On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

vendredi 3 février 2012

Conférence sur Machiavel

Ayant été invité à prononcer demain après-midi, au centre culturel La Baume, à Aix-en-Provence, une conférence sur Machiavel, voici la présentation de sa pensée que je me propose d'exposer. Comme le temps est toujours compté, il faut bien faire des choix. Les idées suivantes se sont imposées d'elles-mêmes, sans que j'ai grand chose à faire, à part leur souhaiter bien le bonjour et les coucher sur le papier. Le public n'étant pas composé de "spécialistes", espérons qu'il restera à la fin quelques personnes ayant suivi ce petit bout de chemin, où trop de choses évidemment auront été laissées en rade, ou alors il faudra que j'aille réveiller ceux et celles qui se seront assoupis, endormis par la digestion ou par l'ennui.


Portrait posthume de Nicolas Machiavel (détail) par Santo di Tito,


De l'homme que fut Machiavel et de ce qu'il pensa vraiment, nous savons généralement peu de choses. Tel est le destin malheureux de ces penseurs qui sont mieux connus par l'épithète forgé à partir de leur nom que par leur œuvre même. Machiavel est à l'origine du machiavélisme en politique. La chose est entendue ! Et cette étiquette est généralement réduite à l'usage intemporel de la ruse, du mensonge et de la dissimulation, voire de la violence, auquel tout homme politique ne peut manquer d'avoir recours, un jour ou l'autre, qu'on le regrette ou non. Dans le moment même où nous sommes prêts à admettre cette nécessité, quelque soit le temps et le type de régime, se lève une sorte de haut-le-cœur, de tristesse mêlée de réprobation morale parce que c'est avec l'idéal d'un monde meilleur qu'il s'agit de renoncer, et qu'avec le mal il est inévitable que l'on doive compter si l'on veut gouverner les hommes avec quelque chance de succès. Entre les espoirs lointains et peut-être déraisonnables de l'utopie et les contraintes de la Realpolitik, le fait est que c'est souvent à celles-ci que les hommes politiques doivent se résoudre. Impossible en somme pour eux d'échapper toujours à la nécessité de se salir les mains et ce destin tragique nous le partageons avec eux lorsque nous leur accordons le droit, en certaines circonstances, de transgresser nos convictions morales et nos principes juridiques les mieux établis. On pourrait donner bien des exemples de cette concession dans le monde contemporain. Ainsi lorsqu'il s'agit de justifier certains moyens moralement répréhensibles et contraires à nos lois, telle l'usage de la torture ou d'éxécutions ciblées, en vu de lutter contre le terrorisme.
Penser avec Machiavel, c'est se poser la question des buts et des moyens de l'action politique efficace, appropriée aux circonstances, et s'interroger sur ce que nous attendons d'un homme politique lorsqu'il doit trancher entre la fidélité à ses convictions et sa responsabilité envers le monde.

Avant d'en venir là, et pour rendre justice à la pensée de l'auteur, il nous faut pourtant faire bien des détours. Car ce que nous sommes prêts à accorder à Machiavel, à contre cœur, sans trop de résistance, s'est élaboré en réalité dans un système de pensée cohérent tout de même un peu plus complexe. Autrement dit, pour aborder ses leçons avec honnêteté, il faut accepter de ne pas réduire Machiavel à certaines formules trop faciles du machiavélisme.

Le péché de Machiavel

L'histoire serait-elle douée d'intention, on verrait une singulière ironie dans la rédaction, à peu d'années de distance, en 1513, du Prince de Machiavel, et, en 1517, de L'utopie de Thomas More. Deux textes fondateurs qui suivent les routes radicalement contraires, pense-t-on, du réalisme cynique dans un cas, de l'idéalisme rêveur dans l'autre, rédigés par des hommes qui, avant d'être des penseurs, avaient été des acteurs de premier plan de la vie politique de leur pays – Machiavel était en charge des affaires diplomatiques de la cité de Florence, More occupait le poste de Chancelier auprès du roi Henri VIII. Et, bien qu'il y ait dans le petit livre de More plus de réalisme politique qu'on le pense et dans le court traité du Secrétaire florentin une forte dose d'idéal – le portrait du prince parfait tel qu'il l'entend en est tout empreint – cette opposition tranchée a quelque chose de profondément juste, car ce sont bien deux voies distinctes et étrangères l'une à l'autre qui s'ouvrent et dessinent, entre lesquelles la politique moderne n'aura de cesse d'osciller.

Comment l'imagine-t-on cet homme qui éleva la duperie, le mensonge, et la ruse au rang de règles de l'art de gouverner avec sagesse et prudence ? L'habit de Machiavel est aussi incertain que celui dont Tartuffe doit être revêtu. On se le représentera peut-être austère, sec et cauteleux comme tous les hommes de l'ombre, une sorte de père Joseph, de conseiller du Cardinal, murmurant sournoisement dans la nuit des conseils perfides de trahison et de conjuration. Un Machiavel machiavélique, en somme. La vérité est tout autre. Supérieurement intelligent, cultivé à l’instar des meilleurs humanistes de son temps, écrivain de génie, mais bon garçon aussi, capable de déclencher le rire homérique de ses collègues de bureau, joyeux luron, à l’occasion amoureux éperdu, brave et courageux dans l’épreuve physique, pas bégueule pour un sou, mais surtout serviteur follement dévoué à sa cité, Florence, et passionnément épris des affaires de l’Etat, tel nous apparaît l’homme, Nicolas Machiavel.

Mais qu'a-t-il dit de si nouveau qui ait fait que son nom soit désormais synonyme d'infamie ? Sur ce point, les avis divergent. Au reste, peut-on vraiment croire que les princes aient attendu ses leçons pour agir avec ruse et cruauté ? Machiavel écrit dans Le Prince qu'il n'a fait qu'exposer au grand jour ce que les Anciens avaient enseigné à mots couverts. En somme, le péché de Machiavel consisterait à avoir exposer publiquement les moyens de l'art de gouverner les hommes qui ont toujours été en usage, à « vendre la mèche » comme l'écrit Jean Giono. Et puisqu'ils sont «ingrats, changeants, dissimulés, ennemis du danger, avides de gagner », avec de tels compères peut-on s'y prendre autrement ?

Ainsi sa faute impardonnable ne serait pas dans ce qu'il dit, mais dans le fait de l'avoir dit. Cela est, sans conteste, en partie vrai. Mais il y a plus, et qui est pire. Car une chose est de dire ce que les princes ont de tout temps fait, autre chose est de donner à ces actions, moralement condamnables, le gage de la justification, et même, à ses yeux, de la bénédiction divine. Autrement dit, appeler le mal le bien, et soutenir que tel prince qui, à l'instar de Moïse, a recours aux armes plutôt qu'à la prière est « ami de Dieu ». Là, on le comprend, Machiavel franchissait la ligne jaune. Et pourquoi donc s'est-il crû obligé de prononcer un tel blasphème ?

Lorsque Dieu invite les hommes à avoir recours aux armes plutôt qu'à la prière

La première raison est théologique et même exégétique. On s'étonnera peut-être de trouver une telle dimension dans son œuvre dont on prétend, à tort, qu'elle a rompu tout lien avec le divin. Il n'en est pourtant rien. Car si Machiavel rompt avec Dieu, c'est avec l'idée que les chrétiens s'en faisaient, mais non avec Dieu, tel qu'il apparaît dans l'Ancien Testament, du moins si l'on s'en tient à une lecture au premier degré des Ecritures. Or Machiavel soutenait que l'interprétation littérale est la seule qui vaille (Discours, III, XXX). Bien sûr, c'était, au regard de la tradition chrétienne, une hérésie insupportable. Et cela seul suffisait à vouer ses ouvrages à la condamnation de l'Eglise, qui, en effet, n'allait pas se gêner. Une telle distinction entre deux figures de Dieu, l'une évangélique et pacifique, l'autre belliqueuse et armant ses disciples conduisait à opposer au prophète armé, béni de Dieu, le « prophète désarmé » qui, lui, ne l'est pas. Et s'il cite explicitement au chapitre 6 du Prince Savonarole, le très vénéré prieur du couvent Saint Marc à Florence, en exemple d'un tel saint, abandonné des hommes et de Dieu – Nicolas avait assisté à son exécution publique le 23 mai 1498 sur la place de la Seigneurie juste avant d'entrer au service de la république - celui qu'il avait présent à l'esprit, mais que, bien sûr, il ne pouvait nommer, c'est le Christ lequel, on le sait, avait connu un sort comparable. Voulait-il ainsi laisser entendre, avec sa condamnation du prophète désarmé que celui dans lequel les chrétiens voient le Verbe incarné n'est pas le Béni de Dieu ? C'était là proférer, entre les lignes, le blasphème suprême.

Dans les Discours sur la première décade de Tite Live (II, II), Machiavel reproche au christianisme d'avoir désarmé le ciel et efféminisé le monde, d'avoir, en somme, laisser les disciples du Christ démunis face à la violence des hommes avec son appel à l'obéissance, au renoncement et à l'humilité. Le blasphème était trop énorme pour qu'on puisse le laisser passer et si, aujourd'hui, nous n'y sommes plus guère sensibles, tel n'était pas le cas à l'époque. Machiavel enseignait que la fidélité aux préceptes chrétiens – nous dirions aujourd'hui aux impératifs moraux - exposent les hommes à être victimes de la méchanceté de leurs congénères de sorte qu'il leur est impossible d'y répondre et de s'y opposer. Or, en politique, il n'est pas d'enseignement qui soit, non seulement plus dangereux, mais plus coupable.

Au célèbre chapitre XV du Prince Machiavel écrit avec une ingénuité presque désarmante : « Mais étant dans mon intention d’écrire choses profitables à ceux qui les entendront, il m’a paru plus convenable d’aller directement (andare drieto) à la vérité effective de la chose que son imagination. Plusieurs se sont imaginés des Républiques et des Principautés qui ne furent jamais vues ni connues pour vraies. Mais il y a si loin de la sorte qu’on vit à celle selon laquelle on devrait vivre, que celui qui laissera ce qui se fait pour cela qui devrait se faire, il apprend plutôt à se perdre qu’à se conserver ; car qui veut faire entièrement profession d’homme de bien, il ne peut éviter sa perte parmi d’autres qui ne sont pas bons. Aussi est-il nécessaire au Prince qui veut se conserver qu’il apprenne à pouvoir n’être pas bon, et d’en user ou n’user pas selon la nécessité.»
Contrairement à l'enseignement du Christ et des Evangiles, il s'agit donc d'enseigner au prince bon – notez que c'est à cet homme-là que sa leçon s'adresse et non au tyran – à savoir faire le mal lorsque cela est nécessaire. Non pas que le mal doive être voulu pour lui-même, mais tout simplement parce qu'il n'est parfois pas d'autre moyen de s'y prendre que d'avoir recours à la dissimulation, à la ruse et à la violence. Telles sont les exigences inévitables de ce qu'il appelle d'un mot intraduisible, la virtù.

Virtù et Fortune

Si l'on voulait résumer à l'essentiel la leçon de Machiavel sur l'art de gouverner les hommes avec sagesse et prudence, voici comment il faudrait présenter les choses.
L'action politique qui convient, autrement dit l'action politique « bonne » - et ici les guillemets s'imposent - est un accord entre « la façon de procéder » et « la qualité des temps », entre l'action et les circonstances. Et parce que les circonstances sont changeantes, ces « façons de procéder » doivent elles-mêmes varier, alternant, selon les cas, entre l'humanité et la cruauté, entre, disons, le bien et le mal (entendus au sens moral). De sorte que ce qui est « bien » moralement ne l'est pas toujours politiquement et que ce qui est « mal » au sens moral ne l'est pas non plus toujours lorsqu'il s'agit de s'adapter aux circonstances et d'agir comme il convient. Autrement dit, le bien est en politique parfois un mal, et le mal parfois un bien. Cela ne signifie pas que Machiavel appelle le bien mal dans une sorte de subversion nihiliste des valeurs, mais que ces valeurs ont un sens différent selon le point de vue, moral ou politique, à partir duquel on les envisage.
S'il en est ainsi, s'il est impossible de fixer à l'avance les règles a priori de l'action politique « bonne », c'est que, pour Machiavel, la nature est-elle même changeante et qu'il n'est rien ni au ciel ni sur terre qui échappe à une instabilité, à une impermanence foncière. Lorsqu'il s'agit pour lui d'expliquer ce principe ontologique d'instabilité, il a recours à la notion ancienne de Fortune, qui est l'autre notion-clé de son univers de pensée. Or la Fortune est conçue et perçue comme une divinité changeante, capricieuse et même sadique qui préside aussi bien au destin des hommes qu'au devenir des institutions. La pensée politique de Machiavel ne saurait être saisie dans ce qu'elle a de plus profond et de plus tragique à moins d'avoir présent à l'esprit qu'il était convaincu que les sociétés humaines tout comme les individus sont gouvernés, non ppar une Providence bienveillante (ainsi que l'enseigne la foi chrétienne), mais par une divinité susceptible de se montrer d'une malignité extrême. Or, entre tous les hommes, il n'en est aucuns qui soient davantage exposés à cette malignité que les hommes politiques. De là vient que leur position dans le monde soit presque toujours tragique et que ce soit l'échec plutôt que le succès qui les attend. La plupart des hommes que Machiavel donne en exemple de princes parfaits sont, à l'instar de César Borgia, des princes qui ont échoué. Un vers de son poème sur la Fortune en donne la raison : « La Fortune élève un homme au sommet et le jette à terre, afin qu'elle en rie et qu'elle en pleure ». Et lorsque Machiavel écrit ces vers, c'est à son propre sort presque de paria qu'il songe avec désespoir.
Il s'ensuit ceci, qui est tout aussi important. Si les circonstances varient, si l'action appropriée est elle-même versatile, alors la qualité psychologique que les gouvernants sages et prudents doivent avoir et cultiver, c'est la plasticité, la capacité d'agir tour à tour selon des manières opposées. Or c'est là une qualité que fort peu ont, de sorte que leur succès résulte généralement plus du hasard que de l'intelligence de la situation et qu'il sera inévitablement de courte durée. Le gouvernant parfait doit être un prince caméléon.

On voit ainsi comment s'articulent les trois ordres, ontologique (et cosmologique), politique et psychologique à la lumière de laquelle la justification machiavélienne du « mal » doit être comprise. C'est là que se joue la nouveauté radicale du Secrétaire florentin, sa conception fondamentalement « opportuniste » de l'action politique convenable, bien plus que dans l'opposition entre l'idéalisme supposé des Anciens et le prétendu réalisme des Modernes. Et ce n'est pas le moindre des paradoxes que la conjugaison de ces trois aspects, marqués par une sorte d'indétermination, d'instabilité foncière conduise à l'idée de nécessité en politique.
Il est essentiel, néanmoins, de garder présent à l'esprit que la nécessité du mal n'est jamais, aux yeux de Machiavel, un bien au sens moral. Le drame, c'est qu'il est impossible, dans l'absolu, d'accorder les principes de l'action politique avec celle de l'action morale, aussi désireux soit-on de faire le bien. Tout se passe comme si le monde des pratiques humaines était divisé entre des normes et des fins contraires, et qu'il soit impossible de mettre un terme à la controverse sur ce qui à chaque fois doit être tenu comme « la chose à faire ». La morale réprouvera ce que la politique justifie, et il n'est pas moyen d'échapper à ce conflit qui fait du monde des pratiques et des normes un champ dévasté par le conflit, un chaos où les dieux s'affrontent, et non un cosmos harmonieux sur lequel règne un Etre rationnel et bienveillant. Le point de vue moral a ses raisons, et elles peuvent être parfaitement légitimes, le point de vue politique a les siennes et elles seront, éventuellement tout à l'autre bout. Entre les deux, il n'est pas d'instance transcendante qui nous permettent de trancher qui a raison qui a tort.
Lorsque Max Weber oppose, en dernier ressort, l'éthique de la responsabilité à l'éthique de la conviction, il est en profond accord avec la plus tragique des intuitions de Machiavel.

Si nous suivons la leçon de Machiavel, et il n'est pas possible de ne pas la suivre, quelle idée avons-nous de l'homme politique « bon » ? Nous entendons qu'il ait des principes et des convictions morales fortes, non pas qu'il soit simplement un ambitieux assoiffé de pouvoir personnel. Et nous souhaitons qu'il agisse autant que possible en accord avec ces principes. Mais nous n'attendons pas non plus de lui qu'il se comporte de façon « angélique » et que face aux obstacles et aux difficultés il s'agenouille en prière et s'en remette à Dieu seulement. Nous sommes disposés à admettre qu'un certain compromis entre les exigences de la réalité et les principes de la morale et du droit est possible, à condition que ce soit en vu du bien commun. Nous sommes même prêts à reconnaître qu'il existe des circonstances exceptionnelles où le recours à la violence (quelque forme qu'elle prenne) peut être nécessaire. Mais, dans ces cas, nous attendons de l'homme politique honnête qu'il ait conscience du mal qu'il a fait et qu'il en éprouve des scrupules de conscience. Dans la meilleure des hypothèses, nous souhaiterions qu'il vienne s'expliquer publiquement et qu'il expose les raisons pour lesquelles il a été conduit à agir ainsi – par exemple, pour prendre rappeler un cas récent, à donner l'ordre que soit exécuté, sans autre forme de procès, un chef terroriste. Mais nous ne sommes peut-être pas et nous ne devrions certainement pas être disposés à prendre pour argent comptant la déclaration, serait-elle faite depuis le hall de la Maison Blanche, que « Justice a été faite » !

Bien que nous soyons disposés à accorder à Machiavel la triste vérité de nombre de ses maximes, nous sommes tout de même devenus un peu plus exigeants lorsqu'il s'agit de justifier le mal en politique, mais est-ce si sûr ? Il y a bien des exemples, même dans nos démocraties libérales, où la restriction des libertés publiques fondamentales ou encore l'usage de la torture et de l'assassinat nous laissent, dans certaines situations, aussi stupides et satisfaits que l'était le peuple de Romagne lorsque César Borgia fit exposer le corps coupé en deux de Rémy d'Orques, un homme « expéditif et cruel », qu'il évoque et justifie au chapitre VII du Prince. En bons disciples de Machiavel nous avons peu protesté à l'exécution d'Oussama Ben Laden, à la pendaison de Sadam Hussein, à la mort ignominieuse de Khadafi, bien que ces actes aient été commis en violation totale de nos lois et de nos principes, comme si, pour nous, tout autant que pour Machiavel, il était entendu qu'il est des cas où la « bestiale et inhumaine cruauté » était la figure même du bien.

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