On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations, Pascal

vendredi 26 avril 2013

Le credo de Machiavel

Conférence donnée auprès des hauts fonctionnaires de la Direction Générale de l'Aviation Civile à Paris, jeudi 25 avril. Je les remercie vivement de l'accueil qu'ils m'ont réservé et de la richesse de la discussion qui a suivi cet exposé.

Dans un entretien télévisé du 15 mai 1977, Pierre Mendès France répondait en ces termes à une question d'Anne Sinclair : « Le goût du pouvoir, c'est d'exécuter ce qui paraît indispensable, ce qui paraît important pour le pays à un moment donné. La morale ? Il y a des choses que l'on considérerait malhonnêtes dans les affaires, dans la vie personnelle ou familiale et qui paraissent, au contraire, assez bonnes en politique : la rouerie, le double jeu, l'ambiguïté, le mensonge. Très franchement, je ne crois pas. Un principe auquel on est attaché, on doit y être attaché dans toutes ses activités. Quelle peut être la justification de certains actes qui seraient blâmés dans la vie personnelle d'un homme et qui serait profitable et utile ou, en tout cas, excusable, dans la vie politique ? Ca me paraît impensable ». Si Pierre Mendès France incarne la figure de l'intégrité morale, c'est en même temps un homme qui a échoué en politique. « Il était vertueux, rappelait Marcel Gauchet, dans les Matins de France Culture le 11 avril dernier. Il était compétent, il avait une vision pour son pays et en même temps, il est clair qu'il refusait de se donner les moyens de mettre ce programme en œuvre. Voilà la politique. C'est le dilemme permanent ». Et Marcel Gauchet d'ajouter en évoquant la corruption des membres du Congrès auxquelles Abraham Lincoln n'hésita pas de recourir pour obtenir le vote du 13e Amendement de la Constitution américaine qui abolit l'esclavage : « On peut être honnête dans le maniement de moyens qui ne le sont pas […] En politique, vous ne pouvez pas être un saint. Mais ce n'est pas parce que vous ne pouvez pas être un saint que vous ne pouvez pas poursuivre des buts nobles. » On ne saurait formuler, cinq siècles plus tard, avec davantage de candeur la leçon même de Machiavel.
De l'homme que fut Nicolas Machiavel, qui naquit en 1469 et mourut à Florence en 1527, et de ce qu'il pensa réellement, nous savons généralement peu de choses. Tel est le destin malheureux de ces penseurs, tout comme Marx, qui sont mieux connus par l'épithète forgé à partir de leur nom que par leur œuvre même. Machiavel est à l'origine du machiavélisme en politique. La chose est entendue, mais c'est bien peu, si l'on songe aux nombreux livres qu'il écrivit : traités politiques, ouvrages historiques, fables, poèmes et, on le sait peu, deux pièces de théâtre, Clezia la plus réussie et qui est toujours joué, sans compter une correspondance volumineuse, le tout faisant plus de 1400 pages dans l'édition des Oeuvres complètes de la Pléiade. Sa pensée, réduite à une simple étiquette, on la résume à l'usage intemporel de la ruse, du mensonge et de la violence, auquel tout homme politique soucieux de réussir ne peut manquer d'avoir recours, un jour ou l'autre, qu'on le regrette ou non. Dans le moment même où nous sommes prêts à admettre cette nécessité, quelque soit l'époque et le type d'organisation politique, se lève une sorte de tristesse – comparable à celle qu'éprouve le « soldat mélancolique » chez saint Augustin - parce que c'est avec l'idéal de la vertu qu'il s'agit pour l'homme politique de renoncer et qu'avec la violence il est inévitable que l'on doive compter si l'on veut gouverner les hommes avec quelque chance de succès. « La violence, écrit Max Weber, n'est évidemment pas l'unique moyen normal de l'Etat, mais elle est son moyen spécifique » [Le savant et le politique, ed. 10/18, p. 100].
Entre les espoirs lointains et peut-être déraisonnables de l'utopie et les contraintes machiavéliennes de la Realpolitik – Le Prince et l'Utopie de Thomas More sont contemporains - le fait est que c'est souvent à celles-ci que les hommes d'Etat doivent se résoudre. Impossible en somme pour eux d'échapper toujours à la nécessité de se salir les mains et ce destin tragique nous le partageons avec eux lorsque nous leur accordons d'avance le droit, en certaines circonstances du moins, de transgresser nos convictions morales et nos principes juridiques les mieux établis. Mais à quelles conditions ? Nous le verrons bientôt. On pourrait donner bien des exemples de cette concession à la leçon de Machiavel dans le monde contemporain, lui aussi en proie à une profonde instabilité, ne serait-ce que lorsqu'il s'agit de justifier certains moyens moralement répréhensibles et contraires à nos lois, tel le recours à la torture ou aux exécutions ciblées, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ou de la sécurité de l'Etat.
Penser avec Machiavel, c'est se poser la question des buts et des moyens de l'action politique efficace, appropriée aux circonstances en situation d'incertitude extrême, et s'interroger sur ce que nous attendons d'un homme politique lorsqu'il doit trancher entre la fidélité à ses convictions et sa responsabilité envers le monde.
Avant d'en venir là, et pour rendre justice à la pensée du Secrétaire florentin, il nous faut pourtant faire bien des détours. Car ce que nous sommes prêts à accorder à Machiavel, à contre cœur, sans trop de résistance, s'est élaboré en réalité dans un système de pensée cohérent tout de même un peu plus riche et complexe. Autrement dit, pour aborder ses leçons avec honnêteté, il faut accepter de ne pas réduire Machiavel à certaines formules trop faciles du machiavélisme. Tel est le but de cet exposé que j'ai nommé, de façon un peu provocante, « Le credo de Machiavel »

Le péché de Machiavel

Machiavel avait été en charge des affaires diplomatiques de la république de Florence entre 1498 et 1512, avant d'être chassé de ses fonctions par le retour des Médicis, puis emprisonné, torturé et exilé dans sa petite ferme de San Casciano, la « pouillerie » où, en proie au plus profond désespoir, il rédigera son œuvre.
Comment l'imagine-t-on cet homme qui éleva la duperie, le mensonge, la ruse et la violence au rang de règles de l'art de gouverner avec sagesse et prudence, qui se posait des questions que l'on ne s'était jamais posées, comme de savoir ce qui fait la différence entre le bon et mauvais usage de la cruauté ? On se le représentera peut-être austère, sec et cauteleux comme tous les hommes de l'ombre, une sorte de père Joseph, de conseiller du Cardinal, murmurant sournoisement dans la nuit des conseils perfides de trahison et de conjuration. Le cliché d'un Machiavel machiavélique, en somme. La vérité est tout autre. Supérieurement intelligent, cultivé à l’instar des meilleurs humanistes de son temps, écrivain poète de génie, mais bon garçon aussi, capable de déclencher le rire homérique de ses collègues de bureau, joyeux luron, à l’occasion amoureux éperdu, brave et courageux dans l’épreuve physique, pas bégueule pour un sou, mais surtout serviteur follement dévoué à sa cité, Florence, et passionnément épris des affaires de l’Etat, tel nous apparaît l’homme, Nicolas Machiavel, dont nous aurions sans doute aimé partager l'aimable et brillante conversation autour d'une bouteille de vin ou d'un verre de bière. Et c'est un critère, n'est-ce pas ? Serviteur dévoué des intérêts de la cité de Florence, plus que tout autre il l'était. « La bouche d'or de la République », disait de lui Piero Soderini, le Gonfalonier à vie de la cité, une sorte de saint Jean Chrysostome de la politique. « Je crois que le plus grand bien que l’on puisse faire, et celui qui plaît le plus à Dieu, est celui que l’on fait pour sa patrie», écrit-il dans le Discours sur la réforme de l’Etat à Florence Tel est le premier verset du credo de Machiavel, formulé dans le plus pur style du républicanisme civique. Mais ce verset est en opposition fondamentale avec le credo chrétien lequel nous enseigne à rechercher uniquement le salut de notre âme, le Royaume de Dieu étant à l'intérieur de nous et le monde livré au règne de Satan [Voir Max Weber, « La métier et la vocation d'homme politique », in Le savant et le politique, p. 181].
Mais qu'a-t-il dit de si nouveau qui ait fait que son nom soit désormais synonyme d'infamie ? Au reste, peut-on vraiment croire que les princes aient attendu ses leçons pour agir avec ruse et cruauté ? Machiavel écrit dans Le Prince, au chapitre XVIII, qu'il n'a fait qu'exposer au grand jour ce que les Anciens avaient enseigné « à mots couverts ». C'est pourquoi l'ouvrage est bourré de références historiques, empruntées au passé. En somme, le péché de Machiavel consisterait à avoir exposer publiquement les moyens de l'art de gouverner les hommes qui ont toujours été en usage, à « vendre la mèche » en somme, comme l'écrit Jean Giono. Et puisqu'ils sont «ingrats, changeants, dissimulés, ennemis du danger, avides de gagner » (Le prince, XVII), avec de tels compères peut-on s'y prendre autrement ?
Ainsi sa faute impardonnable ne serait pas dans ce qu'il dit, mais dans le fait de l'avoir dit. Cela est, sans conteste, en partie vrai. Mais il y a plus, et qui est pire. Car une chose est de dire ce que les princes ont de tout temps fait, autre chose est de donner à ces actions, moralement condamnables, le gage de la justification, et même, à ses yeux, de la bénédiction divine. Autrement dit, appeler le mal le bien, et soutenir que tel prince qui a recours aux armes plutôt qu'à la prière est « ami de Dieu ». Là, on le comprend, Machiavel franchissait la ligne jaune. Mais pourquoi donc s'est-il crû obligé de prononcer un tel blasphème ?

Lorsque Dieu invite les hommes à avoir recours aux armes plutôt qu'à la prière

La première raison est théologique et même exégétique. On s'étonnera peut-être de trouver une telle dimension dans son œuvre dont on prétend, à tort, qu'elle a rompu tout lien avec le divin et qu'elle invente une science politique aussi objective et neutre que le positivisme juridique. Il n'en est pourtant rien. Si Machiavel rompt avec Dieu, c'est avec l'idée que les chrétiens s'en faisaient, mais non avec Dieu, tel qu'il apparaît dans l'Ancien Testament, du moins si l'on s'en tient à une lecture au premier degré des Ecritures. Or Machiavel soutenait que l'interprétation littérale est la seule qui vaille : « Celui qui lit la Bible avec son bon sens [sous entendu ce «bon sens» est largement ignoré par les commentateurs chrétiens en général et les Pères de l’Eglise en particulier] verra que Moïse fut contraint, pour assurer l’observation des tables de la loi de faire mettre à mort une infinité de gens qui s’opposaient à ses desseins, uniquement poussés par l’envie » (Discours, III, XXX). Bien sûr, interpréter ainsi la figure de Moïse, c'était, au regard de la tradition chrétienne, une hérésie insupportable. Et cela seul aurait suffi à vouer ses ouvrages à la condamnation de l'Eglise, qui, en effet, n'allait pas se gêner. Une telle distinction entre deux figures de Dieu, l'une évangélique et pacifique, l'autre belliqueuse et armant ses disciples conduisait à opposer au prophète armé, béni de Dieu, le « prophète désarmé » qui, lui, ne l'est pas. Et s'il cite explicitement au chapitre 6 du Prince Savonarole, le très vénéré prieur du couvent Saint Marc à Florence, en exemple d'un tel saint, abandonné des hommes et de Dieu – Nicolas avait assisté à son exécution publique le 23 mai 1498 sur la place de la Seigneurie juste avant d'entrer au service de la république - celui qu'il avait présent à l'esprit, mais que, bien sûr, il ne pouvait nommer, c'est le Christ lequel, on le sait, avait connu un sort comparable. Voulait-il ainsi laisser entendre, avec sa condamnation du prophète désarmé que celui dans lequel les chrétiens voient le Verbe incarné n'est pas le Béni de Dieu ? C'était là proférer, entre les lignes, non seulement une hérésie, mais le blasphème suprême.
Dans les Discours sur la première décade de Tite Live (II, II), Machiavel reproche au christianisme d'avoir « désarmé le ciel » et « efféminisé le monde », d'avoir, en somme, laisser les disciples du Christ démunis face à la violence des hommes avec son appel à l'obéissance, au renoncement et à l'humilité. Le blasphème était trop énorme pour qu'on puisse le laisser passer et si, aujourd'hui, nous n'y sommes plus guère sensibles, tel n'était pas le cas à l'époque. Machiavel enseignait que la fidélité aux préceptes chrétiens – nous dirions aujourd'hui aux impératifs moraux - exposent les hommes à être victimes de la méchanceté de leurs congénères de sorte qu'il leur est impossible d'y répondre et de s'y opposer. Or, en politique, il n'est pas d'enseignement qui soit, non seulement plus dangereux, mais plus coupable. Une telle figure d'un prince moralement vertueux et politiquement pécheur est, plus que tout autre, incarnée par l'empereur Nicolas II, lequel écrivait dans son journal au lendemain de l'assassinat de l'un de ses ministres : «Nous devons endurer les épreuves que le Seigneur nous envoie pour notre bien avec humilité et constance».
Au célèbre chapitre XV du Prince, Machiavel écrit avec une ingénuité presque désarmante : «Mais étant dans mon intention d’écrire choses profitables à ceux qui les entendront, il m’a paru plus convenable d’aller directement (andare drieto) à la vérité effective de la chose plutôt qu'à son imagination […] Qui veut faire entièrement profession d’homme de bien, il ne peut éviter sa perte parmi d’autres qui ne sont pas bons. Aussi est-il nécessaire au Prince qui veut se conserver qu’il apprenne à pouvoir n’être pas bon, et d’en user ou n’user pas selon la nécessité.»
Contrairement à l'enseignement du Christ et des Evangiles, il s'agit donc d'enseigner au prince bon – notez que c'est à cet homme-là que sa leçon s'adresse et non au tyran – à savoir faire le mal lorsque cela est nécessaire. Non pas que le mal doive être voulu pour lui-même, mais tout simplement parce qu'il n'est parfois pas d'autre moyen de s'y prendre que d'avoir recours au mal. Ainsi qu'il l'écrit dans une lettre du 17 mai 1521 à son ami, François Guichardin, l’autre grand historien et penseur des affaires politiques de Florence : «Je crois en effet que le vrai moyen d’apprendre le chemin du paradis, c’est de connaître celui de l’enfer, pour l’éviter.» Tel est le second verset du credo de Machiavel et qui fait écho à ce que Max Weber dit de la nécessité pour l'agent politique de « faire un pacte avec les puissances diaboliques » qui sont « inexorables » [Id, p. 177]. Et c'est une question fascinante qui se pose à l'Eglise elle-même, à l'Eglise catholique principalement, dès lors qu'elle s'institue comme une puissance temporelle. Songez à la Légende du Grand Inquisiteur dans les Frères Karamazov, à la trahison de l'Evangile qu'il avoue au Christ après qu'il l'a fait enfermé, et cela par amour des hommes faibles, incapables de supporter le fardeau de la liberté.

Virtù et Fortune

Si l'on voulait résumer à l'essentiel la leçon de Machiavel sur l'art de gouverner les hommes avec sagesse et prudence, avec ce qu'il appelle d'un mot intraduisible, la virtù, voici comment on pourrait présenter les choses.
Tout d'abord, Machiavel laisse entièrement de côté la question traditionnelle, explorée par les philosophes depuis Platon, sur la nature du « meilleur régime », de même que la distinction, si importante pour les hommes du Moyen-Age, entre la monarchie et la tyrannie. Machiavel propose une typologie des régimes politiques radicalement nouvelle qui distingue d'une part « les principautés héréditaires » et, d'autre part, « les principautés nouvelles », à quoi s'ajoutent  « les principautés ecclésiastiques ». Le problème qu'il affronte est celui des moyens de la conservation du pouvoir - « mantenere lo stato » - en situation d'instabilité extrême, parce que c'est, en cette situation critique, plus qu'en toute autre, que peuvent être dégagées et formulées les règles de l'art de gouverner.
L'action politique qui convient, autrement dit l'action politique « bonne » - et ici les guillemets s'imposent - est comprise comme un accord entre « la façon de procéder » et « la qualité des temps », entre l'action et les circonstances. Et parce que les circonstances sont changeantes, ces « façons de procéder » doivent elles aussi varier, alternant, selon les cas, entre l'humanité et la cruauté, entre, disons, le bien et le mal (entendus au sens moral). La question pour Machiavel n'est pas de discuter si la cruauté est ou non nécessaire, mais de savoir en quel cas elle l'est, et dans quel autre elle ne l'est pas. Autrement dit, la question qu'il pose, et aucun penseur de la chose politique ne se l'était jamais posée en des termes aussi candides, est celle du « bon ou du mauvaise usage de la cruauté » (cf. Le Prince, VIII). Qu'est-ce à dire sinon que ce qui est « bien » moralement ne l'est pas toujours politiquement et que ce qui est « scélératesse » au sens moral peut être de « bon usage » - « si du mal il est permis de dire du bien », précise Machiavel - lorsqu'il s'agit de s'adapter aux circonstances et d'agir comme il convient. Cela ne signifie pas que Machiavel appelle le bien mal dans une subversion nihiliste des valeurs, mais que ces valeurs ont un sens différent selon le point de vue, moral ou politique, à partir duquel on les envisage.
S'il en est ainsi, s'il est impossible de fixer à l'avance les règles a priori de l'action politique « bonne », c'est que, pour Machiavel, la nature est-elle même changeante et qu'il n'est rien ni au ciel ni sur terre qui échappe à une instabilité, à une impermanence foncière. Lorsqu'il s'agit pour lui d'expliquer ce principe ontologique d'instabilité, il a recours à la notion ancienne de Fortune, qui est l'autre notion-clé de sa pensée. Or la Fortune est conçue et perçue par lui comme une divinité changeante, capricieuse et même sadique qui préside aussi bien au destin des hommes qu'au devenir des institutions. La pensée politique de Machiavel ne saurait être saisie dans ce qu'elle a de plus profond et de plus tragique à moins d'avoir présent à l'esprit qu'il était convaincu que les sociétés humaines, tout comme les individus; sont gouvernés, non pas par une Providence bienveillante (ainsi que l'enseigne la foi chrétienne), mais par une divinité susceptible de se montrer d'une malignité extrême. Or, entre tous les hommes, il n'en est aucuns qui soient davantage exposés à cette malignité que les hommes politiques. De là vient que leur position dans le monde soit presque toujours tragique et que ce soit l'échec plutôt que le succès qui les attend. La plupart des hommes que Machiavel donne en exemple de princes parfaits sont, à l'instar de César Borgia, des princes qui ont échoué. De fait, ainsi qu'il l'écrit dans les Discours [III, 31, 3], on peut perdre glorieusement. Le fait est qu'il y a, et pas seulement en politique, des échecs glorieux et des succès pitoyables. Un vers de son poème sur la Fortune en donne la raison : « La Fortune élève un homme au sommet et le jette à terre, afin qu'elle en rie et qu'elle en pleure ». Et lorsque Machiavel écrit ces vers, c'est à son propre sort presque de paria qu'il songe avec désespoir. La vraie origine de l'anti christianisme et de l'anti platonisme du Secrétaire florentin réside dans la vision noire qu'il avait du ciel où il n'y ni Dieu bon et rationnel, ni idée du Bien, mais une sorte de roue qui broie inexorablement les êtres. Je voudrais citer ici ce qu'écrit Bruno Le Maire dans son dernier livre, Jours de Pouvoir, à propos de Nicolas Sarkozy et qui m'a beaucoup frappé, alors que je préparais cette conférence : « Il semble puiser dans la catastrophe, naturelle ou humaine, pour laquelle il éprouve une fascination réelle, la conviction que la vie est un affrontement avec quelque chose qui nous dépasse, de plus puissant, de plus sombre, d'injuste et de douloureux » [p. 270-271]. Fascinant, n'est-ce pas ? C'est du Machiavel pur jus.
Il s'ensuit pour Machiavel ceci, qui est tout aussi important. Si les circonstances varient, si l'action appropriée est elle-même versatile, alors la qualité psychologique que les gouvernants sages et prudents doivent avoir et cultiver, c'est la plasticité, la capacité d'agir tour à tour selon des manières opposées. Or c'est là une qualité que fort peu ont, de sorte que leur succès résulte généralement plus du hasard que de l'intelligence de la situation – ce que Max Weber appelle le « coup d'œil » - et qu'il sera inévitablement de courte durée. La « façon de procéder » qui réussit en certaines circonstances, ne marche plus lorsque celles-ci changent, mais les hommes étant « entiers en leurs façons », ainsi qu'il l'écrit au chapitre XXV du Prince, c'est-à-dire incapables de changer leur caractère, ils échouent là où autrefois ils avaient réussi : « Je crois que la nature, tout comme elle a donné aux hommes divers visages, leur a pareillement donné divers esprits et diverses fantaisies. Il en résulte que chacun se comporte suivant son génie et sa fantaisie ; comme d’autre part, les époques elles-mêmes et les conjonctures se trouvent diverses, l’homme qui voit réussir tous ses désirs, l’homme fortuné, est celui qui a la chance de rencontrer la minute propice à son comportement ; et contrairement l’infortuné est celui sont le comportement ne tombe pas d’accord avec le temps et la conjoncture.  » Tel est le troisième verset du credo machiavélien qu'il formule à de nombreuses reprises dans son œuvre.
On voit ainsi comment s'articulent les trois ordres, ontologique (et cosmologique), politique et psychologique à la lumière de laquelle la justification machiavélienne du « mal » doit être comprise. C'est là que se joue la nouveauté radicale du Secrétaire florentin, sa conception fondamentalement « opportuniste » de l'action politique convenable, bien plus que dans l'opposition entre l'idéalisme supposé des Anciens et le prétendu réalisme des Modernes. Et ce n'est pas le moindre des paradoxes que la conjugaison de ces trois aspects, marqués par une sorte d'indétermination, d'instabilité, de contingence foncière conduise à l'idée de nécessité en politique.
Il est essentiel, néanmoins, de garder présent à l'esprit que la nécessité ne conduit jamais à faire, aux yeux de Machiavel, du bien un mal, au sens moral. Le drame, c'est qu'il est impossible, dans l'absolu, d'accorder les principes de l'action politique avec ceux de l'action morale, aussi désireux soit-on de faire le bien. Tout se passe comme si le monde des pratiques humaines était divisé entre des normes et des fins contraires, et qu'il soit impossible de mettre un terme à la controverse sur ce qui à chaque fois doit être tenu comme « la chose à faire ». La morale réprouvera ce que la politique justifie, et il n'est pas moyen d'échapper à ce conflit qui fait du monde des pratiques et des normes un champ dévasté par le conflit, un chaos où les dieux s'affrontent, et non un cosmos harmonieux sur lequel règne un Etre rationnel et tout puissant. Le point de vue moral a ses raisons, et elles sont être parfaitement légitimes, le point de vue politique a les siennes et elles seront, éventuellement tout à l'autre bout. Entre les deux, il n'est pas d'instance transcendante qui nous permettent de trancher qui a raison qui a tort.
Lorsque Max Weber oppose, dans Le savant et le politique, l'éthique de la conviction, où il s'agit principalement d'agir en accord avec ses principes, et l'éthique de la responsabilité, qui nous rend comptable des conséquences de nos actions, il est en profond accord avec la plus tragique des intuitions de Machiavel. Tout dépend donc de quel point de vue on parle, de quelle place on envisage l'action qui convient, selon que l'on considère les lois de la conscience ou, au contraire, par exemple, les lois de la guerre. Je songe ici, sans avoir le temps de développer, au dilemme machiavélien qu'expose le capitaine Vere dans Billy Budd de Herman Melville. Permettez-moi de prendre un cas particulier. L'adhérent d'une organisation humanitaire, tels Human Rights Watch ou Amnesty International ne trouvera jamais aucune raison qui puisse justifier l'usage de la torture ou de méthodes d'interrogatoire forcées quelles que soient les circonstances – et il est dans son rôle – mais le responsable politique ne pourra pas s'en tenir à une position déontologique aussi inconditionnelle. Pour lui, la prohibition de la torture sera d'une « inconditionnalité conditionnelle », si tant que l'hypothèse dans laquelle elle se justifierait éventuellement – la menace d'un attentat imminent qui ne pourrait être déjoué que par ce moyen désespéré - se présente jamais. Tous les débats contemporains autour de la justification libérale de la torture tourne autour de cette hypothèse, qui est, en réalité, une parabole imaginaire perverse.

L'importance du scrupule

Si nous suivons la leçon de Machiavel, et il n'est pas possible de ne pas la suivre, quelle idée avons-nous de l'homme politique « bon » ? Est-il possible pour un homme politique de toujours gouverner innocemment, sans se salir les mains ? Le philosophe américain Michael Walzer a écrit à ce propos un article qui a fait date : « Political Action. The Problem of Dirty Hands ». Nous entendons, explique-t-il en substance, d'un homme politique qu'il ait des principes et des convictions morales fortes, non pas qu'il soit simplement un ambitieux assoiffé de pouvoir personnel. Et nous souhaitons qu'il agisse autant que possible en accord avec ces principes. Mais nous n'attendons pas non plus de lui qu'il se comporte de façon « angélique » et que face aux obstacles et aux difficultés il s'agenouille en prière et s'en remette à Dieu seulement. Nous sommes disposés à admettre qu'un certain compromis entre les exigences de la réalité et les principes de la morale est possible, à condition que ce soit en vu du bien commun. Nous sommes même prêts à reconnaître qu'il existe des circonstances exceptionnelles où la violation des normes morales et légales peut être nécessaire. Mais, dans ces cas, nous attendons de l'homme politique honnête qu'il ait conscience du mal qu'il a fait et qu'il en éprouve des scrupules de conscience. Qu'il en éprouve des scrupules est un aspect essentiel de notre évaluation. Dans la meilleure des hypothèses, nous souhaiterions qu'il vienne s'expliquer publiquement et qu'il expose les raisons pour lesquelles il a été conduit à agir ainsi. Par exemple, pour prendre rappeler un cas récent, à donner l'ordre que soit exécuté, sans autre forme de procès, un chef terroriste. Mais nous ne sommes peut-être pas, et nous ne devrions certainement pas être disposés à prendre pour argent comptant la déclaration, serait-elle faite depuis le hall lambrissé et doré de la Maison Blanche, que « Justice est faite » ! Ce que nous voudrions savoir, c'est comment le président Obama a vécu ces instants où il assistait en direct, assisté de ses conseillers, à l'assaut contre la maison où était retranché Ben Laden. Savait-il, à cet instant, qu'il porterait à tout jamais la responsabilité du crime qu'il a ordonné et qu'il ne serait plus un homme innocent, ? : « Je me sens très profondément bouleversé, écrit Max Weber, par l'attitude d'un homme mûr – jeune ou vieux – qui se sent réellement et de toute son âme responsable des conséquences de ses actes et qui, pratiquant l'éthique de la responsabilité, en vient un certain moment à déclarer : « Je ne puis faire autrement. Voilà où j'en suis ! » Une telle attitude authentiquement humaine est émouvante. Chacun de nous, si son âme n'est pas encore entièrement morte, peut se trouver un jour dans une situation pareille » [Le savant et le politique, p. 183. Michael Walzer, art. cité, note 21, p. 177]. Une telle épreuve n'a évidemment de sens que si, précisément, notre âme n'est pas morte.
Bien que nous soyons disposés à accorder à Machiavel la triste vérité de nombre de ses maximes, nous sommes tout de même devenus un peu plus exigeants lorsqu'il s'agit de justifier le mal en politique, mais est-ce si sûr ? Il y a bien des exemples, même dans nos démocraties libérales, où la restriction des libertés publiques fondamentales ou encore l'usage de la torture et de l'assassinat nous laisse, dans certaines situations, aussi stupides et satisfaits que l'était le peuple de Romagne lorsque César Borgia fit exposer le corps coupé en deux de Rémy d'Orques, un homme « expéditif et cruel », qu'il évoque et justifie au chapitre VII du Prince. En bons disciples de Machiavel nous avons peu protesté à l'exécution d'Oussama Ben Laden, à la pendaison expéditive de Sadam Hussein, à la mort ignominieuse de Khadafi, bien que ces actes aient été commis en violation totale de nos lois et de nos principes, comme si, pour nous, tout autant que pour Machiavel, il était entendu qu'il est des cas où la « bestiale et inhumaine cruauté » est, en politique, la figure même du bien.
L'immense différence entre notre époque et celle de Machiavel, et je terminerai sur ce dernier point qui mériterait de plus amples développements, tient à la confiance que nous pouvons accorder à la politique. Nous sommes, nous le savons assez, dans une période de crise profonde de l'action publique. Machiavel croyait à la capacité humaine de changer la réalité l'ordre des choses établies et il appelait de ses vœux la réalisation de l'unité de l'Italie. L'action politique repose sur le postulat – non pas la vérité, mais le postulat qui est de l'ordre du « comme si » - de la liberté humaine, sur la conviction que les forces qui s'exercent sur nous peuvent faire l'objet d'une connaissance appropriée et d'une certaine maîtrise. Or, il en va tout autrement aujourd'hui où la politique a de moins en moins d'emprise sur le réel, du fait de l'importance sans précédent dans l'histoire humaine que joue l'économie. Les acteurs politiques et les citoyens se trouvent confrontés à ce que Machiavel (qui, du reste, ne s'intéressait pas à l'économie) n'aurait jamais pu imaginer : les contraintes prétendument inexorables d'une nécessité sans visage. Il en résulte, en particulier dans nos démocraties qui se sont historiquement forgées dans des conflits politiques et sociaux identifiables, une immense angoisse et une inquiétude parfois désespérée. Et ce qu'il y a de plus désespérant et de plus terrible, c'est qu'avec l'économie, ou l'idéologie économiste, si vous voulez, ce qui disparaît, c'est la dimension proprement tragique de l'action humaine. Qu'y a-t-il de tragique, en effet, à être soumis à des lois économiques qui se présentent comme étant aussi objectives que les lois de la physique ou de la chimie ? Ce n'est peut-être pas tragique, mais c'est incontestablement désespérant. Comment s'étonner dans ces conditions que l'action publique subisse un tel discrédit et que le corps social soit dans une désolation pleine de menaces pour l'avenir de notre pays ?
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