ou inattentions que d'être à sa place.

En effet, quand bien même celui-ci pourrait dormir tranquille, il serait toujours le responsable d'une injustice et, en ce sens, en contradiction avec la vie dont il est un représentant.

Pour ma part, si je commettais une injustice, je préférerais m'en vouloir plutôt que de rester de glace. En effet, ce dernier état pourrait être le reflet d'une méchanceté. Toutefois, si l'on admet avec Socrate que "nul n'est méchant volontairement", cette froideur pourrait-être le reflet d'un manque de conscience, d'un manque de connaissance de soi, donc d'une mauvaise cohérence de la vie avec elle-même.

Gil Boulenger a dit…

Il me semble que la phrase de Socrate qui sert d'introduction à votre article peut entrer en résonance avec le « ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse ». Mis à part les cas rares des personnes qui souhaitent leur propre souffrance ou destruction, les êtres humains veillent à leur conservation dans les meilleures conditions possibles et cherchent à atteindre le bonheur, à éviter la peine (même si les chemins empruntés sont parfois tortueux). En bref, chacun se veut du bien à soi-même. Aussi, être juste exige que ce qu'on estime valable et souhaitable pour soi-même nous le voulions pour les autres. La justice appelle l'égalité comme condition : fondamentalement je considère l'autre comme mon égal, comme un autre moi-même. Cette empathie est essentielle à la justice authentique. C'est d'elle dont quelqu'un comme Hitler était, hélas, dépourvu.
Dans ces conditions, préférer subir l'injustice que la commettre c'est se placer sous ce commandent éthique. Mon exigence de justice se refuse à commettre l'injustice même si le prix à payer est de moi-même en être victime. En commétant l'injustice je me place hors du territoire de l'empathie, j'instaure une distance entre moi et l'autre. C'est un renoncement éthique. Victime de l'injustice, je demeure moi-même en ce que je suis toujours encore semblable à l'autre. J'accepte donc d'aller contre le premier principe de ma propre conservation au bénéfice d'un principe supérieur de justice qui peut apparaitre comme fondant mon humanité. Respecter le précepte de ne pas faire aux autres ce que l'on ne voudrait pas qu'on nous fasse conduit à accepter que l'on nous fasse ce que l'on ne voudrait pour personne. Mais cette acceptation n'est pas une capitulation, elle est, au contraire, une manière de résistance au nom d'une conception éthique de l'humanité. Celui qui cède est celui qui s'accepte comme instrument de l'injustice.

Emmanuel Gaudiot a dit…

Permettez-moi de faire le parallèle avec l'article que vous avez publié samedi intitulé "passer à côté de la beauté"cer les évènements envisagés procèdent l'un come l'autre d'un dépaysement: on est aussi dépourvu de réaction de nature conventionnelle devant un artiste qui ne se met pas en scène, qui ne se présente pas comme le virtuose qu'il est, que l'on est reclus dans la culpabilité d'avoir nuit à autrui -un autre moi-même, comme l'écrit Gil- parce qu'on ne l'avait pas prévu, les instances qui règlent notre saut permanent vers l'avenir nous l'interdisent ... essayer de penser un tel drame nous met déjà mal à l'aise: on n'ose pas se voir dans le malheur et la douleur physique de la victime (je pense aux accidentés, mutilés, amputés), on s'en exclut pour se précipiter dans une douleur de façon normative, comme un devoir. C'est par pur projet éthique. Mais il faut ajouter un chapitre psychologique à notre propos: si notre vie devient "un enfer insupportable" comme vous l'écrivez, Michel, c'est bel et bien d'un point de vue psychologique: l'empathie avec les personnes qui souffrent, la peine d'avoir fait quelque chose d'effroyable, sont autant des démarches psychologiques que morales; ainsi la projection de notre raison vers l'avenir peut être tourneboulée par une atteinte psychologique. Il faut faire dialoguer ces deux facettes de notre âme pour continuer de se projeter dans l'avenir et dans les autres.

Jean-baptiste Richard a dit…

Ces considérations morales ne peuvent être formulées, à mon sens, que de façon générale et abstraite. Je m'explique : pris dans l'action, pendant l'accident de voiture, personne ne pensera qu'il vaut mieux subir l'injustice plutôt que de la commettre. Car en cet instant, ce n'est pas la raison qui parlera mais la vie qui s'exprimera au travers des instincts et des réflexes tel que l'instinct de survie et la peur de mourir. Pour rester dans la situation de l'accident de voiture, imaginons ce scénario : on voit venir un accident inévitable ; un coup de volant nous permet d'éviter de percuter un innocent mais nous condamne à mourir, ne pas donner de coup de volant nous épargne la vie mais l'enlève injustement à un pauvre innocent. Est-il possible d'affirmer a priori avec conviction et honnêteté que nous aurions choisi de donner un coup de volant dans une pareille situation ? Peut-être aimerions-nous faire cela mais l'aurait-on fait ? Affirmer cela, n'est-ce pas comme affirmer que nous n'aurions pas collaborer sous l'occupation ? Mais qui peut en être sûr ? La morale raisonnable nous pousserait peut-être à le faire. Mais qui se soucie de morale ou de raison en plein accident de voiture ? Quand l'adrénaline monte, n'est-ce pas l'instinct qui s'exprime, nous condamnant à agir comme des animaux ? Peut-être après l'accident, a posteriori, on pourrait affirmer qu'il vaut mieux subir l'injustice, à l'heure des remords et des regrets.
Pourtant, je ne doutes pas de la sincérité de Socrate. Lui qui a préféré la mort à l'exil était un être à part, extraordinaire, comme Jésus était un être à part. Le philosophe-médecin Nietzsche diagnostique chez Socrate une maladie dont le symptôme est la "rationalité à tout prix" (cf. Nietzsche, Crépuscules des idoles, §11 et §12)
"Devoir combattre les instincts - c'est la formule de la décadence : tant que la vie est ascendante, le bonheur est la même chose que l'instinct.-"
"Socrate n'est pas médecin, se dit-il à mi-voix : seule la mort est ici médecin... Quant à Socrate, il ne fut que longtemps malade..."

Avec toute mon admiration pour Socrate et pour Nietzsche.

Michel Terestchenko a dit…

Merci à tous, chers amis, pour vos réflexions. Il est vrai que ce n'est qu'a posteriori qu'on faire une telle évaluation qui n'est pas "morale" à mon sens, du moins pas au sens habituel du terme. Mais il s'agit simplement d'une expérience de pensée qui nous permet de comprendre le précepte socratique. La vie, oui, mais pas la vie à tout prix !

Anonyme a dit…

L'analogie entre un choix délibéré et un accident est-elle pertinente?
Qu'est-ce qu'un accident sinon l'enchaînement d'un processus mécanique des causes, de sorte que chacune appelle nécessairement l'autre, processus sans sujet, ou tout au moins sans sujet conscient?
La prise de conscience par nous c'est seulement à postériori que se manifeste.
Dans la phrase attribuée à Socrate nous avons affaire par contre au choix conscient d'un sujet qui hésite entre le souci de soi et le respect de l'autre. Peut-on prétendre à la pureté de ces termes ? Un moi et un autre pur ? Autrement dit qui est-ce le véritable sujet de ce choix ?
A mon sens puisqu’ à aucun moment « je » ne peux pas supprimer l’ « autre », et que sa présence est un élément constitutif de ce je, la désignation du vrai sujet de ce choix moral ne va pas de soi. Souci de soi mentionné par H. Arendt est foncièrement mêlé au regard des autres tel que je me le représente.
Or dans la phrase problématique de Socrate, je vois la dissimulation du vrai sujet de ce choix moral : volonté de subir une injustice plutôt que la commettre appartient aux autres, pas à moi.
L’égoïsme est-il en soi condamnable ?

ABBAS ECHRAGHI

Pascale Boulogne, L2 philo a dit…

Je pense comme l'affirme Socrate qu'il vaut mieux subir l'injustice plutôt que de la commettre et cela, dans tous les cas. En effet, comment vivre avec une conscience qui vous rappelle sans cesse ce que vous n'auriez pas du faire ? On peut essayer de s'arranger avec sa conscience mais finalement lorsque l'on se met à se mentir à soi-même, est-on encore vivant ? Cela peut paraître exagéré mais pas dénué de sens, je m'explique. J'ai lu dans le livre de M. Terestchenko, Un si fragile vernis d'humanité, l'expérience de Franz Stangl, commandant en chef du camp d'extermination de Treblinka. Comme beaucoup d'autres responsables, Stangl reconnaît avoir participé aux meurtres de milliers de personnes cependant, il estime qu'il a été obligé d'obéir aux ordres sous la contrainte. Il reconnaît qu'il n'avait rien de particulier contre les juifs mais qu'il a commis, indirectement toutefois, des atrocités inhumaines pour sauver sa famille. Stangl, qui plus est, était croyant, donc il aurait pu être en désaccord avec une politique allant à l'encontre de préceptes qui auraient dû s'imposer à lui, à savoir l'interdiction de tuer son prochain ou l'obligation d'aimer son prochain. Finalement, il a tout accepté. Il n'y a rien de plus banal que ce comportement, pourtant ce qui est troublant c'est l'énergie qu'a dépensé Stangl pour continuer à se supporter en adoptant une étrange stratégie qui même si elle est discutable, voire incroyable, aurait pu être quelque part, acceptable. Stangl a opéré une sorte de dichotomie entre ses actes et sa pensée : il a bien agi mais se refuse à être considéré comme coupable car sa conscience libre était en désaccord avec ces mêmes actes.
En fait, c'était pour lui le seul moyen d'échapper au jugement de sa conscience et à la réprobation divine. Il reconnaît finalement l'absurdité de cette tentative, son échec, et admet sa culpabilité ce qui l'amènera à penser qu'il aurait du mourir dès 1938. Cet aveu lui permettra, sans doute, de mourir enfin, quelques jours plus tard et cela de manière naturelle.
Stangl est un personnage vil, lâche mais on ne peut qu'être touchée par ce retour à la vie qui lui permet de mourir et de revenir à lui, à ce qu'il était avant tout une personne. La reconnaissance de la culpabilité est une nécessité, elle permet à l'homme de vivre plus ou moins bien avec ce fardeau dont la conscience est seule juge. Finalement nos injustices, celles que nous reconnaissons comme telles, nous empoisonnent et c'est pour cela sans aucun doute qu'il est bon de se regarder en toute conscience, c'est peut-être là une ébauche de courage, c'est peut-être ça qui nous rapproche le plus de la justice.
Et pour finir, cette petite phrase de M.Terestchenko que je trouve d'une grande intelligence :
«  Chacun revêt aisément l'armure du chevalier lorsqu'elle ne lui coûte que le prix du rêve ».

Jean-baptiste Richard a dit…

Frantz Stangl a réussi à vivre toute sa vie, certes en utilisant des processus inconscients de cloisonnements de sa conscience et de sa pensée, mais il a réussi a vivre. Ce n'est qu'à la fin de sa vie qu'il a reconnu qu'il aurait du mourir. C'est donc un jugement a posteriori qu'il émet et qu'il n' a pas appliqué après avoir commis ses crimes. La survie et la peur ont été les instincts à la source de ses actions et de ses choix. Il n'est pas question ici de le défendre ou de le justifier mais d'essayer de comprendre comment il a pu faire de tels actes. C'est ce que j'ai trouvé passionnant dans le livre Un si fragile vernis d'humanité. Comment peut-on être sûr qu'on aurait agi autrement que lui ? Ma position n'est pas d'affirmer qu'il faut choisir la vie à tout prix mais de m'interroger sur les possibilités de mettre le précepte de Socrate en pratique (même si on a envie d'y croire). Est-ce possible dans la réalité ? Je pense que seulement un très petit nombre de personne en serait capable. Parfois, on juge et on croit savoir ce qui est bien mais en situation on n'arrive pas à l'appliquer. C'est, à mon sens un problème majeur, que toutes les philosophies morales et pratiques devraient se poser. Après la réponse à la question Que dois-je faire ? On attend de ces philosophies la réponse à la question Comment est-ce que je peux le faire ?

Anonyme a dit…

Pierre C.

C'est en effet un réel dilemme. Je souhaiterais seulement apporter une précision que je pense majeure : Vous écrivez Que le malheur arrive de façon involontaire ne change rien à l'affaire, puisque nous serons l'auteur de l'événement. Comment vivre ensuite avec une telle responsabilité ? Mais vous faites l'amalgame entre culpabilité et responsabilité. Si quelqu'un se jette sous nos roues, nous ne sommes pas responsables. Vous auriez dû écrire "Comment vivre ensuite avec une telle culpabilité?" C'est très proche de l'histoire d'Oedipe qui n'est pas responsable de son parricide car il ne savait pas que c'était son père ni de son inceste car il ignorait qu'il avait épousé sa propre mère. Il était évidemment coupable mais pas responsable.

Concernant le dilemme en soi, je préférerais généralement être la victime plutôt que le responsable mais cela dépend encore de la gravité du mal causé. S'il y a mort d'homme, il m'est impossible de me dire que je préférerais être responsable de la mort de quelqu'un plutôt que de mourir. Mais il me semble encore plus impossible de dire que je préférerais mourir que tuer quelqu'un. Répondre à ce dilemme, c'est passer soit pour un saint, soit pour quelqu'un prêt à tuer pour survivre alors que j'ose espérer que nous ne sommes ni l'un ni l'autre. Mais l'hypothèse de préférer ma propre mort à celle d'un inconnu dont je serais responsable, j'ai du mal à y croire. Et en cela je partage tout à fait votre idée selon laquelle « Chacun revêt aisément l'armure du chevalier lorsqu'elle ne lui coûte que le prix du rêve ».

MA.M. a dit…

L'estime de soi doit être redonner à chacun. L'instabilité du monde moderne, crée des désordres conduisant à la dissolution des émotions. Elle détruit la créativité, la compassion et l'auto-affirmation.

L'amour des autres et l'amour de nous-mêmes ne sont pas en contradiction. Au contraire, une attitude d'amour envers soi-même se trouvent dans tous ceux qui sont capables d'aimer les autres.

Mais concernant l'angoisse du conducteur, je crois que tout acte involontaire doit être exclu du domaine de la responsabilité. On est dans l'absence totale de volonté.
Seul l'acte volontaire et intentionnel entraîne notre responsabilité.

Je pense qu'on doit avoir une sorte de « degrés de culpabilité ». Certes l'exigence d'une pureté absolue est un but idéal. Le manquement sera un défaut mais pas une faute ;une déficience et non une immoralité.

Dewi Novita a dit…

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Leslie Lecossois a dit…

Même si je suis d'accord avec ce que dit Socrate (grand homme...) il y a néanmoins une chose qui m'interpelle : Mieux vaut subir l'injustice que de la commettre. D'accord. Mais la barrière entre ce qui est juste et ce qui ne l'est pas est mince, très mince... Vous parlez ici d'un accident de voiture, si vous tuez une personne, sans le vouloir, il est évident que cet acte est grave mais est-il injuste pour autant ? Y-a-t-il une justice dans le hasard et les circonstances ? Ce que je veux dire c'est que, oui, la plupart d'entre nous préfèrent largement subir plutôt que de faire mais n'est-ce-pas, d'une façon ou d'une autre, avoir peur de la responsabilité ? "L'homme est responsable" disait Sartre et cette responsabilité, cette liberté est effrayante et il serait préférable parfois, ne rien faire, ne pas agir et subir...