On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

samedi 8 décembre 2012

Intelligence de la bête

Eric-Emmanuel Schmitt vient de publier un recueil de nouvelles, Les deux messieurs de Bruxelles, dont l'une est intitulée « Le chien ». Je n'ai lu aucun livre de cet auteur à succès, mais invité sur France-Inter ce soir, il a raconté d'où lui est venu l'idée de ce récit : à un moment de Ethique et infini, Emmanuel Lévinas rapporte comme il fut bouleversé par la fête que lui fit un chien, alors qu'il était détenu dans un camp nazi pendant la Seconde Guerre mondiale. Un animal lui avait rendu le sentiment de sa dignité bafouée et s'était comporté à son égard avec une humanité dont les gardiens n'étaient plus capables. Je ne sais comment le romancier s'est emparé de ce souvenir, mais, à peine évoqué, c'est comme un monde et une perspective nouvelle qui s'ouvre devant soi, et je songe à ceci :
Devrait-on se moquer de ces personnes âgées, laissées seules par leurs enfants et leur famille, qui tiennent à la corde de la vie par l'affection d'un animal de compagnie ? La solitude, sans doute, est lourde et triste, mais elle est alourdie et rendue plus insupportable par l'indifférence et l'égoïsme des proches. A défaut de tendresse envers ses parents – peut-être n'en sommes-nous pas tout à fait capables, tant de choses difficiles entre nous se sont passées - ce devrait être pour le moins un devoir d'en prendre soin, de leur témoigner que le sens de l'existence ne s'évalue pas seulement à l'utilité, qu'ils comptent encore, que le temps passé a effacé reproches et récriminations qu'on pouvait nourrir à leur endroit et qu'ils méritent un infini respect parce que, plus que nous, ils se trouvent dans la main de la mort qui nous attend tous. Un animal n'a nul souci de ces considérations ni de ces devoirs. Tout à la joie d'exister, lorsqu'il aboie et frétille de la queue, c'est la vie en lui et la vie en l'autre qu'il célèbre, la vie que nous avons en partage et qui nous est commune, ce grand lien cosmique qui ne connait pas de séparation. Alors que ce puisse être, au terme de son existence, une joie et une consolation de s'en nourrir, comment y voir du ridicule ? Il y a parfois plus d'intelligence profonde chez l'animal que chez l'homme. Qu'elle soit inconsciente ne la rend pas moins mystérieuse ni moins magnifique. La grande loi de l'amour s'y manifeste dans sa sublime indifférence. Qu'importe à la bête qu'on soit riche ou pauvre, jeune ou vieux, d'un physique avenant ou le corps dégradé par la vieillesse et la maladie, sans domicile fixe ou au sommet de la gloire ! Pourvu que nous ne la fassions pas souffrir, dans sa grande équanimité, elle léchera la main de l'un comme de l'autre, et c'est une leçon à retenir.
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